PAROLE SANS FRONTIERE - PSYCHANALYSE ET EXIL
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séminaire d’introduction à la clinique interculturelle du 19/01/2007 "PERINATALITÉ ET INTERCULTURALITÉ"

ACCOUCHER EN TERRE ETRANGERE, A PROPOS D’UN GROUPE DE PAROLE DE FEMMES ENCEINTES MIGRANTES EN SITUATION DE GRANDE PRECARITE par le Dr Christine DAVOUDIAN

D 8 février 2007     H 13:04     A     C 0 messages


« ACCOUCHER EN TERRE ETRANGERE » A PROPOS D’UN GROUPE DE PAROLE DE FEMMES ENCEINTES MIGRANTES EN SITUATION DE GRANDE PRECARITE

INTERVENTION DU DR DAVOUDIAN, MEDECIN PMI - ST DENIS (93)

Introduction

Le temps de la grossesse et de la naissance est bien connu comme une période de vulnérabilité spécifique en rapport avec ce déplacement identitaire majeur que constitue le passage de l’état de fille à celui du devenir mère. La migration avec ses bouleversements peut aggraver cette vulnérabilité singulière. Si l’on sait de plus que ces femmes vivent un quotidien très précaire avec un avenir peu lisible, on peut penser qu’elles se présentent à nous encore plus fragilisées et pour cela sollicitent l’attention particulière des professionnels.

Nous souhaitons vous présenter une proposition d’accompagnement de ces futures mères rencontrées au cours des consultations prénatales en PMI. Il s’agit d’un groupe de parole intitulé « accoucher en terre étrangère » animé par les professionnels qui suivent la grossesse (la sage femme et le médecin.) Nous avons privilégié la situation de migration mais aussi retenu comme cofacteur aggravant la situation de grande précarité. Le groupe de parole se propose de rompre l’isolement, de créer des liens, et de construire un étayage par un groupe protecteur. Le groupe, réseau social féminin reconstitué, se révèle être comme une enveloppe protectrice autours de la future mère. Les professionnels en lien entre eux dans leur pratique participent à la construction de ce maillage sécure.

Assurant , depuis plusieurs années, comme médecin, , des consultations prénatales en PMI, en Seine St Denis, je suis amenée à suivre de nombreuses femmes enceintes. Le contexte institutionnel de la PMI ne réduit pas notre intervention qu’à un suivi médicalisé mais nous engage dans une préoccupation préventive, en particulier des troubles de la parentalité (troubles du lien précoce, maltraitance). Or il est bien admis par la majorité des psychiatres de la petite enfance que cette prévention commence en amont pendant le temps de la grossesse, reconnaissant qu’en périnatalité ce qui est préventif et curatif pour la future mère est préventif pour l’enfant à venir [1] C’est donc avec cette attention que tous les acteurs de la PMI (puéricultrice, sage femme, médecin, psychologue) seront amenés à collaborer pour accompagner et soutenir les mères les plus vulnérables. Enfin notre département est habité par une population en situation de paupérisation et précarisation croissante.
Dans la migration, la précarité se retrouve essentiellement dans une situation statutaire particulière : pas de titre de séjour ou plus prosaïquement « sans papiers ». Il s’agit essentiellement de demandeurs d’asile (en cours ou déboutés) ou de ceux qui n’ont même pas eu recours à cette demande et survivent en France en situation irrégulière. Cette situation renvoi à un quotidien très éprouvant du fait d’une grande précarité matérielle (pas de droit à l’emploi, au logement, aux aides sociales), ce qui se traduit par des hébergements multiples et précaires le recours aux hébergements d’urgences, voire errance dans la rue, difficultés pour s’alimenter. Cette situation « sans droits » expose les femmes isolées, particulièrement vulnérables à des violences et abus de toutes sortes. Contraintes à une « non-existence » légale, dans un climat de suspicion généralisé, ces femmes portent en silence les marques de l’exil et l’angoisse de ce quotidien potentiellement dangereux. Les doutes sur les possibilités de rester, l’attente et les discriminations du présent provoquent une difficulté à penser l’avenir. Et l’on peut penser que cette problématique va résonner singulièrement chez une femme qui va mettre au monde prochainement un enfant. Quelle inscription sur cette terre étrangère pour l’enfant quand soi même on peine à trouver sa place ?
Enfin, si on recueille les récits d’exil de ces femmes on s’aperçoit qu’il s’agit pour certaines de femmes qui ont fui leur pays d’origine, suite à des violences (conflits armés, conflits ou violences familiales) avec pour certaines un passé pré migratoire traumatique. Le voyage a souvent été chaotique, voire dans des conditions de détresse extrême. L’arrivée en France se fait dans un grand dénuement et souvent un grand isolement. La personne relais en France s’avère le plus souvent peu fiable (voir mal traitante). Ces femmes viennent souvent seules, ne retrouvent pas toujours de réseau communautaire étayant. Tous ces éléments passés et présents peuvent être considérés comme des événements possiblement traumatiques pouvant menacer l’intégrité du soi et exposer ainsi ces femmes à un risque accru de dépression. Il importe donc aux professionnels qui les rencontrent de ne pas les sous estimer et d’en tenir compte dans leurs propositions d’accompagnement. C’est donc une proposition d’accompagnement sous la forme d’un groupe de parole que nous souhaitons vous présenter.ici.

