PAROLE SANS FRONTIERE - PSYCHANALYSE ET EXIL
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séminaire d’introduction à la clinique interculturelle du 19/01/2007 " périnatalité et interculturalité"

LA MATERNITE AU REGARD DE L’EXIL .Florence Becker et Anouk Roquet, psychologues

D 21 mars 2007     H 22:51     A     C 0 messages


La maternité au regard de l’exil

Florence Becker, psychologue, service de gynécologie-obstétrique CMCO sihcus, Schiltigheim.

Anouk Roquet, psychologue, service de gynécologie-obstétrique, Hôpital de Hautepierre, Strasbourg.

Florence Becker :

Nous constatons tous, en maternité, une augmentation croissante de situations difficiles liées à l’exil dans un contexte de précarité sociale.
Nous rencontrons de plus en plus de femmes enceintes, venues de pays étrangers, en prise avec une réalité sociale et politique peu favorable ;
L’exil ne constitue pas en soi un handicap ; nous rencontrons en effet aussi des femmes, des couples pour lesquels la naissance d’un enfant en terre étrangère, avec les difficultés qui peuvent s’ajouter à toute naissance (diagnostic prénatal, prématurité...) ne pose pas de problème spécifique. C’est le plus souvent le cas de femmes bien entourées par un milieu familial structurant et étayant.
Les situations les plus difficiles concernent généralement des femmes isolées, abandonnées par leur conjoint à l’annonce de la grossesse, ne parlant pas bien la langue. A tout cela s’ajoutent parfois des pathologies somatiques ou psychiatriques, ; il peut s’agir de femmes en errance, en situation irrégulière.

Or, quel sens va prendre le double jeu de l’exil et de la maternité pour une femme qui devient mère ?
Comment accompagner ces grossesses, comment accueillir ces femmes, ces bébés dans nos maternités ?
Qu’en est-il de la place de l’enfant qui va naître ? Qu’en est-il du père ?

Nous voulions vous faire part de nos observations, questions de réflexion autour de ce thème « maternité en exil », en espérant que ces questions ébauchées pourront faire l’objet de futures élaborations lors des prochaines journées de PSF.

Pour ma part, j’ai fait le choix de vous décrire de manière assez générale la situation et les difficultés rencontrées sur le terrain à la maternité. Anouk a, quant à elle, développé plus précisément certaines questions de notre clinique. Nous avons choisi de nous appuyer particulièrement sur les paroles des femmes des films de Christine Davoudian que nous venons de voir ensemble, parce qu’il nous a semblé qu’elles illustraient de manière très riche cette clinique de notre quotidien avec les femmes en exil [1]

Nous travaillons en lien avec les associations, la PMI, les foyers d’hébergement afin de tenter d’accompagner au mieux ces femmes enceintes, tenter de créer un environnement favorable, accueillant et cohérant en étant présent en amont de l’accouchement mais aussi parfois longtemps après. Les séjours en maternité sont en effet très courts, 3 ou 4 jours.
C’est un travail d’échange et de réflexion avec les équipes soignantes (médecins, sages-femmes, puéricultrices, etc...)
C’est un travail de soutien et d’écoute dans ce moment de passage que constitue la grossesse et la naissance d’un enfant.
Les demandes de consultations psychologiques sont rares et les propositions faites par les soignants sont souvent refusées.
Nous sommes nous-même, psychologues un peu « exilés » dans ce contexte hospitalier ; le cadre n’est pas des plus habituels ; les rencontres sont brèves, souvent dans une certaine urgence. Les suivis sont peu courants et généralement sur du court terme. Il s’agit rarement de psychothérapies à proprement parler, comme nous les pratiquons avec d’autres femmes.
A nous d’être créatifs et d’inventer de nouvelles pratiques, tout en respectant notre place.

Voyons dans un premier temps de manière générale, les situations que nous rencontrons :

Les grossesses de femmes exilées sont souvent déclarées tardivement et leur suivi est assez chaotique. Ces femmes vivent souvent dans un climat de grande insécurité ; elles ont une image d’elles en tant que femme et future mère très dévalorisée.
Elles abordent très peu ou difficilement leur passé, elles ont beaucoup de difficulté à mettre en mot leur souffrance.
L’anxiété est souvent majeure, voire la dépression. Lorsqu’elles consultent, c’est plutôt la plainte somatique qui domine, avec une grande demande de soin. Cette plainte est souvent l’occasion de déposer une parole et de rencontrer un réseau de personnes soutenant ;
L’avenir leur apparaît inquiétant ; elles ne se projettent pas dans l’après de l’accouchement. Le discours autour de l’enfant à venir est soit inexistant, soit porteur d’un espoir et de promesse d’un futur meilleur : la grossesse les aide à vivre et à supporter le quotidien précaire. L’enfant est un espoir de reconnaissance sociale et d’amour infini.

