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11/ STRATÉGIES DE SURVIE. LE DICIBLE ET L’INDICIBLE : DE L’INVISIBILITÉ AU DÉDOUBLEMENT.

Y.TANASSEKOS

D 7 avril 2006     H 23:15     A     C 0 messages


STRATEGIES DE SURVIE LE DICIBLE ET L’INDICIBLE : DE L’INVISIBILITE AU DEDOUBLEMENT

De quelques problèmes relatifs aux limites de la démarche sociologique dans l’étude de la mémoire des survivants des camps de concentration et d’extermination nazis

Yannis THANASSEKOS
 [1]

I. INTRODUCTION

Il me faut vous préciser qu’au départ des travaux qui m’ont conduit à vous présenter aujourd’hui ces quelques réflexions, il n’y avait, à proprement parler, aucune préoccupation scientifique d’ordre psychologique, psychiatrique ou psychanalytique. Certes, on pressentait d’avance qu’on allait inévitablement se confronter à des problèmes relevant de ces disciplines. Par manque de compétence toutefois mais aussi pour des raisons liées à nos choix méthodologiques, nous avons essayé de ne pas trop nous aventurer sur ce terrain particulièrement délicat. Cette inhibition devant des problèmes relevant de la psychologie je l’ai personnellement ressentie lorsque le Docteur Willy Szafran nous proposa de collaborer à son enquête sur le travail de deuil chez les survivants. J’ai ressenti en effet cette "aversion que nous éprouvons tous à pénétrer de manière sacrilège la nature intime du deuil" [(Maria Torok, "Maladie du deuil et fantasme du cadavre exquis", in Revue française de psychanalyse, t. XXXII, 1968, n°4, cité par Michel de Certeau, L’écriture de l’histoire, Gallimard, Paris 1975, p. 331)]. Certes, la manière dont a procédé le Dr Szafran dans son enquête n’avait rien de sacrilège, il n’empêche que cette crainte me travailla longtemps. En revanche, dans le travail que j’avais entrepris aucune crainte de cet ordre n’est venue me perturber. La distanciation était, dès le départ, un postulat.

De fait, notre objet d’étude ainsi que les méthodes subséquentes à son traitement, relevaient essentiellement de la sociologie, de l’histoire orale et, partiellement du moins, de l’ethnologie au sens le plus général du terme (celui que nous signale Cl. Levi-Strauss lorsqu’il nous dit que "l’ethnologie s’intéresse surtout à ce qui n’est pas écrit." [(Anthropologie structurale, Plon, 1958, Introd., "Histoire et ethnologie" p. 33)].

II. LE CADRE DE LA RECHERCHE

La Fondation Auschwitz - qui est un centre de recherches interdisciplinaires sur l’histoire et la mémoire des crimes et génocides nazis - a mis en chantier, depuis 1989, une importante enquête orale - qui se poursuit aujourd’hui encore avec des techniques audiovisuelles - sur la mémoire des survivants des camps de concentration et d’extermination nazis, c’est-à-dire, sur la mémoire d’une expérience, individuelle et collective, extrême, limite. J’appelle une "expérience extrême", une expérience dont le contenu est radicalement hors norme, c’est-à-dire en dehors des catégories et des concepts coutumiers qui nous permettent de nous représenter les expériences ordinaires.

Ce qui nous intéressait à l’origine de cette enquête c’était le statut, le fonctionnement et le "travail" de cette mémoire 45 ans après l’événement.

