PAROLE SANS FRONTIERE - PSYCHANALYSE ET EXIL
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EXCLUSION, EXIL, DE QUELQUES PROCESSUS DE MISE EN SUSPENS DU SUJET. par Nicolas VELUT

Journées de parole sans frontière - Strasbourg le 11 mai 2007

D 20 avril 2008     H 23:08     A     C 0 messages


EXCLUSION, EXIL, DE QUELQUES PROCESSUS DE MISE EN SUSPENS DU SUJET

par Nicolas VELUT [1]

Dans un texte de 1939 intitulé « Une théorie sociologique de la schizophrénie », Georges Devereux écrit : « Une société perd sa capacité de survie lorsque le pourcentage d’individus qui souffrent de désordres psychiatriques liés aux défauts de cette société ou de cette culture y atteint le point de saturation. » [2]. Cette citation met d’emblée l’accent sur le lien entre la clinique et le social. Il est faux de penser que le symptôme, quel qu’il soit, existerait sui generis. Il est traversé par le social, comme reste, témoin des atermoiements inconscients du sujet pour s’accommoder au réel. Toutefois, on peut aussi entendre dans le fait que les « désordres psychiatriques sont liés aux défauts de cette société ou de cette culture », dans une perspective sociologique, un lien de cause à effet entre ladite société et le « trouble psychiatrique », il conviendrait là déjà de parler plutôt de « folie », dans le sens élargi que lui donne un auteur comme Jean Maisondieu, en en faisant un synonyme d’exclusion, de l’hétérogène qui viendrait questionner le champs social. Et c’est précisément de ce questionnement, ce qui, de l’exclusion, fait retour dans le social, que je vais essayer de parler aujourd’hui. Le symptôme est certes traversé par le social, mais le sujet en état d’exclusion est le symptôme du social. C’est me semble t il un point essentiel, et qui peut paraître évident pour qui se confronte d’un point de vue clinique aux personnes en situation d’exclusion, ce qui est le cas de certaines positions subjectives en situation d’exil, mais aussi le cas de ceux qu’on appelle les « grands précaires », avec lesquels je travaille plus spécifiquement depuis plus d’un an. C’est le cas au fond de tous ceux pour qui le « sol » se dérobe, pour lesquels une cassure, un accident de la vie, un départ, génère une situation de déréférence, de désaffiliation au regard de l’institution. Je citerai aussi Hannah Arendt qui écrit : « Ce qui, dans le monde non totalitaire, prépare des hommes à une domination totalitaire, c’est le fait que la désolation qui, jadis, constituait une expérience limite, subie dans certaines conditions sociales marginales, telle que la vieillesse, est devenue l’expérience quotidienne de masses toujours croissantes de notre siècle. ». Je ne veux pas ici rentrer dans les prévisions pessimistes de ces deux citations, déjà anciennes mais peut-être toujours actuelles. Je veux néanmoins insister sur les expériences individuelles, intimes, vécues au quotidien, de façon brutale, imprévisibles, inexpliquées, la « désolation » de Hannah Arendt renvoyant ici au dérobement du sol, de la perte des repères, au traumatisme, qu’on retrouve bien évidemment dans certaines situations d’exil, mais aussi, qui fondent les parcours de désinsertion et de précarisation, qui semblent pulluler dans notre modernité qui prône pourtant la souplesse et la flexibilité, comme vertus sociales.

Mon propos aujourd’hui sera donc, à partir de ma position de clinicien, de tenter quelques réflexions digressives sur ces situations « d’écrasement de l’humain » auxquelles nous sommes de plus en plus confrontés, et des processus de mise en suspens du sujet qui en résultent, sujets comme entre parenthèse, sujets en état d’exclusion.

Ma pratique toulousaine d’une clinique psychiatrique et psychothérapique auprès des publics défavorisés, dont je veux aujourd’hui parler, s’est construite au fil du temps en prenant appui sur les structures existantes, et donne l’impression d’un ensemble encore peu étoffé et à la recherche de structures et d’une cohérence interne, qui soit à la hauteur des besoins d’une grande métropole française comme Toulouse.

L’Unité de la Souffrance Psycho-Sociale du CHU toulousain existe depuis l’an 2000. Créée à la suite des directives ministérielles pour l’accès aux soins des personnes les plus démunies (lois de 1998 contre l’exclusion), elle s’est développée à partir de l’activité de secteur. Elle reste pour l’instant embryonnaire, puisque j’en suis à la fois le responsable, et l’unique clinicien, ça ne semble pas en effet être un créneau très porteur… Elle vient en outre s’articuler, dans le paysage urbain, avec l’action menée par un praticien hospitalier d’un secteur du CHS Marchant, qui s’investit auprès de différents CHRS (Centre d’Hébergement et de Réinsertion Sociale), et qui tente en outre de sensibiliser et de travailler avec les différents secteurs psychiatriques au retour vers le « droit commun » des populations précarisées et en situation d’exclusion. Ce travail de sensibilisation des acteurs du champs psychiatrique, et plus largement sanitaire n’est pas, croyez-moi, la plus mince des affaires : outre la réticence à accepter dans son service quelqu’un dont on sait qu’après le traitement psychiatrique stricto sensu, il faudra déployer des trésors d’imagination pour lui trouver un lieu où vivre, et assurer un suivi à distance des plus complexes à mettre en œuvre. Il faut alors convaincre les praticiens « intra-muros » de sortir justement des murs de leur structure de soin et de leurs classifications nosographiques, utiles et pertinentes, mais aussi parfois défensives, et de s’interroger sur les raisons de l’échec de la rencontre, échecs réitérés à stabiliser le patient alors que ses récepteurs synaptiques devraient atteindre au parfait équilibre biochimique et d’en conclure qu’il ne s’agit nullement d’un problème psychiatrique mais social, ou bien, autre façon de se débarrasser de cette épine dans le pied de la psychiatrie, de prétendre arguments administratifs en main qu’il ne fait pas partie dudit secteur, engageant une partie de ping-pong endiablée avec d’autres secteurs sous prétextes d’irrégularités ou d’imprécisions dans le mode de sectorisation, réalisant ainsi le trop célèbre « syndrome de la patate chaude », le tout pour ne pas considérer qu’il s’agit en fait tout simplement d’un lieu dont le patient a souvent besoin, lieu de soin mais aussi et avant tout lieu de rencontre ou puisse être tissé du lien, lieu asilaire, au sens premier et non dévoyé du terme, au sens du droit d’asile, pour un temps souvent, mais parfois, et c’est aussi ce qui fait peur, pour toujours, fonction hospitalière donc, d’un hôpital pourtant public, mais pris à la gorge par la recherche statistique et comptable de rentabilité, et de plus en plus engorgé par la réduction croissante des lits… ça n’est pas mon propos aujourd’hui, mais il y aurait beaucoup à dire de cette politique de réduction des lits, cette injonction à une thérapie institutionnelle hors les murs, qui est en fait le devoir masqué de fonctionner encore et toujours à fond constants !. J’ajoute enfin que ce dispositif serait dérisoire s’il ne recevait pas le soutien plus ou moins investi de différents cliniciens, psychiatres, psychologues et infirmiers, issus tant du milieu public et associatif que libéral.