Genèse du groupe

La P.M.I., du fait de sa gratuité et des prises en charge proposées par le Conseil Général (pour les examens complémentaires de la grossesse pour celles qui ne bénéficient pas de couverture sociale), est un lieu ressource pour les femmes en situation précaire. Il n’est donc pas étonnant que nous soyons en première ligne pour l’accueil et le suivi des femmes en situation de grande précarité. Pour la ville de St Denis en 2004, sur 624 femmes reçues 23% n’avaient pas de couverture sociale, 16,5% une A.M.E. (Aide Médicale d’Etat réservée aux personnes n’ayant pas de titre de séjour), 28,7% un hébergement précaire, 34% pas de titre de séjour. Ce dernier groupe est constitué de femmes qui viennent majoritairement d’Afrique de l’Ouest et centrale (Congo DC, Congo ex-Zaïre, Côte d’ivoire de Cameroun) mais aussi du Maghreb

Le groupe a donc débuté en 2004, dans une P.M.I. de la ville de St Denis. Il est animé par la sage-femme, Agnès Delage, et moi-même, médecin . La proposition du groupe est faite aux femmes au cours de nos consultations. C’est une proposition ciblée que nous adressons aux jeunes femmes isolées, le plus souvent arrivées récemment France. Ces critères ne sont bien sûr pas stricts. Nous avons eu rarement besoin d’avoir recours à un interprète, ces femmes dans l’ensemble maîtrisaient le français. Le groupe se réuni une fois par mois dans une salle conviviale de la P.M.I. Nous accueillons les femmes dès le début de la grossesse et jusqu’au troisième mois de vie de l’enfant. La proposition a été énoncée aux femmes en termes simples : « Nous vous proposons de rencontrer des femmes enceintes qui, comme vous, viennent d’arriver en France et se sentent un peu seules. Elles vont accoucher loin de leur pays et de leur famille. Vous aurez l’occasion d’échanger avec elles sur votre situation ».

Thématiques abordées

Les thématiques abordées vont être d’une grande richesse. Elles balayent le passé et le présent, rassemblent des situations communes, mais aussi laissent place aux histoires individuelles. Nous ne pouvons bien sûr dans cette présentation rapporter en détail et profondeur toute la diversité et complexité des échanges, aussi nous nous contenterons de citer les thèmes les plus fréquemment évoqués
Evocation du pays d’origine
C’est un moment très vivant d’échanges sur les différents rituels en vigueur dans leur culture d’origine. Curiosités envers les habitus différents, mais étonnement de retrouver des analogies d’un pays à l’autre. Plaisir évident aussi de renseigner les professionnels présents sur les usages et de répondre à notre curiosité. Pour ces femmes (citadines et déjà dans un processus d’acculturation), le suivi de grossesse par les professionnels occidentaux ne pose pas de problème et n’expose pas l’enfant. Elles font constamment des allers retours d’une culture à l’autre et procèdent à des adaptations, processus de métissage déjà à l’œuvre.