La première partie de l’enquête a porté sur treize (13) survivants : six (6) hommes et sept (7) femmes. Tous ont été déportés à Auschwitz-Birkenau et/ou dans un de ses quelques 33 sous-camps et commandos. La durée de leur captivité variait de quatre (4) à vingt-trois (23) mois. Onze (11) d’entre-eux ont été déportés de Belgique - des juifs polonais pour la plupart -, un (1) du ghetto de Lodz et un (1) de Grèce. La majorité d’entre eux a connu également d’autres camps de concentration lors de nombreux transferts ou suite aux tragiques évacuations des camps (appelées "marches de la mort") à l’approche de la libération.
Notre échantillon ne fut pas hasardeux. Le choix du camp d’Auschwitz-Birkenau se justifiait pour la raison simple mais convaincante que ce camp représentait le paradigme même de la criminalité du IIIe Reich. En effet, toutes les fonctions et les dimensions de cette criminalité s’y trouvent représentées de la façon la plus extrême (prisonniers de guerre, déportés politiques, opposants de toute obédience, prisonniers de droit commun, "asociaux", travail forcé à grande échelle, extermination par le travail, extermination pure et simple des juifs et des tziganes, expérimentations pseudo-médicales, etc...). La deuxième raison qui justifiait le choix de notre échantillon était liée à sa composition : il comportait en effet à la fois des déportés pour des raisons "raciales " et des déportés pour des raisons de Résistance (déportation politique). La troisième raison consistait en un simple facteur, je dirais, de "proximité", mais qui fut décisif pour la bonne conduite de notre enquête. Nous connaissions en effet la plupart de ces survivants et survivantes à travers l’Amicale des ex-prisonniers politiques d’Auschwitz-Birkenau, camps et prisons de Silésie, association qui est à l’origine de la création de notre Fondation. Ainsi, préexistait d’emblée un certain degré de confiance entre enquêteurs et rescapé(e)s, degré de confiance sans lequel ce type d’enquête peut s’avérer impraticable.

L’enquête, menée par Monsieur Chaumont et moi-même, prit la forme d’une série d’entretiens semi-directifs dont la durée variait de deux (2) à huit (8) heures d’enregistrement. Ceux-ci s’effectuaient durant deux, trois ou quatre rencontres successives mais rapprochées. Entièrement retranscrits, ces matériaux bruts sont conservés aux Archives de la Fondation.

III. LA DÉFINITION DU "PROBLÈME"

En dehors de notre engagement éthique en la matière, "le problème" fondamental - au sens popperien du terme "problème" - qui a motivé notre enquête était d’ordre cognitif et pourrait se résumer sous la forme de la question suivante : A quoi se heurte notre connaissance - nos théories, nos catégories de pensée, nos expériences, notre sens commun etc, - dès lors que nous voulons étudier et connaître "l’événement Auschwitz" ? Autrement dit quel est à cet égard l’origine et le degré de notre ignorance ? (inutile de rappeler ici les travaux tendant à démontrer qu’il s’agit là précisément d’un événement inintelligible, irréductible en quelque sorte à la pensée et à l’analyse rationnelles).

IV. LA DÉFINITION DE LA DÉMARCHE

Pour élucider cette première grosse question nous nous sommes proposés de tracer une ligne de démarcation dans notre connaissance du phénomène (ou dans notre ignorance de celui-ci, c’est selon) entre, d’une part la sphère événementielle de l’événement et de l’autre la sphère non événementielle de cet événement lui-même.

Il était légitime de supposer que la première sphère - la sphère événementielle - n’était pas de nature à poser de graves problèmes de connaissance sous forme, disons, d’apories radicales. Des obstacles, certes, ainsi que d’importants problèmes d’interprétation, mais pas d’apories gnoséologiques. En effet, composée de la constellation des factums choisis, cette sphère pourrait être objectivable à travers les diverses procédures et découpages de la critique historique - des procédures légalisées, faut-il le rappeler, par la communauté scientifique concernée. Autrement dit, on pouvait accepter le fait que cette sphère pouvait être suffisamment documentée et par conséquent étudiée à partir de ce que nous appelons communément les "sources historiques", essentiellement les archives et documents que nous a laissés l’Institution même du crime. Mais une autre question se posait et s’imposait alors. S’agissant en effet d’un tel événement pouvions-nous nous contenter - aussi bien du strict point de vue cognitif que du point de vue éthique - de cette seule connaissance puisée dans cette seule et unique source ? Nous ne le pensons pas. Pour des raisons cognitives tout d’abord. En effet, cette connaissance, en raison même de ses sources, ne peut nous révéler qu’un phénomène qui, en quelque sorte, s’auto-documente et qui s’auto-institue en matériel historique. Dans ces conditions la connaissance qu’on peut extraire de cette "auto-documentation" de l’événement ne peut être évidemment que partielle et partiale. De plus dans ce domaine précis de la criminalité nazie, "le document tait ce qu’il sait ; il cache ce qui l’organise ; il dévoile seulement par sa forme ce qu’il efface de son contenu." [Michel de Certeau, L’écriture de l’histoire, Gallimard, Paris 1975, p. 341]. Il est difficile pour l’entendement d’accepter, sans protester, une telle limitation qui lui est imposée de l’extérieur. Quant aux raisons éthiques qui nous obligent à ne pas nous contenter de cette seule connaissance, elles sont simples. Il serait inadmissible, en effet, d’accepter, sans autres formes de procès, que nos représentations collectives de cet événement ne soient habitées que par cette seule et unique auto-documentation et les images qu’elle véhicule.