J’interviens quant à moi auprès de différentes structures du tissu sanitaire et social toulousain ayant pour vocation l’accueil et la prise en charge des publics en grande précarité, tels que plusieurs foyers d’hébergement d’urgence et un CHRS, mais aussi auprès d’équipes de travailleurs sociaux du Centre Communal d’Action Sociale. A ce titre, je suis plus particulièrement impliqué dans un travail de reprise, de soutien et d’étayage auprès de l’Equipe Mobile Sociale, structure appartenant à la Veille Sociale 115, équipe mixte d’éducateurs et d’infirmiers qui interviennent à la rue, tant en maraude que sur des actions plus structurées et sur interpellation publique, et qui, bien que n’ayant pas de vocation spécifiquement psychiatrique, a su au fil du temps, et par la force des choses, développer une sensibilité et de réelles compétences dans le domaine de la souffrance psychique.

En tant que praticien hospitalier à mi-temps, seul clinicien actuellement en poste dans ce champs là au CHU, mon temps de travail comprend d’une part trois demi-journées de consultations, destinées à évaluer des situations, à préciser des diagnostics et le cas échéant, à favoriser l’accès à des soins psychiatriques, mais surtout de nombreux temps de réunion, passés auprès des équipes d’infirmiers et de travailleurs sociaux au contact avec les publics en grande précarité pour ce que l’on appelle des « Groupes d’Analyse de Pratique », ou encore GAP, terme à succès mais qui me satisfait peu, car il masque la dimension transférentielle de ce travail où il s’agit, à travers les situations parlées, de dire quelque chose de son propre fonctionnement, de son rapport à l’objet. En outre, il « stérilise » tout le déploiement de créativité, d’ingéniosité mais aussi d’implication personnelle et d’effort déployé par ces équipes pour tenter d’aider à « vivre la rue » à tous ces gens qui sans eux n’auraient été que croisés, dans leur mutisme et leur transparence, les laissant relégués à eux même et dans l’indifférence.

Il s’agit en effet de se mettre en mesure de repenser sans cesse le cadre dans lequel va pouvoir s’inscrire un lien, de nature psychiatrique, psychothérapique, où tout simplement, et de façon la plus aspécifique qui soit, centré autour du soin, du « prendre soin de » gens dont on ne s’occupe plus. Il s’agit de sortir des murs de nos hôpitaux, de nos cabinets, de nos préjugés et classements à la rencontre des populations les plus défavorisées, en situation de grande précarité et d’exclusion, tous ceux qu’on qualifie par la négative, qu’on pourrait qualifier de « sans objet », sans travail, sans papiers, sans domicile fixe, sans qualification, « sans qualité »…, tout ceux qu’on croise sans jamais les rencontrer, tout ceux dont la perte d’un « objet social » met continuellement en instance de chuter du champs social, menace d’expulsion du foyer, du territoire, du statut professionnel, familial, social, affectif… menace permanente d’irruption du réel d’une notification de mise en demeure d’expulsion, de licenciement, autant de frontières auxquelles on est, tous, possiblement un jour ou l’autre reconduit, suivant qu’on l’a ou qu’on ne l’a pas, le travail, la famille, la patrie, faisant parler par certains auteurs de « précarité normale ».