Certaines femmes ont fuit la misère, la violence familiale ou politique de leur pays d’origine, leur histoire est difficile, parfois à l’origine de traumatismes ;
D’autres, souvent très jeunes viennent avec une histoire moins violente, avec en tête un idéal d’une vie meilleure en France
Elles nous racontent combien l’image de la France est embellie ; je pense particulièrement à certaines femmes africaines, qui décrivent leur départ comme un chance pour leurs proches et combien ces derniers attendent un retour positif de cette promesse qu’elles portent en s’exilant.
Ces situations renforcent l’isolement de ces femmes ; en effet leur plainte sur les conditions de vie en France est irrecevable par la famille restée au pays. On attend d’elles que des bonnes nouvelles et le plus souvent, une aide financière.
Elles se retrouvent dans une situation particulièrement difficile et angoissante : étrangères dans le pays d’accueil mais aussi étrangères dans leur pays d’origine ; il n’y a pas de retour en arrière possible. Cette angoisse de la double étrangeté fait partie de leur quotidien. Quand une grossesse survient dans ce contexte, elle est souvent bien accueillie par la future mère mais elle n’est pas souvent annoncée à la famille restée au pays.

Nous nous posons évidemment la question d’une spécificité ou non du vécu d’une grossesse et d’une naissance dans le contexte d’exil .
En revenant dans un premier temps sur ce qui se passe pour toute femme à travers l’expérience de la maternité, voyons dans un deuxième temps ce que la clinique nous apporte concernant le devenir mère en situation d’exil et les questions que cela pose

Les travaux concernant la grossesse et la maternité ont montré que pour toute femme, la grossesse est une période particulière avec une organisation psychique qui lui est propre.
M. Bydlowsky a élaboré le concept de transparence psychique pour décrire cet état ou les contenus inconscients viennent affleurer à la conscience, processus associé à une très grande malléabilité du matériel psychique et à des possibilités inhabituelles de résolution des conflits.
La grossesse, en particulier du premier enfant, est l’occasion d’un remaniement psychique majeur.
La mère en devenir se construit comme futur parent par une revisite de ses propres modèles parentaux ainsi que de son vécu comme enfant face à sa propre mère.
Daniel Stern parle de « constellation maternelle » pour décrire cette organisation psychique particulière de la femme enceinte où les enjeux principaux concernent les liens entre la future mère et son enfant à venir, ainsi qu’entre celle-ci comme fille face à sa propre mère.
Cet état particulier provoque régression, dépendance à l’environnement qui rend la future mère plus vulnérable et plus fragile.
Il y a réactivation des conflits psychiques anciens et de sa propre situation de dépendance infantile.
De là peuvent émerger des troubles psychiques.

Anouk Roquet :

- Terre de l’origine/ mère de l’origine, devenir mère par rapport à sa mère.

Il y a, dans la clinique que nous pratiquons au quotidien à la maternité, un personnage qui est toujours présent même quand il ne l’est pas au chevet de la patiente, c’est celui de sa propre mère. Présente de fait, absente ou disparue, envahissante souvent, protectrice parfois, elle apparaît toujours au fil du discours explicite ou latent que les femmes déroulent autour de leur propre maternité.

Et ce fait s’origine dans ce que devenir mère oblige la femme à réinterroger les assises de sa différenciation d’avec sa mère, en même temps qu’à ce moment aussi, elle puise en cette mère des éléments de son identification. C’est par et à travers la mère que s’origine la possibilité pour une femme de devenir mère à son tour.

Dans les séquences que nous avons pu voir, c’est évidemment Josette, s’adressant directement à sa mère qui nous en rend compte de la manière la plus explicite. « Il y a beaucoup de choses qui se passent que tu es cause » dit Josette à sa mère et elle ne croit pas si bien dire.
Mais elle n’est pas la seule :
Nadège, interrogée pour la première fois de la séance du groupe de parole, commence par évoquer « sa mère, sa grand-mère » comme s’il s’agissait là d’ancrer son discours sur sa maternité au lieu des origines que constituent ces femmes.

Ce que la clinique de la maternité nous apprend c’est que celle qui est évoquée, qui fait retour au temps de la maternité, c’est bien sûre, la mère de la réalité, mais aussi et à travers elle, la mère archaïque. C’est la mère des premiers temps de la construction subjective, celle de l’ombre de laquelle il faut parvenir à s’extirper pour pouvoir advenir. Elle est tout à la fois nécessaire et dangereuse parce qu’en restant dans son ombre protectrice l’on peine à exister. Cette ambivalence de la relation mère-enfant, Freud l’avait envisagée en en donnant notamment pour exemple les rêves de mères infanticides. Il avait avancé aussi que le meurtre du père dans l’oedipe était mis en avant pour masquer une cible occulte, celle de la mère.

Or cette figure maternelle des premiers temps de la construction, occulte, toute-puissante, dangereuse pour l’enfant, tout en lui étant nécessaire, réapparaît au moment de la grossesse du fait d’une proximité d’expérience avec sa mère que la fille ne peut éviter de percevoir. Monique Schneider, notamment, mais elle n’est pas la seule, a montré comment cette mère se faisait parfois « figure intimidante et sacralisée » exerçant sur la femme enceinte une action qu’elle qualifie de « paralysante ». [2]

Dans le film que nous avons vu, Josette introduit la lettre qu’elle écrit à sa mère d’un :
« Tu n’ignore pas maman, tu sais maman... » : sa mère n’ignore pas, elle est loin, elle est absente mais elle sait de manière quasiment persécutive, elle est présente, d’une façon, trop présente, nous le verrons.