C’est à partir de ce constat que le questionnement sur la sphère non-événementielle de l’événement a pris toute son importance. Son étude pourrait-elle nous aider à compléter, de façon probante et significative, notre connaissance de l’événement Auschwitz ? Qu’entendons-nous pour commencer par "sphère non-événementielle" de l’événement ? Nous entendons par là tout ce qui renvoie : au contenu d’une expérience, à son vécu, aux perceptions qu’en ont les acteurs, aux schémas interprétatifs qu’ils se donnent pour se représenter une telle expérience, aux gestes et aux paroles qui accompagnent cette expérience dans le temps, depuis son lieu d’origine jusqu’au présent. Notons aussi que ce "non-événementiel" connaît une diffusion importante dans les représentations collectives de l’événement.

Sphère non-événementielle certes, mais littéralement incrustée dans l’événement au point que si on s’avisait de le dépouiller de sa présence, l’événement lui-même se figerait irrémédiablement en une simple série de dates et de chiffres. Mais si la sphère événementielle peut être utilement documentée par les sources que nous a laissées l’Institution du crime, par quoi donc pourrait se documenter cette autre sphère que nous avons appelée "non-événementielle" ? Nous pensons qu’il n’y a pas d’autre source disponible à cet effet que la mémoire des survivants, c’est-à-dire la parole, les récits et les témoignages de ceux-ci. Certes, telle est ici la source - les matériaux dont nous pouvons disposer pour nous documenter -, mais en tant que telle, cette source peut-elle faire l’objet précis d’une étude objective ? A la suite de Popper, j’entends par "étude objective" une étude disposée à se soumettre à un examen critique approfondi, c’est-à-dire à se soumettre à la critique rationnelle au moyen de tests et d’arguments réalistes et logiques.

Notre enquête nous a convaincus que cette sphère peut parfaitement faire l’objet d’une telle étude dans la mesure où les éléments qui la peuplent composent un paysage bien distinct et suffisamment structuré. Cette structuration s’opère par une série de mécanismes et de régularités qui peuvent précisément être observés, identifiés, vérifiés et analysés empiriquement.

V. FORMULATION DES PROBLÈMES ET LEUR TRAITEMENT

C’est la reconstitution de ce "paysage" singulier qui nous a conduit à formuler une série de problèmes dont le traitement, du moins pour certains d’entre-eux, dépassait largement les seules compétences de la sociologie, de l’histoire orale et de l’ethnologie, des problèmes qui exigeaient par conséquent les outils et l’apport d’autres disciplines, telles la psychologie, la psychiatrie et la psychanalyse. Certes, cela n’était pas difficile à deviner dès le départ de l’enquête, mais il fallait bien essayer de rencontrer cet a priori, sur le terrain même de l’enquête empirique.