Par « objet social », j’entends par exemple : travail, argent, famille, patrie… tout « objet valeur », ne valant qu’à être partagé, créer du lien, et à assurer l’existence d’un espace qu’on pourrait dire « transitionnel » au sens de Winnicott en ce qu’il permet une inscription dans le champs du symbolique et le registre du langage et de la subjectivité et tout ce qui en découle en terme d’identité et de structuration narcissique… « Travail, famille, patrie » auquel on peut aujourd’hui rajouter argent, diplômes, relations et entregent, maîtrise de la langue, permis de séjour temporaire ou définitif, et j’en passe…, notions qui semblent triviales hors de leur contexte, slogans sortis d’un autre âge qui sont là pour nous rappeler combien ces valeurs appartiennent au champ du politique, et combien il peut être dangereux de les figer et de les subvertir à une idéologie totalitaire du mépris et du déni de l’autre, et pourtant, qualités qu’il est indispensable d’avoir dans une société comme la notre, société contractuelle où l’essentiel est la carte de visite, où l’individu n’est que ce qu’il a, ne vaut que par les qualificatifs qu’il peut accoler à sa raison sociale, qui font sa « qualité », société du contrat social, où il semble qu’on ne puisse se concevoir qu’à l’intérieur d’un lien contractuel, « contrat citoyen », « contrat de RMI », « contrat d’insertion », auquel il est indispensable de souscrire si l’on veut intégrer un foyer comme un CHRS, sans jamais obtenir l’assurance d’y rester, véritable Contrat Première Embauche du logement. Il existe en effet toujours peu ou prou un seuil d’exigence requises, aussi bas soit-il, pour pouvoir intégrer une structure, d’hébergement notamment, cadre indispensable au « vivre ensemble », mais aussi en soi générateur d’un « reste exclu », et qu’il s’agit continuellement d’interroger, cadre déterminé pour une part par l’équipe accueillante, mais aussi par le contexte conjoncturel et politique dont il faut bien dire qu’il place actuellement au plus bas de l’échelle d’intégration institutionnelle le statut territorial… C’est ainsi que les « sans papiers », c’est-à-dire les personnes déboutées de toutes demandes de régularisations sur le territoire, sont relégués, quand il y reste de la place, dans les foyers d’hébergement d’urgence au plus bas seuil d’admission, ce qui pose d’ailleurs un véritable problème aux pouvoirs publics, puisqu’ils en délogent cette autre catégorie d’exclus, les « sans domicile fixe », avec chez eux l’exacerbation de violents sentiments haineux et racistes.

Pour revenir à mon propos, il me semble donc que l’essentiel de la spécificité du poste que j’occupe réside dans cette pratique groupale dont je veux dire ici quelques mots, parce qu’il s’agit pour moi du principal outil me permettant d’interroger et de modifier le cadre dans lequel s’inscrit mon intervention clinique. Il ne s’agit donc pas d’un travail clinique au sens où on l’entend communément au contact direct d’un patient, d’un analysant, en fait, d’un sujet inscrit dans le langage, porté par les signifiants du langage et lui-même porteur d’une demande avec une adresse imaginaire, on n’en est pas là. Il s’agit justement d’aider à la création de ce lien, de ce lieu, de cette adresse où la demande puisse se structurer, consister, s’élaborer, éventuellement aboutir à une réponse, médicale, sociale, psy ou autre… mais quand on en est là, si on y arrive et si ça tient, le but est déjà dépassé, et on peut alors, comme on dit, « ré adresser vers le droit commun ». Il s’agit en fait tout simplement d’aider les intervenants de première ligne à soutenir une relation transférentielle, à faire comprendre à une assistante sociale que l’insistance que met l’usager à se présenter très régulièrement à sa permanence, alors même que tout au plan social a déjà été entrepris, que les dossiers sont ficelés et les demandes faites, ça cache quelque chose, que quelque chose excède la demande manifeste, qu’il y a un au-delà de la plainte, et qu’elle est pour l’instant la seule, ce qui peut être très angoissant, à pouvoir recevoir ça. Il ne s’agit bien sur pas de faire de suivis sociaux des psychothérapies, ni d’éducateurs des psychothérapeutes, il s’agit simplement de les aider à soutenir ce qui peut y avoir d’humain et de subjectif dans la demande, au-delà de la relation d’aide et d’assistance purement objective qui ressort de la fonction qu’ils occupent. Et je vous garanti que ça a des effets psychothérapiques.

Ceci parait être le préalable indispensable à toute possibilité de rencontre, comme en amont de celle-ci, consistant à aider l’équipe à tenir et soutenir, bien sur par leur action sur le terrain, qui tient souvent du bricolage et de la débrouille, mais aussi bien plus, par la parole, à commencer par l’élaboration d’un discours sur l’autre dans lequel il soit pris, et dans lequel il puisse se prendre, pour peut être un jour s’en déprendre, et d’objet du discours, redevenir, pour un temps au moins sujet de son histoire. Il s’agirait en effet de permettre à une temporalité de redémarrer, permettant une historicisation de destins qui semblent coincés dans les atermoiements d’un quotidien infini et terrifiant. Il s’agirait de permettre la création d’un espace où puisse se déployer une parole qui ait encore des chances d’être entendue. Encore faut-il avoir la force, et peut être le désir, de tendre l’oreille…

Par « vivre la rue », je n’entends bien sur pas apporter une aide à aménager la précarité, certains y arrivent très bien sans nous, voire, par l’application administrative et routinière de protocoles dûment validés et déshumanisés, à rendre encore plus certaines les conditions d’une exclusion… Il s’agit plutôt juste de se porter témoin de situations singulières, d’en prendre acte, et de par ce témoignage, permettre la réinscription du sujet dans un discours collectif, institutionnel, duquel il puisse peut-être se soutenir pour réaménager, réinvestir et rendre vivant un lieu psychique de passage et de relégation. Il s’agit bien en fait de redonner à l’autre le goût du « prendre soin de soi »…

Alors, dans ces Groupes d’Analyse des Pratiques hebdomadaires, il est bien sur question de symptômes, de syndromes et de tableaux cliniques, de rendez-vous pris pour des consultations, des hospitalisations, parfois d’HDT et d’HO même, mais il est surtout question de « retour vers les soins », à entendre comme la mise incessante au travail d’une éthique du soin, d’intérêt pour l’autre excédant sa demande. Il s’agit alors pour l’équipe de dire son travail épuisant de veille, de « soucis de l’autre » à travers ses doutes, ses prises de conscience, mais aussi son inconscience, et il en faut pour faire ça, travail patient de trame d’un cadre de parole, de « commune présence », qui fasse une place à l’autre dans sa singularité subjective. Et il s’agit avant tout pour moi de faire vivre ces lieux de parole…