Si j’en parle ici, ce n’est pas simplement parce que c’est un élément incontournable de la clinique en maternité, mais aussi parce qu’il m’a semblé que la question de l’exil n’était pas sans lien avec cette question du lieu de l’origine, lieu dont il faudrait s’extraire pour pouvoir advenir, nous y reviendrons.

Mais revenons à nos mères qui n’ont de cesse que d’évoquer leur propre mère, restée au pays. Or ces mères lointaines font l’objet me semble-t-il d’un discours d’une grande ambivalence.

Il faut s’en protéger et ces femmes que nous entendons dans le film, à l’instar de celles que nous rencontrons dans notre clinique, n’ont de cesse que de se débattre avec cette question de se débarrasser d’une mère dont elles ont absolument besoin et qu’elles ne peuvent attaquer sans la réparer immédiatement.
« Ta grand-mère, elle t’adore » dit Nadège à son enfant, alors que l’on sait par le film qui précède combien mal protectrice et origine de violence a été sa mère pour elle. Mais attaquer sa mère dans son rapport à son enfant représente un danger : par cette parole elle semble chercher à protéger son enfant de cette emprise dangereuse que sa mère a eu sur elle.
Josette quant à elle explique bien à sa mère qu’elle « lui cache des choses pour ne pas la blesser » alors même qu’elle saisit cette opportunité qui lui est donnée de s’autoriser enfin à s’attaquer à ce monument, ou plutôt faudrait-il dire, à ce gouffre, qu’est sa mère pour elle.
On sent combien ces mères sont absolument à protéger tout en étant absolument à tenir à distance.

Les paroles de Josette sont particulièrement éloquentes sur cette question d’une mère trop présente même dans l’exil. Josette n’a de cesse que de demander à sa mère de se taire. Elle a ces deux phrases étonnantes : « ferme ta bouche » et « réveille-toi sur nous ».
La mère de Josette l’envahit de paroles qui sortent de cette bouche béante qu’elle ne parvient pas à faire taire malgré l’argent qu’elle envoie comme pour tenter de la faire se fermer enfin. La référence à l’oralité a travers cette mère à la bouche béante est suffisamment explicite pour que l’on n’y insiste pas plus. Mais je n’ai pu m’empêcher de voir cet enfant qu’elle tient sur son ventre de manière frontale par rapport à la caméra derrière laquelle est supposée se trouver sa mère, comme si elle tenait un bouclier de protection contre cette bouche qui menace de l’avaler.

Ce qui menace pour la fille qui devient mère c’est la disparition de ce qu’elle est, de son absorption dans le ventre maternel dans un temps de confusion où la question est finalement de savoir qui va devenir mère et si cette « proximité d’expérience d’avec sa propre mère » ne va pas tout bonnement menacer l’existence même de la femme qui devient mère.
« J’ai peur de mourir maman » dit Josette ou encore : « Tu nous exposes trop »

Ce qui point là, c’est l’expérience du ravage dont a parlé Lacan, cette proximité dangereuse d’avec la mère que la maternité ravive. Pour le dire encore autrement, pour la fille, la grossesse relance l’hainamoration, cet amour mêlé de haine, qui caractérise nécessairement de manière plus ou moins exprimée, le rapport d’une fille à sa mère.

Ce qui est en jeu pour la femme qui devient mère c’est d’abord de réitérer l’expérience d’une différenciation d’avec la Mère de l’origine, rejouer sa propre existence au monde, et ce à la fois par, et pour, pouvoir devenir mère à son tour.
Dans le film, on l’entend, mais aussi de manière récurrente dans notre clinique, les femmes en exil qui ont déjà un ou plusieurs enfant au pays, souvent n’ont pu devenir mère là-bas. C’est ce que raconte cette jeune femme roumaine dans le groupe de parole qui explique que sa première fille lui a été raptée par sa mère.
« C’est moi je fais, c’est moi je garde, dit-elle en parlant de son enfant ou de sa grossesse. Il faut que tu (en parlant à sa mère) restes là-bas comme ça je suis sûre je reste tranquille »
Cette question de la tranquillité loin de la mère est évoquée aussi par Josette :
« Si tu es tranquille , je viendrai vous montrer l’enfant. » La condition de leur capacité à devenir mère aux yeux de leur mère, et à se reconnaître telle, semble résider dans cette « tranquillité » de leur mère à leur égard.

J’ai pu lire que, dans l’exil, la mère était trop loin tenant des racines devenues « intransformables », que par cette distance quelque chose se serait figé pour certaines femmes dans la possibilité créatrice de l’enfantement possible. D’aucun ont ainsi élaboré autour de l’impossibilité de devenir mère pour certaines femmes en exil. Sans remettre en cause cette hypothèse, il me semble, vous l’aurez compris, qu’il est possible d’entrevoir aussi l’exil pour certaines femmes comme une condition pour que la maternité soit possible.

Finalement, il s’agirait de quitter sa mère pour pouvoir en devenir une soi-même.