De façon générale nous avons tenté d’apporter des solutions et des réponses à ces problèmes en élaborant une série d’hypothèses appropriées, hypothèses que nous avons essayé de tester aussi sévèrement que possible à partir des matériaux bruts que nous avons recueillis. Les résultats de ces tests ont été régulièrement publiés dans le Bulletin Trimestriel de la Fondation Auschwitz. Ils peuvent par conséquent être consultés et critiqués. Je ne m’y attarderai donc pas ici. Évoquons tout simplement et à titre indicatif quelques uns des problèmes mis en discussion : celui, typique, du caractère dit indicible ou inaudible du contenu de cette expérience extrême, le problème des besoins identitaires des survivants qui structurent la mémoire et qui lui donnent sensun sens toujours au présent, le problème de la perception du temps de l’attitude devant la mort des proches et de soi, le problème des représentations collectives qui façonnent et parfois perforent les souvenirs individuels et tant d’autres problèmes que je n’énumérerai pas ici mais qui relevaient - en grande partie du moins - de la sociologie et de l’ethnologie.

Toutefois, le traitement de ces questions nous a très vite conduits à entrevoir toute une série d’autres problèmes, connexes aux précédents, mais face auxquels les outils sociologiques ou ethnologiques se sont avérés insuffisants, voire chétifs. Cette "cécité", nous l’avons singulièrement ressentie à deux niveaux essentiels :

1°) Le premier concernait la construction de la mémoire et de l’oubli chez les survivants eux-mêmes.
2°) Le second se rapportait aux mécanismes de survie dans les conditions limites de ce type d’expérience.

VI. FORCLUSION ET INFLATION DE LA MÉMOIRE

Le premier niveau de problèmes nous a fait voir deux formes extrêmes de cette construction : la forclusion et l’inflation de la mémoire. Certes, du point de vue sociologique ces deux états de mémoire pouvaient faire l’objet d’une analyse, mais d’une analyse très partielle sinon superficielle.

L’état de l’inflation par exemple s’observe de manière récurrente lorsque le survivant déclare non seulement pouvoir tout dire du contenu de son expérience, mais aussi lorsque, dans cet effort même, il lui arrive de confondre sa propre expérience avec celles des autres, qu’il les ait observées, entendues ou lues. Il s’agit ici évidemment d’un phénomène beaucoup plus global qui déborde le cadre de nos observations sur la mémoire des crimes et génocides nazis. Nous savons en effet qu’il existe, chez chaque individu, une certaine propension à généraliser sa propre expérience personnelle pour la rendre, peut-être, davantage "partagée". Mais dans le cas qui nous préoccupe cette observation générale pose quelques problèmes particuliers d’interprétation. Devant une telle situation l’historien par exemple est, en général, agacé. Il reproche à la mémoire - et au témoin - de se tromper, d’exagérer, de fabuler. Le témoignage est déclaré irrecevable. Le sociologue en revanche cherche à comprendre les raisons ou la signification d’une telle situation en examinant précisément la fonction sociale de la conduite du récit. Cette fonction, nous la connaissons d’expérience propre, vise à communiquer à autrui une information en l’absence de l’événement ou de l’objet qui en constituent le motif. Du point de vue subjectif, il est aisé par exemple de renvoyer toutes ces exagérations et fabulations soit à une sorte de pathétisation du récit que le rescapé croit nécessaire pour compenser en quelque sorte l’indigence des mots, soit encore à des besoins psychologiques de restauration et de revalorisation de l’image de soi. Du point de vue objectif cependant, ces mêmes exagérations et confusions inflationnistes de la mémoire peuvent être associées à l’inconcevabilité et, plus encore, à l’irreprésentabilité de l’expérience en tant que telle. Une telle hypothèse nous inviterait alors à examiner ces formes narratives particulières - marquées de "fabulations"- non pas sous l’angle du vrai ou du crédible, mais sous l’angle des formes élémentaires d’une mise en fiction destinées à nous communiquer - puisqu’il s’agit bien d’un problème de communication - la démesure radicale et quotidienne du contenu de l’expérience vécue. En effet, "c’est le propre de la fiction que de pouvoir faire entendre ce qu’elle ne dit pas." [Michel de Certeau, L’écriture de l’histoire, Ed., Gallimard, Paris 1975, p.336]. Cette "fictionnalisation" du récit, dérange l’historien car, ici comme ailleurs, la fiction "ne se prête pas à cette distinction spatiale de l’historiographie où le sujet du savoir se donne un lieu, le "présent", séparé du lieu de son objet, défini comme "passé". ici, passé et présent bougent dans un même lieu, polyvalent". Michel de Certeau, L’écriture de l’histoire, Ed., Gallimard, Paris 1975, p.317].