Le vécu de la grossesse et le rappel des antécédents obstétricaux
Dans un premier temps, les femmes vont parler très spontanément de leur grossesse. Il sera question du vécu physique de la grossesse, des inquiétudes ou incompréhensions à propos de certains symptômes. Si elles s’adressent à nous, professionnels, c’est souvent d’autres femmes qui répondent à la lumière de leurs expériences antérieures (troubles du premier trimestre, inquiétudes à propos de la césarienne, de l’accouchement lui-même). Les femmes qui ont déjà eu une expérience de l’accouchement en France et de la médecine occidentale en décrypteront les modalités pour « les novices. » Il sera alors possible à l’une d’entre elles de raconter un épisode obstétrical traumatique personnel ou survenu à une parente dans le pays d’origine.
Les absents
L’évocation des personnes absentes, restées au pays est une thématique largement partagée par toutes les femmes du groupe et cela avec beaucoup d’émotions (tristesse, pleurs, voire pour certaines l’expression d’une véritable détresse.) Est convoquée en premier lieu la mère (ou substitut maternel, la grand-mère, tante) qui fait particulièrement défaut dans ce temps de grossesse. Le besoin d’une attention maternelle est parfaitement verbalisé par toutes ces femmes.. L’évocation des mères se révèle une thématique riche et complexe marquée d’ambivalence. Elle permet d’aborder la place de la mère dans leur vie, les carences ou le « trop envahissant ». Penser le départ comme une tentative d’autonomie, une mise à distance de l’ombre maternelle pour advenir mère à son tour . ?

La révélation des traumatismes
Il n’a pas été rare que des femmes s’autorisent (pour certaines « pour la première fois ») à confier au groupe la révélation d’un événement traumatique (morts d’enfants ou de parents, IVG interdite ou clandestine, maltraitances, violences, viol, inceste...). Les mots sont toujours extrêmement pudiques (souvent allusifs), mais l’émotion intense. Le groupe accueille ces récits avec beaucoup d’attention, d’empathie, sans débordements émotionnels. Ces récits de violences sont malheureusement loin d’être exceptionnels et certaines jeunes femmes révèlent un véritable état de stress post traumatique pas toujours décelable lors de la consultation mais qui peut se mettre à nu à la faveur de l’empathie groupale.

La question de la transmission
Cette période de grossesse, à l’approche de l’accouchement, est aussi le temps de l’interrogation sur les origines et la transmission. « Qu’est ce que l’on va donner à l’enfant ? », « Qu’est ce que l’on garde et qu’est ce qu’on laisse derrière soi ? ». C’est en ces termes que ces questions vont être abordées. Les réponses vont être bien sûr différentes en rapport avec le degré d’acculturation de chacune mais aussi leur histoire individuelle et leur rapports plus ou moins conflictuels avec leur famille ou communauté d’origine. Les nombreuses ruptures qui émaillent leur parcours les conduisent souvent à fantasmer de débuter un nouveau lignage à .partir de la venue de cet enfant sur cette nouvelle terre