Mais si quitter sa mère apparaît parfois comme une nécessité, cela ne veut pas dire pour autant que l’environnement maternel et l’expérience des femmes ne risque pas de manquer à la femme qui devient mère en exil

Florence Becker  :

En effet, M. Bydlowski parle de la maternité comme d’une expérience de solitude, éminemment individuelle et subjective mais qui nécessite toujours le concours d’autres femmes : mères, sœurs, cousines, collègues de travail...
D’autres femmes qui peuvent permettre l’identification à une image maternelle positive.

Chaque société apporte à la femme enceinte un autre type de portage.
Mais il semble que dans toute société il y ait nécessité d’un groupe de femme autour de la femme qui devient mère. C’est le cas dans nos maternité, éminemment féminines. C’est le cas dans certaines sociétés traditionnelles où le groupe de femmes est étayant et porteur de symboles et de rituels propres à cette période.
Le vécu de rupture et de perte associé à l’expérience migratoire, peut être réactivé par la grossesse et devenir traumatique.
La perte des points de repère, des étayages, des références culturelles peuvent rendre plus complexe la réorganisation psychique propre à la grossesse.
Du fait de l’exil L’absence du groupe de femmes, porteur de ces rituels, peut rendre difficile l’accueil de l’enfant et compromettre les premiers liens.

Pour que l’enfant puisse s’appuyer sur le cadre maternel et que ce cadre soit fonctionnel c’est à dire contenant, il est nécessaire que la mère s’étaye elle-même sur d’autres cadres.
La mère peut porter son enfant que si elle est elle-même portée.

On remarque pour les jeunes femmes exilées et entourées par une mère, belle-mère... qu’elles ne souffrent pas de façon significative de l’absence du cadre culturel d’origine - : elles ne vivent pas mal l’absence des rituels traditionnels qui ne sont pas pratiqués à la maternité, la médicalisation de l’accouchement ; elles accouchent volontiers sous péridurale et surmontent un accouchement par césarienne si c’est indiqué.
La présence de la mère ou d’une autre femme suffit souvent à offrir le cadre dont la future mère a besoin pour se sentir en sécurité et dans une continuité par rapport à sa culture.

Au service de gynécologie, nous accueillons de façon récurrente des femmes enceintes hospitalisées pour vomissements gravidiques, généralement au cours du premier trimestre de la grossesse. Force est de constater qu’elles sont en majorité d’origine étrangère. C’est le plus souvent une première grossesse chez une jeune femme venue récemment en France.
J’en resterai à une généralisation qui vise à poser les questions que suscitent ces situations et qu’il serait intéressant de développer à partir de cas individuels.
Si on peut faire l’hypothèse pour ces femmes d’une fragilité de la construction d’un contenant psychique autonome, d’une faille dans la constitution d’un bon objet interne, il apparaît que le facteur environnemental d’exil et d’éloignement est agissant.
La réalité de l’absence de la mère viendrait-elle aggraver cette faille préexistante ? de même, serait-elle renforcée par les difficultés souvent constatées d’intégration dans le pays d’accueil ?
L’hospitalisation de ces femmes prend alors le sens de rétablir un pare excitation en ayant une fonction contenante. Elle jouerait le rôle de contenant externe apaisant pendant la grossesse.

Je vous propose, à travers une vignette clinique de voir comment l’institution peut remplir une fonction contenante par les soins réels, la prise en charge du bébé et l’écoute des mères les plus en difficulté, en l’absence de groupe familial et culturel soutenant :

Mme V. est une jeune femme de 19 ans venue de Côte d’ivoire il y a un an. Les circonstances de sa venue en France restent assez obscures. Elle est en lien avec sa famille mais dans un climat assez conflictuel. Le père de son bébé est parti à l’annonce de la grossesse ; elle est en situation régulière et va intégrer un foyer à sa sortie de maternité.
Les soignants sont inquiets : Mme V. reste au fond de son lit ; elle ne parle pas à son bébé, refuse les conseils de l’équipe pour les soins ; elle est fuyante ; elle a accouché par césarienne programmée pour raison médicale et elle se plaint de douleurs au ventre qui l’empêchent de se lever et de s’occuper de son bébé. Les médecins l’ont examinée, ont fait tous les examens mais tout est normal. L’équipe lui propose de me rencontrer.
Lorsque je vais la voir, elle est couchée en position de replis, son bébé au sein. Elle me suis sans un mot, en pleurs ;
Elle ne dit rien, regarde fixement le sol et pleure. Elle réponds à peine à mes questions et n’évoque que sa douleur, son mal de ventre. A bout de mouchoirs et de questions, je lui demande : « qu’est-ce qu’on fait dans votre pays quand une femme qui a accouché a mal au ventre ? » A ce moment, Mme V. se redresse, me regarde dans les yeux et réponds : « on s’occupe du bébé et de la maman. La maman n’a rien à faire, ici on ne s’occupe pas de moi »
C’est à partir de là , après avoir pu dire cela, que la relation va pouvoir s’engager et qu’elle pourra pour la première fois parler de son parcours d’exil, de ses craintes liées à la sorcellerie ; de l’absence de sa mère et de ses sœurs.
Les douleurs vont s’estomper au fil des jours pour laisser place à des paroles et une relation va s’instaurer avec les soignants.