L’approche sociologique toutefois s’arrête au seuil, à la frontière de cette interrogation. Elle peut tout au plus essayer, avec les outils de la sémantique et de la sémiologie, d’analyser ces mises en fiction en tant que formes narratives singulières de mise en intrigue. Quant au fond toutefois, l’énonciateur de ces formes narratives demeure, pour la sociologie, un étranger. C’est ici sans doute que le décryptage psychanalytique de ces mêmes mises en fiction pourrait s’avérer d’une grande utilité pour la connaissance du fonctionnement de la mémoire.

A l’autre bout de l’inflation nous trouvons la forclusion de la mémoire. Ici aussi l’analyse sociologique nous permet quelques approches du problème, mais des approches qui restent insuffisantes. En effet, il est facile de comprendre qu’en tant qu’expérience extrême, la vie concentrationnaire portait en elle tous les ingrédients pour "bétonner" la mémoire de celui qui, sans s’attribuer des mérites particuliers, a pu échapper au sort implacablement déterminé de milliers de ses semblables. La culpabilité vis-à-vis de tous ceux qui ne sont pas revenus, les soupçons que l’on craint de découvrir dans le regard des autres, la déshumanisation subie, sans parler des autres traumatismes, constituent, parmi d’autres éléments sans doute, de puissants facteurs de refoulement pouvant aller jusqu’à la forclusion. Nous avons eu l’occasion d’approcher un cas assez paradigmatique de cette situation. Nous fûmes plus ou moins incapables de le traiter. A défaut de pouvoir assumer un travail qui risquait à tout moment de prendre l’allure d’une relation psychothérapeutique, nous avons décidé de changer de cap en sollicitant le sujet à nous parler des contextes et des contenus de sa vie "après Auschwitz". Notre surprise fut totale. Autant son récit de captivité se faisait court, presque inarticulable - les quelques bribes de souvenirs éclatés ne parvenaient pas à déclencher le travail de mémoire - autant son récit de vie "d’après-Auschwitz" se montra particulièrement prolixe, riche et dense en information. Autrement dit, si le récit de captivité était vide, celui d’après était plein, trop plein. Il se livrait de lui-même en quelque sorte, comme s’il n’avait même pas besoin de la mémoire pour être convoqué. Cette anti-symétrie dans la conduite du récit, ce contraste quasi violent entre les deux segments, n’ont pas manqué évidemment de nous interpeller. Et ce d’autant plus que les propos tenus sur "l’après Auschwitz" touchaient de façon particulièrement émouvante à la vie privée et familiale et faisaient intervenir des jugements et des commentaires des plus intimes parmi ceux que l’on peut se permettre en parlant à autrui de son propre destin. Ce contraste s’accentue davantage encore si l’on prend en considération le fait que d’autres rescapés, particulièrement précis dans leurs récits de captivité, manifestent eux de fortes résistances pour parler, de façon aussi intime, de leur vie privée et familiale "après Auschwitz". Nous avons essayé, avec les moyens du bord, de comprendre cette double inversion. Qu’est-ce qu’elle pouvait bien signifier ? Nous avons formulé l’hypothèse suivante : notre but premier était de recueillir un "témoignage" sur le vécu d’une expérience extrême. Dans le cas précis qui nous occupait cela s’est avéré un échec, une impasse. Mais un échec quelque peu paradoxal puisque, finalement, en dépit du mutisme constaté, la mémoire se montrait bel et bien disponible. Pour essayer de résoudre ce paradoxe nous nous sommes posés la question suivante : s’agissant d’un tel cas de figure n’était-ce pas le trop plein du récit des contenus de vie de "l’après-Auschwitz" qui cherchait désespérément à porter témoignage , à témoigner en lieu et place de la vacuité du récit de captivité ? Nous avons essayé de tester cette hypothèse en analysant le contenu du récit de l’après-guerre, un récit qui commençait, à profusion, le jour même du retour au pays. Ce que fut la vie du matricule 24 151 d’Auschwitz-Birkenau après la Libération se passe de tout commentaire. Qu’il nous suffise de dire que du moins jusqu’en 1985, le sujet interviewé n’a pu percevoir sa vie que dans les termes d’une série de flagrants et pénibles échecs : échec et mat, échec de vie, échec sur toute la ligne. Alors la conclusion semblait s’imposer d’elle-même : on s’était trompés dans la question. En effet, on était parti pour interroger la mémoire afin d’obtenir un témoignage alors qu’il convenait de se demander : de quoi donc l’oubli du rescapé porte-t-il témoignage  ? Car tout semble indiquer qu’il s’agissait bien là d’un oubli pour ainsi dire ad hoc, d’un oubli qui était là comme pour permettre, comme pour rendre possible et disponible un autre récit, l’autre récit, le récit d’après.