Comment alors définir l’objet fuyant de cette clinique ? Il me semble à ce point de mon exposé important de m’arrêter sur un point de définition, et de dire quelques mots du concept d’exclusion. Et il s’agit peut être d’abord de combattre une idée reçue, celle d’en faire le synonyme de celui de « précarité », même extrême : en effet, il conviendrait même plutôt de les opposer. Etymologiquement, le terme de précarité se rattache à la racine latine « praecari » qui véhicule l’idée de demande, de supplique qui, aussi précaire soit-elle, a tout du moins le mérite d’exister. Il introduit donc l’idée d’un rapport intersubjectif concomitant à cette demande. Au fond, tout rapport intersubjectif, basé sur la reconnaissance implicite du manque, peut être qualifié de précaire. Qu’elle soit dite « normale », vulnérable, ou basé à l’extrême sur un rapport d’assistance et de dépendance, en fonction de la capacité à supporter ce manque, la précarité se définit toujours par l’existence d’un lien intersubjectif, support du fantasme, et de la demande. A l’inverse, le concept d’exclusion véhicule l’idée d’une cassure du lien, d’une solution de continuité enfermant celui qui en est l’objet au dehors d’un ensemble, familial, clanique, ethnique, social, culturel, sans qu’il existe aucun point commun qui soit partagé entre lui et l’ensemble excluant, et générant de ce fait pour le sujet en état d’exclusion une perte des repères symboliques, véritable état de « désaffiliation », comme certains auteurs préfèrent le nommer, ce qui a l’avantage de mettre l’accent sur la notion de perte d’appartenance audit groupe, familial ou social au sens large, perte des référents symboliques permettant de se définir à une place, et sur l’impossibilité de l’institution de se porter garante de la position subjective de l’individu. Ceci étant dit, et à contrario, concomitamment à cette description, l’élément exclu peut se définir par la négative, et de ce fait définit lui-même l’ensemble excluant concerné, ce qui fait parler certains auteurs comme Giorgio Agamben « d’exclusion inclusive ». Dans son livre « Homo sacer », l’auteur oppose en effet deux mot grec ancien, « zoé » et « bios », signifiant tous deux « vie » mais dans une acception différente, puisque « zoé » exprime le simple fait de vivre, commun à l’homme et à tous les animaux, alors que « bios » indique la vie en ce qu’elle est socialisée, la façon de vivre propre à un individu ou à un groupe : il s’agit là d’une vie « qualifiée ». « Dans le monde classique, nous dit l’auteur, la vie naturelle est exclue de la « polis » et de ses montages juridico-institutionnels, et le terme de « politique » n’est pas un attribut du vivant comme tel, distinguant la société humaine de celle des autres vivants en tant qu’elle est fondée, par un supplément de politicité lié au langage, sur une communauté de bien et de mal, de juste et d’injuste, et non simplement d’agréable et de douloureux ». La thèse d’Agamben, me semble t il, consiste à démontrer que la « zoé », la vie nue et sacrée, car hors la loi, et donc tuable sans procès, « exclusion inclusive » du champs politique, en est en fait le point central, l’objet manquant, le point aveugle et refoulé, bien que réinstallé au centre des préoccupations du politique à l’ère moderne par le modèle bio politique du pouvoir, décrit par Michel Foucault. Ainsi, pour résumer, le champ politique, l’institutionnel, l’organisation langagière fonctionnerait de placer en son centre même la part exclue mais fondatrice, ce qu’on pourrait appeler le résidu organique…

Peut-être était-ce une interprétation un peu littérale de la thèse d’Agamben, ou bien le symptôme effectif de ce qu’il avance, mais il me semble que cette place centrale du refoulé social, du « bios », ce corps vivant non pris dans le champs du langage, au fond pourrait-on peut être parler là de Réel (das Ding), me semble précisément être le lieu d’apparition de l’exclu dans le champs du politique, c’est-à-dire dans l’espace urbain, sous sa figure particulière du clochard, du « grand précaire » comme on l’appelle, comme symptôme de la part biologique, sacrée, et refoulée, foncièrement anxiogène quand elle se dévoile, quand elle réapparaît au grand jour, suscitant la honte du passant, du citoyen, puis la réaction de l’obole, la charité, la part du pauvre, la « part Dieu » comme on l’a appelée, inscrite même au fondement des religions. La charité envers le clochard, le « grand exclu », ne semble pas en effet fonctionner comme un discours qui se soutiendrait d’un « autre » comme point d’appel, comme la figure de l’étranger le discours raciste, l’autre sexué le discours sexiste, faces négatives d’une construction identitaire groupale réactionnelle. Ici, il me semble qu’on est en deçà du discours mais que ça viendrait toucher à quelque chose de beaucoup plus archaïque et primaire de la constitution narcissique identitaire, quelque chose qui serait repris dans le dogme religieux, et qui dans notre occident judéo-chrétien s’énoncerait dans la maxime « de poussière, tu retournera à la poussière ». C’est, me semble t il précisément la poussière, ou plutôt la viande crue et putrescible, cette altérité radicale et pourtant si intime, de l’ordre de la déliaison pulsionnelle, que l’édifice social soutenu de ses fondements sacrés, structurés et traversés par le dogme religieux, nous a permis de refouler et tente de nous faire oublier à chaque instant, c’est cet intime de nous-même qui nous est présenté, représenté, jeté à la figure par le clochard, figure sociale qui ne parle pas, même pas une langue étrangère, qui n’a, à priori pas d’histoire, mais qui s’offre là au détour de la rue, et qui nous frappe littéralement les sens, et d’abord l’odorat, persistant et omniprésent, qui s’incruste et résiste, mais aussi l’ouïe touchée des bruits et beuglements d’ivrognes auxquels nous ne donnerions pas le statut de langage, et enfin et surtout la vue, agressée par la béance et la purulence des plaies offertes, jamais refermées, jamais guéries, trous dans le sac peaucier par lequel on voit la viande qu’il y a à l’intérieur, trou dans l’institution qui nous en laisse percevoir les fondements pulsionnels, trou dans le « bios » par lequel pointerait de la « zoé », et peut être, c’est là mon hypothèse, entretenues à leur corps défendant ou bien complice comme leur seule et ultime raison sociale, avant effacement, disparition, entretenues avec la complicité du corps social pour qu’il ait toujours sous les yeux ce point aveugle mais central, source entraperçue de sa raison d’être et de sa jouissance.