On peut faire l’hypothèse que le groupe de femmes prend en charge la mère et le bébé à différents niveaux ; qu’ il apporte confort matériel et moral et en ce sens favorise la rencontre de la mère avec son enfant. Mais il faut pouvoir entendre aussi, que pour certaines femmes, la protection apportée peut également concerner le monde de l’invisible : le domaine des croyances et de la magie. Certaines femmes sont préoccupées par ces questions et elles éprouvent beaucoup de difficultés à en parler aux soignants de la maternité. Les réponses apportées à leurs inquiétudes sont toujours d’ordre médical ; on l’a vu avec l’exemple de Mlle V.

Tout enfant est un étranger et toute naissance est une migration ; elle l’est pour l’enfant qui quitte l’état de contenu interne et passe à celui de contenu externe ; elle l’est pour la mère qui passe du statut de contenant interne à celui de contenant externe.
Certaines sociétés traditionnelles viendraient soutenir le caractère périlleux de ce passage par des rituel :. Le couple mère enfant faisant l’objet d’un accompagnement à la mesure des enjeux en présence serait ainsi « porté », soutenu de fait. Alors, l’interprétation donnée à certains évènements autour de la grossesse et de l’accouchement en référence à d’autres schémas culturels pourrait bien être porteuse de sens et également soutenir certaines femmes.

Ce n’est pas tellement l’absence de rituels ou leur méconnaissance qui pose problème chez nous, et il ne s’agit évidemment pas de recréer ici l’environnement culturel de là-bas ou de favoriser à l’hôpital la pratique des rituels liés à chaque culture.
La question est de savoir comment nous pouvons entendre, recevoir d’autres références culturelles qui pourront parfois aider certaines femmes à trouver un sens à ce qu’elles vivent

Les soignants sont souvent en difficulté face à certaines femmes qui sont parfois décrites comme exigeantes, plaintives et critiques à leur égard. Ils sont eux même ébranlés dans leurs certitudes et leurs savoirs .
La plainte souvent entendue : « On ne s’occupe pas de moi » est très mal perçu car entendu au premier degré ;
« On fait comme avec les autre, mais on ne les comprend pas » disent les soignants
Certaines femmes sont décrites comme persécutées, voire paranoïaques, ce qui rend les relations encore plus difficiles et isole réellement ces femmes au bout du compte, « puisqu’elles ne veulent pas qu’on leur montre comment faire » rétorquent les soignants.
Sur ces malentendus, la souffrance s’accentue et se tait chez la patiente et la méfiance , le désarroi et l’incompréhension augmente du côté des soignants.
Tout notre travail consiste à être là, à parler et surtout à provoquer des paroles là où règnent des sentiments d’étrangeté, de rejet voire de l’effroi.
Les membres de l’équipe sont les interlocuteurs privilégiés des femmes en difficulté
C’est dans la discussion, le lien et l’échange que l’on pourra créer un espace de parole et permettre à ces femmes de nous donner leurs interprétations plutôt que de leur proposer les notres.
A nous de leur proposer une contenance propice à l’accueil de leurs théories étiologiques, lorsque celles-ci sont efficientes pour transformer un malaise en un récit mythique et qu’elles permettent alors une élaboration , une mise en sens qui pourrait avoir une portée thérapeutique.

F. Benslama dit : « il n’y a pas à nier la référence culturelle ancienne, ni à leur donner mais à ouvrir l’espace d’une traversée...il n’y a pas à réengager le sujet dans le sens quitté mais plutôt à le laisser élaborer psychiquement sa sortie, à en prendre acte. »

Anouk Roquet :

- La maternité comme quête identitaire / l’exil comme source de créativité

Accueillir la parole de ces femmes autour de leur maternité, c’est aussi tenter d’entendre ce qui se joue pour elle dans leur expérience d’exil. Fethi Benslama parle de l’exil comme du désir d’aller ailleurs, d’aller dehors [3]. L’exilé traverse, dit-il, une expérience qui le pousse à inventer une voie nouvelle [4] Or, il est difficile pour les cliniciens que nous sommes de ne pas entendre résonner cette idée avec celle de l’expérience créative que constitue la maternité. Expérience créative mais aussi expérience subjective, expérience de subjectivation qui pour être nécessaire n’en est pas pour autant facile. Pour Nadège « quitter le Cameroun, c’était un rêve depuis l’enfance : venir en France, une façon de m’échapper d’eux »  ; s’il y a certes dans l’histoire de Nadège la fuite de la maltraitance parentale, il me semble que l’on peut entendre aussi chez elle ce désir dont parle Benslama de créer une voie nouvelle, sa propre voie.
Or, nous l’avons vu déjà, la maternité force la femme à réinterroger son histoire, sa place dans les générations, son identité même, elle met à l’épreuve la solidité de ses assises narcissiques et sa capacité à mettre l’Autre en perspective. N’en est-il pas de même de la situation d’exil ?
Qu’en est-il alors de la maternité en exil ?
L’expérience d’écoute de femmes en maternité, me fait penser que si la maternité produit cela, elle peut également être produite pour cela, à savoir s’entendre comme un moyen de l’élaboration subjective, ce qui n’empêche pas le désir d’enfant et la capacité à être mère.