Mais se poser cette question c’était déjà sortir du domaine de notre discipline et du cadre initial de notre enquête.

VII. LES MECANISMES DE SURVIE : DU DEDOUBLEMENT A L’INVISIBILITE

Le deuxième niveau de problèmes où s’est manifestée la cécité de l’approche sociologique concerne les mécanismes de survie dans les conditions extrêmes de l’expérience concentrationnaire. Je donnerai ici quelques exemples en indiquant, comme précédemment, les limites de notre approche.

a) LE DÉDOUBLEMENT
Bruno Bettelheim avait déjà analysé - dès 1942 - le phénomène du dédoublement comme mécanisme de survie à l’intérieur même des camps et ses répercussions sur la personnalité des détenus. Nous avons pu observer que ce phénomène persiste de façon particulièrement frappante, bien qu’à des degrés variables, chez la plupart des survivants. En effet, explicité et exposé assez rigoureusement dans certains témoignages fort élaborés, le dédoublement de l’énonciateur du témoignage est très facilement observable dans la majorité des récits publiés ainsi que dans nombre d’entretiens. Il suffit parfois de donner quelques prises au témoin pour qu’il en convienne volontiers, bien que souvent surpris de lui-même. Ce phénomène consiste en ceci : celui qui se rappelle, se surprend comme étant un autre que celui qui a vécu l’expérience et dont il rapporte le vécu. C’est d’ailleurs cet état qui lui permet souvent de témoigner abondamment et dans le détail. Il apparaît dans certains témoignages sous la forme propositionnelle suivante : "je ne peux pas me l’imaginer, j’imagine que c’est un autre que moi qui a vécu cela".
C’est un leitmotiv qui revient dans la plupart des témoignages. Nous avons essayé d’approcher ce phénomène en formulant l’hypothèse selon laquelle les survivants eux-mêmes auraient finalement perdu le fil les reliant à leur propre vécu de concentrationnaire de sorte que cette expérience elle-même serait devenue l’expérience d’un autre. Si une telle hypothèse se vérifiait on serait en droit de conclure que la séparation tranchée entre enquêteur et survivant - c’est-à-dire entre celui qui n’a pas vécu l’expérience et celui qui en a survécu - serait en voie de s’estomper ou, plus probable, de prendre d’autres formes : dans pareil cas, les uns et les autres, pourvus d’avantages et d’handicaps distincts, pourraient alors et de commun accord - un accord difficile et toujours problématique - se mettre à la recherche de ce "troisième homme", non pas du survivant qui est devant nous, mais du concentrationnaire, c’est-à-dire de cet homme ou de cette partie de l’homme qui n’est pas revenue, qui est restée là bas.

Bref, nous avons pu déceler ici un déplacement qui nous semble important : du dédoublement du concentrationnaire lui-même comme mécanisme de survie durant la captivité (c.f. les travaux de Bettelheim) on est passé, après la libération, au dédoublement entre concentrationnaire et survivant comme mécanisme qui rend précisément possible la mémoire au présent - c’est-à-dire comme mécanisme de survie de la mémoire.