Nous ne sommes pas, comme en présence de cette autre figure structurante, celle de « l’étranger », mis au défi de reconnaître, de faire place à l’autre, dans ses modalités singulièrement structurées d’organisation de la jouissance, nous serions au contraire face à un au-delà de l’étranger, face à une jouissance pulsionnelle, destructurée et anarchique, qui n’en finit pas de se répandre, jusqu’à écœurement, jusqu’à susciter chez nous la charité, provoquer le réflexe spinal de la main à la poche et du don, pour boucher un peu tout ça, toutes ces fuites insupportables... Pour appuyer encore un peu du coté de la métaphore religieuse, et pour en finir avec ma digression… « théologique », « Ceci est MON corps livré pour VOUS » nous dit le Christ, « ceci est TON corps » nous hurle le clochard à travers ses stigmates, « il ne t’es pas livré, il est déjà là, en toi, il y a toujours été et c’est toi qui l’a oublié, l’a rejeté, mis à distance, l’a caché en le polissant, en le « bodybuildant » l’a laissé suspendu à ton totem social, comme un pardessus au porte manteau de l’entrée ». Et nous disant cela, il abolit ainsi d’un seul coup et de manière effrayante toute distance défensive que nous procure l’édifice culturel, le faisant du coup s’effondrer en en démontrant l’ineptie et la minceur. « Et c’est sur TON corps, rajoute t il, ce sac à viande, certes humaine mais très superficiellement humanisé, autour de lui précisément, que tout s’est construit. La raison d’être du politique est de lui maintenir une forme présentable, socialement correcte ». Il me semble donc que l’exclu nous force à jeter un œil au-delà du fantasme, au-delà du principe de plaisir, du coté du trou, du coté de la Chose, à la fois matrice originelle, et notre propre tombe… Un trou qui ne serait pas vide, point d’appel du signifiant, mais débordant, jaillissant, excédant d’un trop plein, collusion avec le grand Autre, apparition du Dieu obscur.

A l’instar du « fou » qu’il rejoint ici et auquel il s’identifie, le clochard, autre figure de l’exclu, est porteur d’une terrible vérité sur nous-mêmes que nous ne saurions voir, ou entendre. Nous confrontant à l’indicible de la chose dévoilé, il serait alors « l’autre intime » de nous-même, là où la figure de l’étranger en serait, pour reprendre le néologisme de Michel Tournier, « l’autre extime ».

Cette position radicale, mais par ailleurs imaginaire et paradigmatique de la figure de l’exclu que je postule ici, on en trouve tout de même des traces cliniques et des formations réactionnelles, déjà socialisées, qui déjà se structurent en symptôme social, comme une façon d’aménager le non-lieu, de « sortir de la rue » si l’on peut dire. La charité comme « gagne-pain » est ainsi élevée au statut d’activité professionnelle. Dans les foyers d’hébergement d’urgence, les anciens apprennent aux bleus les « techniques de vente », les ficelles de « métier », en employant précisément ce vocabulaire issu du monde du travail. Ainsi, le soir, au retour d’une journée plus fructueuse que les autres, passée à faire la manche au coin d’une rue, disent-ils quand on leur demande, qu’ils ont « bien travaillé ». Les éducateurs, avec amusement, m’en décrivent un, montrant comment tendre la main, adopter une attitude compassée, un regard fuyant mais implorant le passant, un véritable cours de marketing… Le corps lui-même, et ses cassures, peut alors être récupéré, devenir objet ultime de la raison sociale.