Nous en revenons à cette idée de la mère, dont nous avons parlé tout à l’heure, mère qu’il faut quitter pour advenir, mais se serait cette fois-ci dans une acception plus large encore qui serait celle du lieu de l’origine qu’il faut un jour quitter. « La perte qui est à l’œuvre dans la départ n’a rien d’une fuite en avant ; pour construire du neuf, il faut d’abord pouvoir lâcher une position aussi rassurante que confortable » écrit Martine Chessari. [5] Cette position rassurante et confortable mais qui empêche d’exister n’est-elle pas aussi celle du sujet en devenir pris dans les rets de l’ombre maternelle et dont il doit s’extraire pour se faire véritable sujet ?

« La notion d’exil est une affaire de dé-placement : sortir de sa place » écrit encore Martine Chessari. [6] Avec ce que cela engendre de fécondité, de créativité de ce mouvement de non figement.

Dans le film sur le groupe de parole, Nadège, qui a pu raconter par bribes la violence dont elle a été l’objet, et évoque d’autre part ses difficultés depuis qu’elle est en France a cette phrase « Je préfère cette souffrance par rapport à celle du Cameroun »  : or choisir sa souffrance, n’est-ce pas là un acte de subjectivation ? Cela m’interroge sur toutes ces femmes qui sont enceintes très peu de temps après leur arrivée en France. Elles sont seules, elles sont loin, elles sont souvent en grande souffrance, psychique mais aussi sociale et matérielle, mais elles choisissent de rester et personne ne comprend :

Mme E., est en France depuis 10 mois quand je la rencontre ; elle vient d’accoucher, l’équipe me demande d’aller la voir parce qu’elle est prostrée, ne dit rien, « n’a pas l’air heureuse d’avoir accouché ». Quand je la rencontre, Mme E ne dit presque rien. Je lui propose un autre rendez-vous après sa sortie de la maternité. Plusieurs entretiens suivront au cours desquels il ne se passe presque rien (me semble-t-il alors). J’apprends qu’elle vit recluse, ne connaît personne, semble s’ennuyer. A chaque fin d’entretien, je demande à Mme E si elle souhaite que l’on se revoie, elle acquiesce avec conviction. J’en suis à me demander si ce que je suis entrain de mettre en place a vraiment du sens quand au bout de plusieurs semaines Mme E commence à me parler de violences qu’elle subit de la part de son mari, verbales d’abord, physiques ensuite. Je continue de l’écouter parler, toujours très peu. Je l’informe de l’existence de lieux d’accueil pour femmes victimes de violences ; je lui signifie aussi qu’elle a des droits au regard de la loi. Peu à peu Mme E s’anime. Elle me parle de son pays où elle a laissé toute sa famille avec qui elle est en bons termes. Elle y exerçait une profession de santé, vivait chez ses parents sans mari et sans enfant. Mme E approche de la quarantaine. Elle dit qu’elle aimait cet homme qu’elle connaissait depuis l’enfance et qu’elle l’a choisi comme son mari. Au fur et à mesure des entretiens je découvre l’ampleur de ce qu’elle subit de maltraitance ici, inversement proportionnel à ce qu’elle raconte de la douceur de sa vie dans son pays et j’en viens à me demander ce qui vraiment la retient ici. Mme E vient aux entretiens en cachette de son mari avec sa petite fille qui semble s’épanouir. Elle semble se construire comme mère de manière aussi évidente qu’elle sort de sa stupeur des premiers temps. Au cours du temps, elle me raconte qu’elle a pris contact avec des associations, une assistante sociale,, suit des cours et cherche du travail. Un jour Mme E ne vient pas au rendez-vous et ne donne aucune nouvelle pendant plusieurs semaines ce qui n’est pas à son habitude. De retour de vacances, inquiète du comportement franchement paranoïaque de son mari, je décide de l’appeler. Mme E me répond d’une voix enjouée qu’elle a trouvé du travail, qu’elle va quitter son mari et qu’elle va bien.

C’est la phrase de Nadège que j’ai citée tout à l’heure à propos du choix de la souffrance qui m’a fait penser à cet exemple clinique. Je me dis que Mme E., elle aussi a choisi sa souffrance, celle de l’exil et de la solitude, de la maltraitance, dans le but peut-être de parvenir, au bout du calvaire, à créer sa propre vie, sa propre existence. Le rôle de la maternité n’est certainement pas pour rien dans cette histoire.

Peut-on penser que par l’exil ces femmes échappent au regard des leurs, par extension de celui de leur mère sous lequel elles peinent à devenir sujet, puis femme, puis mère ? Comme les femmes du film et tant d’autres, Mme E. a régulièrement sa famille au téléphone a qui elle ne dit rien de sa souffrance comme si révéler son état d’errance psychique risquait de mettre en péril sa tentative d’existence.

Pour Martine Chessari Porée du Breil, « l’exil est la production d’une fracture, celle qui sépare pour unir, celle qui éloigne pour mieux rapprocher ; l’exil comme ce qui produit du lien, de la rencontre, rencontre qui produit du sujet. [7] Elle parle de la France pour les exilés qui s’y trouvent comme d’un « espace de recul, un lieu neutre et pacifié, où une élaboration devient possible ; un exil retournement, dont la première caractéristique est d’ouvrir un espace possible pour le désir ».