Nous retrouvons ici une autre problématique qui nous signifie elle aussi les limites de l’approche sociologique. En effet, le travail sur le dédoublement tel que nous venons de le décrire, constitue une façon détournée pour travailler sur les traces éventuelles que laisserait sur la mémoire seconde - la mémoire du survivant -, la mémoire première - la mémoire du concentrationnaire -, cette mémoire première que seul le rêve peut parfois éveiller comme nous l’a si bien enseigné Charlotte Delbo. Cette perspective d’analyse n’est pas sans danger, aussi bien pour l’enquêteur que pour le survivant. En effet, pour travailler dans ce sens il faudrait au préalable se prémunir, de part et d’autre, contre les effets ravageurs que pourrait produire la parole enfin restituée à ce troisième homme. A l’évidence ce type d’équipement ne fait pas partie de l’arsenal sociologique. Aussi notre enquête n’a pas franchi ce seuil.

b) L’INVISIBILITÉ

Nous avons pu observer de façon exemplaire ce mécanisme de survie dans le cas d’une personne déportée de Grèce. L’entretien que nous avons eu avec elle est assez significatif à cet égard. Il confirme l’observation - quelque peu exagérée mais intéressante - faite par d’autres enquêteurs - notamment aux États-Unis- selon laquelle "l’événement Auschwitz" - au sens de l’événement génocidaire - serait, à la limite, un "événement sans témoin".

Dans le cas précis que nous avons étudié, la conduite du récit nous a révélé plusieurs étapes dans le développement de ce type de mécanisme de survie. La première, qui apparaît de façon significative dès l’arrivée au camp - à la descente même du train -, prend la forme typique d’un déni de réalité. De fait, aux questions angoissantes des nouveaux arrivants cherchant à s’informer du sort qui a été réservé à leurs proches, les co-détenus qui les accueillent leur répondent invariablement de la même façon, le regard fixé sur les cheminées qui crachent jour et nuit, du feu : "ne vous en occupez pas, ils sont déjà partis par les cheminées". Et tout aussi invariablement les nouveaux arrivants refusent catégoriquement d’y croire et traitent les "anciens" du camp de fabulateurs et de fous. La personne que nous avons interviewée refusa même de se rendre au contre-argument de sa camarade de captivité qui la prévient qu’elle-même avait tenu pour folle celle qui lui avait annoncé, quelques temps auparavant, lors de son arrivée au camp, cette même horrible nouvelle. Rien à faire, pour notre interlocuteur - elle se souvient très bien -, il s’agissait là d’une pure fabulation. Mais, ainsi que nous avons pu le constater chez beaucoup d’autres déportés, ce mécanisme d’auto-protection qui revenait à nier purement et simplement la réalité des faits, n’a pu résister longtemps. La folie, si folie il y avait, était bien réelle, à portée de main et du regard, littéralement sous les yeux. Alors que faire ? Comment, sachant qu’on va mourir lors d’une prochaine sélection, ne pas devenir fou soi-même ? Comment continuer à regarder sans regarder ? Quelle autre solution imaginer sinon celle qui consiste précisément à tout faire pour ne pas être là ? Vous allez être très étonné nous a confié notre interlocuteur, mais "je n’étais pas là....". Autrement dit, avérée inopérante par l’accumulation de preuves, la première stratégie de survie, celle du déni de réalité, a fait place peu à peu à une seconde stratégie, plus radicale et qui s’avérera aussi plus efficace, celle qui consiste à ne plus rien sentir, à ne plus rien voir, "à ne plus être là" précisément. Apathie, insensibilité, indifférence envers tout, y compris envers sa propre douleur et souffrance : "Le pire - nous a confié encore notre interlocuteur - c’est qu’on ne ressent aucune douleur". Nous savons que ce mécanisme de défense et de survie que notre survivant évoque sous la dénomination significative de "mon bouclier", fut assez généralisé dans les camps ainsi que l’attestent de nombreux autres témoignages et récits. Évidemment, poussé à l’extrême, un tel comportement individuel et collectif était de nature à affecter les conditions même de visibilité de l’univers concentrationnaire lui-même. En effet, dans une telle situation que notre interlocuteur décrit comme - je le cite - "une totale soustraction du réel", tout devrait se passer comme si cet univers devenait littéralement invisible ou, tout au moins, suffisamment opaque pour que le regard ne puisse s’y attarder nulle part. Ou, pour le dire autrement, le regard - puisqu’il s’agit bien du regard - devrait faire immanquablement ricochet sur tout ou sur presque tout. Il s’ensuit évidemment que dans ces conditions le regard perdait radicalement sa fonction première, celle précisément d’informateur de la conscience. Il rebondissait chaque fois ailleurs, balayait l’espace sans s’y attarder, sans informer la conscience. Je cite à cet égard notre témoin : "(...) quelle que soit l’information que j’entendais dans le camp, si inouïe qu’elle soit, même (...) une mort prochaine, elle n’arrivait pas jusqu’à moi. Je la ressentais... sans la comprendre".