J’ai moi–même fait récemment l’expérience dérangeante de cette levée du refoulement, de cette confrontation à la « zoé », insupportable et si intime : il s’agit en fait d’une histoire ancienne puisqu’elle remonte à l’époque où je faisais mes études de médecine, à Toulouse. J’habitais une rue à l’angle de laquelle deux clochards, tous les jours, dimanche compris, faisaient la manche… Toujours les mêmes, en binôme, habillés de la même façon, toujours dans la même posture comme un groupe statuaire, genre « piéta », ou « descente de la croix », accolés l’un à l’autre. L’un, debout et un peu voûté, tendant la main d’un air éploré, c’est lui qui faisait la manche, l’autre attendant à ses pieds, semblant attendre sa fin proche, borgne et faisant rouler son œil aveugle et blanc, comme un signal, comme la crécelle du lépreux… Je ne voyais que cet œil, sorte de globe nacré à la surface polie, dont seules quelques irrégularités permettaient de s’apercevoir, quand il bougeait, qu’il était fait de chair. Je saurais encore aujourd’hui vous le décrire, précisément, comme si j’avais passé des heures à le contempler fasciné, cet oeil, moi qui osait à peine en passant leur jeter un coup d’œil, avec ma pièce jetée dans la coupelle, m’offrant peut être justement là le droit de le contempler, cet œil, à la dérobée… Quelle n’a pas été ma surprise, il y a quelques mois de ça, d’entendre parler de ce couple, qui avait survécu à tant d’années de rue. Je les reconnaissais très rapidement, l’un, son air contrit et sa moustache hirsute, l’autre, sa décrépitude et son œil, et insistais à me les faire décrire dans tous leurs détails, comme à plaisir d’entendre parler du « bon vieux temps ». Tout collait dans la description qu’on m’en faisait, à un détail près, mais de taille : l’œil, dont je me souvenais si bien, l’œil que le sculpteur de la nature avait si bien réussi, l’œil, n’avait jamais existé, en tout cas de mémoire du travailleur de rue qui m’en parlait, plus âgé que moi ! Il y avait en effet, et je m’en souviens maintenant, je m’en suis souvenu avec surprise au récit de l’éducateur, il y avait à la place de l’objet halluciné, un trou béant rempli de miasmes, une fente purulente, une infection à ciel ouvert, et c’est elle qui me fascinait jusqu’au malaise, c’est pour elle que je donnais l’obole, c’est elle qui me faisait, moi aussi, jouir ! « Veuillez cacher ce sein que je ne saurais voir » m’étais-je seriné pendant tant d’années, tel un nouveau Tartuffe. Il me faut rajouter, pour compléter l’histoire, et lui donner une sorte de morale, que j’appris à cette occasion que le borgne a été placé il y a quelques années en maison de retraite. Il s’y trouve bien. Sa plaie qui suintait continuellement, comme une fontaine miraculeuse, cet objet de tant de sollicitude de la part des passants et d’inquiétude des équipes de rues, cet oeil qu’on n’avait jamais pu soigner, ce trou qu’on n’avait jamais pu boucher, cet œil en moins, donc, s’est très vite guéri, dès qu’il a perdu sa fonction d’être vu... Quant à l’autre personnage de cette histoire, je le croise toujours à la rue, et il va mal. Depuis sa séparation, il traîne toujours dans le quartier, l’air de plus en plus triste, et imbibé d’alcool. Lui aussi, paraît-il porte en lui une plaie, bien que moins visible : en effet, il traîne avec lui une fracture ancienne de la clavicule, souvenir du temps où il était un rugbyman de haut niveau, qui s’est chronicisée en pseudarthrose, qui le fait souffrir et lui donne peut-être cet air un peu penché et si pitoyable, mais il n’a jamais accepté qu’on la lui examine. Il va, m’a-t-on dit, de dépression en dépression, et semble n’avoir toujours pas fait le deuil de son compagnon d’infortune, et de son œil mort, dont il tirait une rente à vie…

Il s’agit là d’aménagements qu’on pourrait qualifier de limites au sens où ils permettent, un temps tout au moins, de sortir de l’errance, de se signifier dans le champs social, d’être repérable, visible, avant peut-être de replonger dans l’informe, l’invisible et pourtant l’omniprésent de la Chose. La clinique de l’exclusion est donc une clinique de la construction permanente, dont le cadre serait sans cesse obsolète et à reconsidérer. Et c’est là me semble t il le travail qu’il échoie aux équipes de rue qui font comme on dit de la maraude, qui serait une sorte de présence à l’errance de l’autre, sorte d’errance à dessein et à coté de ceux qui errent, puisqu’il faudrait d’abord peut-être ce temps de pseudo-« co-errance » comme préalable à l’orientation. Il s’agit en effet, en amont de toute possibilité psychothérapique, de créer les conditions propices à l’émergence du symptôme, de générer dans le non lieu de l’errance un véritable point de fixation, un lien à partir duquel des repères pourraient se tramer, à la façon d’un réseau imaginaire, à la fois intersubjectif, fait de rencontres, mais aussi géographique, aboutissant à la prise du sujet en état d’exclusion dans les rets du discours, réintégré dans l’ordre symbolique. Il s’agit au début, d’une présence quotidienne des équipes de rues, plutôt « commune présence » que « co-errance », où il s’agit simplement de se signifier par sa présence, non intrusive, cote à cote, progressivement familière, de propos échangés, banalités futiles, manifestation d’un « soucis de l’autre » qui ne serait pas de le méconnaître et de le dénier dans sa position subjective bloquée, mais plutôt de laisser cette place d’à coté vide, libre, pour qu’un jour il puisse venir s’y asseoir et y formuler une demande, demande d’assistance, demande d’objet à laquelle il s’agit de répondre sans pour autant la boucher, la saturer de réel en réponse, presque en miroir au réel saturant de l’autre, et qu’à partir du réel de la demande, demande de nourriture, d’un sac de couchage, d’un toit pour la nuit, il puisse t être formulé une offre de parole, quelque chose de plus qui puisse excéder cette demande. Vouloir boucher sans cesse le réel de la demande constitue, comme le souligne Benjamin Jacobi (Clinique Méditerranéenne, 72-2005) « une réponse à la fois appropriée et insuffisante », car elle ne ferait alors qu’alimenter cette saturation du réel, dans un système binaire de type demande : réponse, présence / absence, ne faisant que réactualiser l’expérience primitive de séparation d’avec la mère et de côtoiement de l’effroi, du Schrecken, de l’horreur de la perte et de l’absence de l’objet, expérience dont le sujet en état d’exclusion est sans cesse menacé.