Pour en revenir à Josette et à sa lettre adressée à sa mère, on y entend combien dans cette adresse, il y a le besoin, de créer de l’écart, un écart, afin peut-être de la rencontrer enfin. Mère envahissante de par son éloignement : trop près parce que trop loin : revendication d’entrer en lien avec cette mère avec cette famille peut-être avec cette terre qu’elle a quitté pour pouvoir exister.

Quand on évoque ces femmes qui tombent enceintes quand ce n’est pas du tout le moment, on n’hésite pas à envisager ce désir d’enfant comme réparateur d’une béance, d’une carence que ce soit dans l’exil ou dans d’autres circonstances. Pourquoi n’envisage-t-on pas aussi la maternité comme un moyen de l’élaboration subjective, espérée déjà dans le déplacement que représente l’exil. « Je me suis permis encore d’accoucher, dit encore Josette, il le fallait pour moi ; pour me décanter de cette situation ; j’ai préféré faire cet enfant. Je ne suis pas une pondeuse »  : créer pour exister, exil de la chose, exil de la mère.

Cet état de fragilité intense que provoque l’exil, redoublé par celui de la maternité nouvelle, agit pour ces femmes comme une descente dans les bas-fonds de leur être pour leur permettre peut-être, dans une certaine mesure, de renaître elles-mêmes au monde par et à travers la mise au monde leur propre enfant dans un lieu nouveau.

Florence Becker :

-  L’enfant

Or justement cet enfant, que représente-il, comment se construit-il au travers de l’histoire et des paroles de sa mère ?
On a entendu Nadège dans le film, parler à son futur enfant en disant : « tu es mon avenir, j’aimerai que tu m’aimes, tu es l’amour de ma vie »
L’enfant vient toujours réparer quelque chose dans l’imaginaire maternel.
L’exil donne-t-il une dimension particulière à cette représentation de l’enfant ?

En situation clinique, certaines femmes que nous rencontrons ont beaucoup de difficulté à parler de l’enfant avant sa naissance. C’est d’ailleurs souvent une inquiétude des sages-femmes qui s’occupent de consultations prénatales ; elles encouragent les consultations psychologiques pour ces femmes qui, disent-elles « semblent ne pas investir leur grossesse »
On peut concevoir que pour la femme migrante, il peut être difficile de se représenter son enfant dans un monde qui n’est pas le sien, où elle n’a pas toujours sa place elle-même, ce qui peut augmenter le sentiment d’étrangeté lié à toute naissance.
La dimension culturelle peut-elle être écartée ? Il est vrai que dans certaines cultures, on n’annonce pas une grossesse, pour ne pas exposer la mère et l’enfant.
L’éloignement du groupe familial et culturel rend aussi plus complexe la mise en mots et une projection qui ne sera rendue possible que lorsque l’enfant sera bien réel ;
Enfin, les situations de précarité sont elles aussi à l’origine de cette difficulté à se projeter dans l’avenir.

En regard des différences culturelles que portent ces femmes et qui peuvent aussi les soutenir, notre culture occidentale autour de la maternité parait très décalée : la grossesse et l’enfant sont fortement valorisés et médiatisés ; la médicalisation est importante. On annonce plus facilement une grossesse très tôt et l’avenir du couple peut rapidement s’organiser autour de ce projet.
L’échographie du dépistage prénatal vient elle aussi imposer très tôt aux futurs parents une réalité à cet enfant qui est encore non représentable psychiquement.
Sylvain Missonnier parle de « rite échographique » qui peut avoir une dimension symbolique et engager la dynamique du processus de parentalité.

Revenons à la notion d’enfant imaginaire : la femme enceinte rêve d’un enfant mais jamais du fœtus au stade embryogénétique correspondant.
M. Bydlowsky écrit : « avant toute réalisation l’enfant est imaginaire. Il est celui que chaque femme a un jour désiré. Il est l’enfant suivant dont rêve presque toute femme accouchée devant son nouveau né vivant.
Imaginé, l’enfant est supposé tout accomplir, tout combler : deuils, solitude, destin, sentiment de perte. Il est le lieu de passage d’un désir absolu. L’enfant imaginé est objet par excellence. Il s’agit moins d’un bébé concret que de la réalisation du plus vivace des souhaits infantile. »

Nadège disait dans le film : « depuis que je suis enceinte, ça me rend plus forte ; il y a quelqu’un qui va m’aimer toute ma vie ; ça me redonne le sourire »

Mlle N., jeune camerounaise de 16 ans, seule en France, abandonnée par son conjoint, sans papiers disait en consultation : « je ne suis plus seule ; je sais que quelqu’un m’aimera et que j’aimerai quelqu’un ; ça donne un sens à ce que je vis »

Lorsqu’il y a rupture avec l’origine et la famille, l’isolement pourrait être trop agissant, trop douloureux pour permettre d’aller de l’avant.
Cette rupture semblerait induire un arrêt ; un arrêt de la pensée et de la capacité élaborative.
L’enfant viendrait -il redynamiser un processus de mise en sens et de lien ? Permettre la reprise d’une élaboration psychique en suspens ?
Dans la clinique on rencontre des femmes qui présentent une peur panique d’accoucher ; je pense à Mlle N., hospitalisée en dépassement de terme qui répétait : « je ne peux pas accoucher »son enfant est né par césarienne, après trois jours de déclenchement inefficaces.