Cette "invisibilité" que l’univers concentrationnaire induisait sur lui-même se concrétisa de façon extrême et radicale dans la figure emblématique du zombie, du "musulman" (dans le jargon des camps), une figure si souvent évoquée et tragiquement décrite dans de nombreux témoignages. Je citerai un autre témoignage que nous avons recueilli à ce sujet : "Ils se déplaçaient et se comportaient - les musulmans - comme des zombies (...), comme des mannequins indifférents et sans réaction (...)". Le film La Passagère (1961) du cinéaste polonais A. Munk illustre bien nous semble-t-il cette opacité ou cette invisibilité qui régnait dans l’univers concentrationnaire - "invisibilité" qui avait peut-être affecté aussi une partie de l’encadrement répressif nazi lui-même.

Cette nouvelle stratégie de survie qui consiste - je cite - "à ne plus rien sentir" jusqu’au point de "ne plus être là", s’avérera certes plus efficace et plus durable que celle du déni de réalité, réaction caractéristique de la première période. Mais parce qu’elle mobilise à des fins d’auto-protection toutes les ressources disponibles de l’esprit humain, cette stratégie finit, elle aussi, par toucher le "plancher" en quelque sorte de l’existence consciente. Plus précisément, cette seconde stratégie finit à un moment donné par convoquer les tréfonds de la conscience de soi qui refuse d’instinct sa déchéance totale et sa chute dans l’abîme qu’illustre tragiquement l’état de zombie. C’est pourquoi, même dans ces conditions, la conscience peut réagir et tenter de résister à cette invisibilité et à cette insensibilité qui lui sont imposées. Car elle sait bien dans son intimité que c’est là un artifice, une ruse et qu’il est impossible de ne pas regarder, de ne pas sentir, de ne pas être là. Aussi, pour se préserver, le sujet n’a qu’une seule et ultime solution, une solution qu’exprime fort bien notre témoin que je cite : "Sortir de soi (...), sortir de son propre corps (...) être très loin, très haut, jusqu’au ciel (...) se trouver dehors et observer ce monde (...), devenir spectateur".

La boucle est bouclée au moment du dédoublement.

Déni de réalité, invisibilité, soustraction du réel, dédoublement de l’individu, autant d’étapes du vécu concentrationnaire et de mécanismes de survie sur lesquels tout rescapé doit faire retour pour pouvoir se rappeler et nous en parler. Mais ce retour du survivant sur lui-même en re-passant par Auschwitz, nécessite, me semble-t-il, certaines conditions qui ne font pas partie des conditions générales d’une enquête sociologique. Aussi, vous le comprendrez aisément, nous n’avons pas voulu, ni osé, ni pu travailler au-delà de certaines frontières. Mon objectif n’était autre aujourd’hui que de vous proposer la définition de certains problèmes relatifs à la mémoire des survivants des camps de concentration et de vous suggérer le tracé de quelques frontières au-delà desquelles l’approche sociologique s’est avérée inopérante. J’espère avoir relevé ce défi.


[1Directeur de la Fondation Auschwitz, Bruxelles

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