De la nourriture quand on a faim, une couverture quand on a froid, un toit sur la tête, des papiers pour ne pas risquer d’être chassé… autant d’objets indispensables, primordiaux même, et qu’il est urgent de fournir, mais pour autant pas suffisant pour vivre, car résider quelque part n’est pas y vivre, manger n’est pas se nourrir, avoir un statut administratif ne signifie pas, loin de là, pouvoir vivre au présent et en sécurité dans le pays où l’on réside. Il y a une distance, certes secondaire, au sens où elle n’existe qu’à fournir d’abord l’objet réel, mais pas seconde, car sans l’investir, l’halluciner comme préalable à l’investissement imaginaire désirant, voire délirant, c’est méconnaître l’effroi du réel de la séparation, dans lequel l’objet n’est rien et le sujet non plus. Penser ainsi effacer la misère en fournissant l’objet, clef en main, c’est justement méconnaître cette dimension subjective fondatrice. Ou plutôt si, c’est l’effacer du champs social, mais ne pas la réduire, ne pas la traiter, et même l’augmenter car au fond, on ne fait là que creuser le fossé, creuser le vide absolu de l’absence radicale de demande. On sait très bien qu’il peut être dangereux de mettre par exemple quelqu’un dans un appartement, croyant le mettre dans un lieu, le « sortir de la rue », car on le menace alors d’un effacement bien plus radical que de l’y maintenir, avec tous les circuits collatéraux de survivance qu’il y avait développé. Certains sociologues soulignent que les périodes de rue, dans les parcours de désinsertion et de grande précarité, sont riches en trame de réseaux d’entraide et d’assistance. Les équipes de rue savent bien que tenter l’expérience d’un appartement sans travail préalable, sans étayage d’un entourage très présent, c’est exposer la personne qui y est déposée à y résider sans y vivre (avec ici tout l’écart souligné tout à l’heure entre « zoé » et « bios »). L’appartement peut-être, investi comme le coin de trottoir où chaque jour il zone, fait la manche et défèque, à même le sol, au même endroit, mais sans plus personne pour s’en soucier. Il semble à ce titre que le mouvement des « Don Quichotte » ait dans le monde des travailleurs de rue suscité des objections du même ordre, hormis le fait qu’il ait quand même eu le mérite de « mettre à la une » le temps de quelques semaines, la figure du grand précaire, sous sa forme particulière du « sans domicile fixe ». Mais a-t-il pour autant véritablement soulevé le débat ? « Un toit en plus, une tente en moins », oui, mais pour qui, pourquoi faire ? Qu’en est t il des interrogation de nos personnages politiques sur les questions de la précarité, de l’exclusion sous toute ses formes, et au-delà de la construction identitaire, culturelle et sociale ? Le projet de loi sur le « logement opposable », aussi louable soit il dans ses motivations (… mais sont elles vraiment louables en période électorale, quand il s’agit d’abord de faire taire toute objection au bilan quinquennal), a justement clos un peu trop prématurément la question, et semble en pratique aboutir à un résultat opposé à celui qu’on serait en droit d’attendre, que les travailleurs sociaux espèrent, en tout cas, à savoir d’interdire tout roulement dans les structures d’hébergement, et d’engorger un système qui l’était déjà passablement, et jusqu’à présent bien sur, à fond constant.

Il y a donc un abîme entre le fait d’avoir un toit pour s’abriter, où résider, et vivre quelque part, investir un lieu, géographique, physique, l’habiter, le décorer à son image, en faire le support de ses fantasmes, le lien à son histoire. Si ce lieu physique peut, on l’a vu, n’exister que comme une coquille vide, d’où le sujet continuellement s’absente, l’inverse aussi peut être vrai. On peut ainsi habiter un lieu où l’on ne vit pas. En témoigne l’histoire de Delphine, une dame de 65 ans, figure du monde de rue toulousain puisqu’elle a fréquenté depuis plusieurs décennies les différents foyers d’hébergement d’urgence où elle trônait en doyenne, alternant avec des nuits d’hôtel qu’elle s’offrait de temps en temps. Petite, menue, sa carrure détonait pourtant avec sa vigueur impressionnante, car ce qui la caractérisait, c’est qu’elle déménageait tous les matins, sortant du foyer avec deux énormes sacs très lourds contenant ses effets, sacs qui semblaient plus gros qu’elle, si fluette, et où qu’elle aille dans son errance quotidienne, qui lui donnaient l’air de transporter sa maison sur son dos, tous les matins, la déposant tous les soirs, dans un lieu qui semblait chaque soir différent pour elle. On la croisait souvent autour de la gare. Si elle était si bien repérée, en revanche, personne, tant du coté des éducateurs et travailleurs de rue que de celui des usagers, personne ne pouvait véritablement se targuer de la connaître. Elle restait en effet très discrète, voire fuyante, sans possibilité de nouer avec elle de lien durable, avec toutefois des moments de décompensation sthéniques et des propos à tonalité persécutive. Elle distribuait ainsi des « PV » aux voitures, aux passants, à tout ce qui bougeait, qui dépassait du paysage. On la disait schizophrène, mais elle ne s’était jamais inscrite de manière durable dans aucun soin. Elle aurait décompensé en 68, après la naissance de son fils, avec lequel elle n’a plus aucun contact, ni d’ailleurs avec aucun autre membre de sa famille. Delphine était comme un « petit électron libre ». Le seul point semblant centrer son errance, c’était l’appartement de son enfance, celui de ses parents décédés il y a longtemps. Appartement quitté il y a des années, et dont elle avait perdu les clefs, mais où elle revenait souvent, déposant un mot, un sac de nourriture devant la porte, comme si sa mère allait revenir des courses et retrouver là une attention de sa part, comme pour signifier son passage, la manifestation de sa présence…