Est-ce que l’accouchement, c’est-à-dire l’expulsion hors d’elle de son enfant encore étranger ne rejouait pas quelque chose de son exil si douloureux ? Comme de le « jeter dehors, dans un hors lieu », comme un abandon dans l’abandon ( c’est-à-dire donner naissance à un étranger à l’étranger) pour reprendre les termes de F. Benslama qui ajoutait que « donner naissance ne suffit pas à mettre au monde. »

Après la naissance, le choix du prénom (souvent un d’ici et un de la culture ou famille d’origine) apparaît comme un moment important : il permet une inscription dans une lignée, dans une continuité qui était menacée par l’exil. Et aussi une inscription dans le pays d’accueil.
Il permet à la mère de renouer avec ses origines tout en se posant dans le pays d’accueil.
L’enfant permet un lien ; un lien qui devient possible entre ici et là bas (au sens d’une continuité là où il y a eu rupture ; comme un trait d’union qui ouvre à un avenir possible, un lien entre passé et présent.

Peut-être qu’il contribue à arrêter l’errance de la mère, errance psychique et errance réelle. Il lui permet de se poser dans un lieu, au sens où l’entend Benslama, c’est-à-dire » une part localisable où l’être trouve un site pour advenir »
Toujours selon lui, l’exil pourrait être un déplacement hors d’un lieu, en vue d’un lieu pour l’existence. L’enfant viendrait-il signifier ce lieu, le faire exister ?

Anouk Roquet :

La place des pères

Nous finirons cet exposé par un mot tout de même de la place des pères. Dans la séquence du groupe de parole qui nous a été présentée, aussi bien que dans la lettre de Josette, ainsi que dans l’exemple clinique que je vous ai cité tout à l’heure, et dans d’autres auxquels nous avons pensé aussi, il nous a semblé frappant de constater que d’hommes et de pères il n’y avait que peu. A une exception près, celle de cette jeune femme roumaine, les hommes ne sont présents dans le discours de ces femmes qu’en tant qu’ils les font vivre au sens alimentaire du terme et aussi comme ceux qui les maltraitent, les méprisent, les dénigrent, les abandonnent. De père au pays, il n’y en a point non plus, l’omniprésence des mères au moins leur font de l’ombre. Est-ce à penser qu’il s’agit là d’une affaire de femmes ? Oui bien sûr, mais pas seulement. De ma place, je ne peux pas dire qu’il s’agit là d’une caractéristique générale des femmes dans le temps de la maternité, que de n’évoquer que peu la place de leur conjoint, sauf à faire symptôme.
Or si l’on admet que l’expérience de l’exil peut prendre valeur parfois de renaissance à la subjectivité, qu’elle peut jouer un rôle d’arrachement à la Chose première, ne pourrait-on envisager aussi l’exil comme jouant un véritable rôle de tiers ? Si pour devenir femme et mère il faut à toute femme, certes avant tout un père, ou une instance paternelle, mais aussi dans cette réédition de l’histoire que constitue la maternité, un homme pour faire tiers, ne pourrait-on envisager dans ces expériences singulières, l’idée que c’est ici l’exil qui fait tiers, l’exil qui leur permet de devenir femme et mère ?

Pour en finir avec ces réflexions dont nous avons tenté de vous faire part aujourd’hui, il nous faut nous poser enfin, la question de notre place de cliniciens en maternité, face à ces situations de femmes en exil.

Il serait d’une part question pour nous de tenter d’entendre quelque chose de la quête subjective de ces femmes, de les accompagner peut-être dans cette descente dans les profondeurs archaïques de leur premier rapport au monde que constituent, à la fois, l’exil et la maternité.

Une façon de leur donner une voix comme le dit Nicole dans le groupe de parole. A nous aussi de reconstituer autour d’elles un réseau étayant et contenant qui leur permette de déposer une parole. Et cette transition, ce passage que constituent la grossesse, la naissance d’un enfant, mais aussi l’exil seront nourri, enrichi d’un métissage culturel d’ici et de là-bas où chacune doit pouvoir trouver une place et accueillir cet autre qu’est l’enfant.


[1Notre intervention a été précédée de deux films présentés par Christine Davoudian, médecin de PMI en Seine Saint-Denis. Le premier était consacré à la présentation d’un groupe de parole de femmes primo-arrivantes, enceintes. Le second était une lettre filmée d’une femme Camerounaise à sa mère.

[2Monique Schneider, Mère, terre ouverte. Etudes Freudiennes, 1991, n° 32, p. 104

[3Fethi Benslama, Incidences cliniques de l’exil, Les passagers du Maghreb entre la clinique et la migration,
Actes du séminaire PSF, 1992/1993, p.186.

[4idem, p.187

[5Martine Chessari-Porée du Breil, Exil transmission et créativité, Intervention PSF, samedi 12 juin 2004.

[6Martine Chessari-Porée du Breil, Exil transmission et créativité, Intervention PSF, samedi 12 juin 2004

[7Martine Chessari-Porée du Breil, Exil transmission et créativité, Intervention PSF, samedi 12 juin 2004

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