Bénéfices du groupe

Sortir de l’isolement. Créer du lien social est bien sûr le bénéfice immédiat (inhérent à tous groupes de paroles). Certaines femmes ont échangé leurs numéros de portables et sont restées en contact. Elles se sont rendues ensemble au chevet d’une jeune accouchée (souvent elles sont les seules présentes à la maternité), reconstituant ainsi le réseau féminin étayant. .
Permettre l’expression d’une parole retenue et censurée. Comment dire à ceux restés au pays que l’on va mal ? Elles veulent épargner leur famille. « J’envoie un peu d’argent au pays, ma mère croit que tout va bien pour moi, je ne peux pas la détromper ». « C’est pire pour eux là-bas, alors je ne vais pas me plaindre  ». Voilà, ce qu’on entend le plus souvent, chez celles qui se considèrent déjà chanceuses d’être ici. Trop de culpabilité « pour se plaindre ». Mais, alors à qui faire part de la douleur ? A ceux déjà prompts à les renvoyer d’où elles viennent ?
Partage émotionnel.. Rappelons l’importance de la circulation des émotions à ce moment particulier de la vie de la femme. 11
Mise en mot des récits d’exil. Ce moment est essentiel car il est fondateur. Il permet à la femme de se réapproprier son histoire, de donner du sens à son parcours, à sa présence dans ce nouveau pays. D’où vient-on ? Pourquoi est-on partie ? . Questions qui nécessitent des réponses permettant de retrouver de la cohérence dans des parcours souvent chaotiques, émaillés de ruptures, afin d’éviter les morcellements et permettre de poser une fondation solide pour ouvrir le futur.
Permettre l’accès au soutien psychologique. Le groupe, chambre d’échos des souffrances, a permis à certaines femmes de toucher la partie douloureuse de leur être (parfois tout à fait refoulée, avec une seule expression somatique) et de mettre à jour des souffrances majeures, une dépression profonde qui pourra être reprise par le professionnel et ouvrir la voie d’une prise en charge ultérieure adaptée.
Re dynamisation psychique. Au cours des séances du groupe, nous avons pu voir des patientes « se réanimer ». Constat physique : les postures se redressent, le regard va à la rencontre de l’autre, la voix se réaffirme. Les plus silencieuses, voire mutiques, retrouvent une parole. Expressions des émotions, pleurs, rires, colères. Reprise d’une vie psychique qui paraissait comme suspendue pour certaines. « Après le groupe, j’ai recommencé à rêver », nous dit Rita.
Expression des forces vives et capacités adaptatives
Le groupe n’est pas le « bureau des pleurs et des plaintes mais permet l’expression des forces vives et ressources individuelles. de chacune.
Nous découvrirons parmi elles, de véritables résilientes [2]. Des femmes (re)venues de loin dans tous les sens du terme, qui ont su surmonter des traumatismes (survenus souvent tôt dans leurs enfances). Elles se montreront les plus créatives dans les stratégies de survie au quotidien Ces femmes jouent un rôle essentiel dans le groupe. Comme beaucoup de résilientes, elles sont promptes à soutenir les autres et à les orienter vers les lieux ou personnes ressources. Elles apaisent les autres par leur capacité de mise à distance de la souffrance.). Enfin, elles s‘avèrent souvent les plus aptes à se projeter dans le futur, d’envisager les possibles et en cela elles permettent aux autres de se construire à leur tour des images d’avenir.

Questions ouvertes

De nombreuse questions s’offrent à nous dans cette clinique de l’exil marquée des ruptures(,refus) de violence mais aussi d’errance et suspens(en attente d’une place reconnue).Je vous les livre ici en espérant qu ‘elles alimenteront votre réflexion et débat

Que pensez du paradoxe : mère non reconnue ,invisible dans un non lieu ,exposée et enfant reconnu ,inscrit et objet de protection.

Que pensez de l’inversion du sens : c’est l’enfant qui permettra à la mère d’advenir

Comment peut s’établir ce nouveau lignage ?:sur l’anéantissement maternelle (position sacrificielle) ou création de la mère ? . Comment soutenir une position créatrice et sortir nos patientes de la position dépressive.

Voilà de nombreuses questions et enjeux qui ne manqueront pas de mobiliser les soignants qui travaillent avec ces futurs mères et qui pensent la place de l’enfant à venir.

Conclusion

Si le groupe ne se veut pas un lieu psychothérapique, ni consultation transculturelle il a indéniablement une fonction soutenante. Il s’avère un dispositif pertinent pour la prévention de la dépression maternelle chez ces jeunes femmes migrantes isolées. Les patientes nous l’ont fait savoir par l’expression de leur satisfaction et par l’amélioration clinique constatée. Il peut être donc penser comme un vrai dispositif de préparation à la naissance. Ce processus d’accompagnement devrait pouvoir se poursuivre après l’arrivée du bébé.
Bien évidemment les problématiques sociales et administratives dépassent le cadre des compétences des seuls acteurs de santé mais, de même que l’étranger ne peut être renvoyé qu’à sa culture, le précaire ne peut pas être renvoyé qu’à sa précarité. Les femmes ont très peu évoqué leurs difficultés matérielles et sociales (qui pourtant étaient majeures) dans le groupe. Elles ont dans leurs récits donné à entendre toute leur singularité et leur richesse de personne. Elles nous ont dit leur refus de n’être que des « sans »( « sans papiers », sans domicile, sans famille ...) ou « des femmes de papier » mais elles ont clairement affirmé leur volonté d’exister comme sujet, dans toutes les dimensions de leur humanité. Devenir sujet de notre intérêt, de notre curiosité pour leur histoire et non réduites à n’être qu’objet de nos préoccupations ou sollicitudes et renvoyées sans cesse à leur précarité. Voilà l’invitation qui nous est faite, à nous de trouver la disponibilité et la créativité pour y répondre.


[1G. NERAND, Préserver le lien parental ,PUF 2004.

[2B.CYRULNICK Un merveilleux malheur Edt odile Jacob

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