Les choses ont bougé pour Delphine au printemps dernier, le jour où, suite à une de ces décompensations, elle s’est faite exclure du foyer d’hébergement d’urgence où elle dormait depuis plusieurs années, semblant s’y être chronicisé. La sanction prononcée par l’équipe, une exclusion de plusieurs mois, semblait particulièrement lourde, et à haut risque pour elle vu sa constitution, et l’absence de solution immédiate en terme d’hébergement pour la nuit. C’est pourtant cet acte qui a permis de débloquer l’impasse subjective dans laquelle Delphine se trouvait, la sortant de l’errance, tout du moins physique. Devant ses antécédents psychiatriques, et arguant de la présence de symptômes rendant impossible son maintien sur un collectif à caractère social, il a été décidé une hospitalisation dans une clinique psychiatrique. Cette hospitalisation a duré environ deux mois. L’équipe mobile sociale qui la connaissait à la rue, petit bout de femme sthénique et dynamique, l’a vue changer très rapidement et de manière inquiétante, dans la structure hospitalière. En effet, avec l’instauration d’un traitement antipsychotique, Delphine est apparue très rapidement sédatée et abattue, ritualisée, en grand risque de chronicisation, avec les problèmes d’avenir que posait sa sortie future. Un transfert à donc été organisé à la Halte-Santé, petite structure à caractère sanitaire et social, à bas seuil d’admission, où peuvent être accueillis les gens de la rue, et où elle a été admise pour alléger son traitement et observer l’évolution de son état, et de ses capacités à retourner à sa vie antérieure. Très rapidement, Delphine n’est plus apparue à l’équipe comme la « vieille psychotique chronicisée » dont elle avait adopté l’apparence en clinique. Elle est ainsi en peu de temps devenue la « fille de la maison », adoptée par l’équipe, et notamment par Gaëlle, éducatrice, qui semble avoir été très vite choisie par elle comme sa réfèrente maternelle. Ce passage, véritable déménagement imaginaire d’un lieu impersonnel à un lieu familial, s’est opéré très vite après son arrivée, quand elle a demandé à retourner chez elle, chez ses parents, confrontant l’équipe à son déni de leur disparition. Quelle position adopter face à ce déni ? Fallait il l’ignorer et donc l’entretenir, comme elle le faisait depuis tant d’années, lui ménageant du coups ce « pied à terre délirant », mais peut-être structurant pour elle, fixant son errance ? Il a finalement été décidé de la faire « redescendre sur terre », de la confronter au réel de la disparition de ses parents, de rester près d’elle, de l’aider à faire peut-être ce deuil si longtemps ajourné, de récupérer les clefs de l’appartement chez sa tutrice récemment nommée, et d’y rentrer, de lui rendre visite. L’appartement, ménage à part, semblait n’avoir pas bougé, comme si ses parents l’avaient quitté la veille. Delphine a beaucoup pleuré. Elle n’a pas souhaité prendre d’objet, mais y a laissé un message. Puis elle a refermé la porte, sur ce qui semble être devenu pour elle leur sépulture, refermant aussi ce chapitre de sa vie, pour qu’un autre puisse enfin commencer. Elle est restée sept mois à la Halte Santé, s’investissant dans la structure, aux cotés de l’équipe et des autres pensionnaires qu’elle voyait passer, puisqu’elle a pu bénéficier, pour sa durée de séjour, d’une large dérogation. Elle était devenue comme la fille de la maison. Elle venait souvent parler à Gaëlle de ses parents au présent, mais de façon de moins en moins insistante, comme pour qu’elle lui rappelle la réalité du passé et du présent, sans jamais toutefois en élaborer un véritable récit. Il a pu récemment être travaillé avec elle un placement en famille d’accueil, très difficilement accepté par elle, car il supposait un arrachement de ses repères familiers. Elle accusait notamment Gaëlle de vouloir la vendre. Son départ, bien préparé, a eu lieu il y a quelques semaines, laissant l’équipe, elle aussi, face à la perte d’un être cher à combler, comme preuve de son passage et de sa présence, elle qui passait auparavant partout, tout en étant nulle part… Cette vielle dame restée enfant est enfin « à la retraite », à tous les sens du terme. Elle a trouvé lieu d’asile où poser ses sacs, sa maison, après tant d’années d’errance, passées à vivre autour du lieu qui la retenait captive, qu’elle était incapable de quitter, car ce départ aurait du coup signifié la perte insupportable et déniée. Ce déni semble avoir pu être levé, tout du moins partiellement, mais suffisamment pour lui permettre d’investir un lieu pour vivre, grâce au travail de plusieurs années des équipes de rue, puis de la Halte-Santé, patient tissage de lien. Comme une présence jamais intrusive mais toujours attentive à l’émergence d’une demande, dans l’accompagnement et la « commune présence »…

« Commune présence », présence non intrusive, présence allusive, uniquement sous-tendue par ce soucis de l’autre, de retisser du lien, du discours dans lequel il puisse être pris, trouver sa place, puisse ainsi suturer ses plaies, béance de réel dans le monde et l’imaginaire, et ainsi réintégrer la vie, « Commune présence, c’est aussi le titre d’un poème de René Char dont, pour finir, je veux vous lire quelques vers :

« La vie inexprimable,

La seule en fin de compte à laquelle tu acceptes de t’unir,

Celle qui t’est refusée chaque jour par les êtres et par les choses,

Dont tu obtiens péniblement de-ci de-là quelques fragments décharnés

Au bout de combats sans merci.

Hors d’elle, tout n’est qu’agonie soumise, fin grossière. »

Je vous remercie.

APPENDICE :

COMMUNE PRESENCE

Tu es pressé d’écrire,

Comme si tu étais en retard sur la vie.

S’il en est ainsi fais cortège à tes sources.

Hâte-toi.

Hâte-toi de transmettre

Ta part de merveilleux de rébellion de bienfaisance.

Effectivement tu es en retard sur la vie,

La vie inexprimable,

La seule en fin de compte à laquelle tu acceptes de t’unir,

Celle qui t’est refusée chaque jour par les êtres et par les choses,

Dont tu obtiens péniblement de-ci de-là quelques fragments décharnés

Au bout de combats sans merci.

Hors d’elle, tout n’est qu’agonie soumise, fin grossière.

Si tu rencontres la mort durant ton labeur,

Reçois-la comme la nuque en sueur trouve bon le mouchoir aride,

En t’inclinant.

Si tu veux rire,

Offre ta soumission,

Jamais tes armes.

Tu as été créé pour des moments peu communs.

Modifie-toi, disparais sans regret

Au gré de la rigueur suave.

Quartier suivant quartier la liquidation du monde se poursuit

Sans interruption,

Sans égarement.

Essaime la poussière.

Nul ne décèlera votre union.

René CHAR


[1psychiatre, psychanalyste, Toulouse

[2in « Une théorie sociologique de la schizophrénie » in « Essais d’ethnopsychiatrie générale »

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