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Etre mère en situation d’exil : « Je préfère ma douleur d’aujourd’hui à celle d’hier. »

texte de l’intervention

D 11 juillet 2009     H 23:18     A     C 0 messages


Etre mère en situation d’exil : « Je préfère ma douleur d’aujourd’hui à celle d’hier. »

par Claude Boukobza

Consultante à l’Unité d’Accueil Mères-Enfants du Centre hospitalier de Saint-Denis [1] , qui reçoit, en hospitalisation de jour, des mères et leurs jeunes enfants de 0 à 3 ans pour une pathologie sévère de la relation précoce mère-enfant, je ne suis pas une spécialiste des pathologies de l’exil. Mais il est évident que, la population de Saint-Denis étant composée à environ 50 % d’étrangers, beaucoup des familles que nous accueillons, au même titre que les autres, dans un service de droit commun, ont un parcours de vie souvent difficile, voire traumatique et que ces difficultés ne sont pas sans influence sur l’établissement du lien mère-enfant. Je voudrais donc essentiellement témoigner de notre clinique.

Il me semble tout d’abord qu’on ne peut faire de généralités. La situation d’exil n’implique bien sûr pas forcément pathologie du lien mère-bébé, et toutes les situations ne sont pas équivalentes quant à leur incidence sur le lien. Je distinguerai trois types de problématiques, selon lesquels s’ordonne la clinique de ces mères en situation d’exil.

1/ reconnaître ce qui est effet de la précarité ou de l’insécurité.

Je vais commencer par un exemple clinique. Il s’agit de la petite Tania, 6 mois 1/2, et de sa mère, Madame R., 25 ans, qui nous sont adressées, à l’Unité d’Accueil Mères–Enfants, conjointement par le service de PMI qui suit la famille et le service de pédiatrie où l’enfant est alors hospitalisée, à l’origine pour une diarrhée grave. On a noté à hôpital, dès que l’enfant y a été admise, un syndrome de dénutrition.

Les psychologues de la PMI et du service de pédiatrie, qui ont beaucoup travaillé ensemble, sont très inquiètes pour cette enfant et elles considèrent — ce sont leurs propres mots — que l’enfant devient, si elle ne l’est pas déjà, “psychotique”. Il est très étonnant et inhabituel que des psychologues chevronnées, très habituées à la pratique avec les tout petits, posent ce diagnostic pour une enfant de six mois et demi. C’est cependant au nom de cette inquiétude qu’elles nous appellent. Qu’est-ce qui fait qu’on peut dire ce genre de choses ? Choses qui à mon sens, vous le verrez, étaient erronées, mais qui méritent d’être interrogées, car c’est à partir des erreurs que la réflexion peut avancer. En fait, quand on essaie d’approcher Tania, on constate tout de suite qu’elle est hyper-tendue, qu’elle se met en arc de cercle, la tête rejetée en arrière, fuyant le regard. Ou alors, elle est complètement morne dans son lit, elle ne croise pas le regard, elle a l’air de s’ennuyer, elle ne joue jamais. Quand on veut la nourrir, que ce soit la maman ou les infirmières de l’hôpital, elle repousse le biberon, et elle n’accepte qu’un tout petit peu de nourriture prise à la cuillère.

Et surtout, symptôme majeur, elle ne dort pas, jamais plus de dix minutes d’affilée. Malgré sa fatigue, elle lutte contre le sommeil et elle pleure énormément. Lorsqu’elle se met à pleurer, à hurler, personne, pas plus la mère que les infirmières, n’est capable de la consoler.

Et ça, dit la maman, depuis qu’elle est toute petite, avant qu’elle soit malade (elle appelle ce qui arrive à sa fille “sa maladie”).

La maman est très présente à l’hôpital auprès de son bébé, elle y passe pratiquement toutes ses journées. Mais, elle semble, aux dires du personnel, peu communiquer avec elle, ne jamais jouer, ne jamais lui sourire, ne jamais lui parler, ni lui chanter de chanson. C’est parfois elle qui a l’air tellement fatiguée qu’elle dort à la place de l’enfant, pas dans le lit de l’enfant, mais à côté, sur une chaise ou sur un divan.

À l’hôpital, bien sûr, on a soigné la diarrhée, mais l’enfant ne prend pas de poids. Les médecins ne veulent pas la laisser sortir tant qu’elle n’a pas regrossi ; c’est une hospitalisation qui durera ainsi cinq semaines.

Elle nous est donc amenée en ambulance de l’hôpital avec sa maman, et elles vont passer des après-midis dans l’Unité d’Accueil, et seront ensuite reconduites à l’hôpital.

Je la reçois avec une interprète, parce que c’est une famille tamoule, originaire d’Inde, et que la maman parle et comprend le français d’une façon plus que sommaire. Elle m’apprend donc qu’elle a accouché par césarienne, parce que — ce sont ses propres mots — « elle était trop grosse et moi petite ». Elle est sortie de la Maternité avec son enfant de neuf jours.

Et là, la famille est allée dans un foyer de l’Aide Sociale à l’Enfance, une sorte de foyer d’urgence qui peut recevoir des familles pour éviter un placement, pendant au maximum trois semaines. Ensuite dans un hôtel social, une sorte de meublé. Et puis finalement la famille a obtenu un logement où elle vit actuellement, et qui est très insalubre.

Voici la description qu’en fait la mère : les fenêtres sont cassées, il fait « froid, froid, froid », l’eau goutte le long des murs et elle doit laisser la petite en manteau toute la journée. « Elle a froid, me dit la maman, elle ne peut pas dormir. »

Ces trois changements de lieux se sont passés en six mois de vie de l’enfant.

La mère évoque avec beaucoup d’angoisse la période où elle était au foyer. Les parents vivaient avec leur enfant dans une chambre au troisième étage. Madame ne pouvait manger la nourriture qui lui était proposée au foyer, qu’elle trouvait trop différente de celle de son pays. Elle devait donc descendre, me dit-elle, au rez-de-chaussée, pour préparer ses repas. Beaucoup de monde attendait son tour pour utiliser le gaz, elle était angoissée pour Tania, sa petite fille, qu’elle devait laisser seule dans sa chambre.

Dès ce premier entretien, il m’apparaît que cette femme, à la différence d’ailleurs de beaucoup de celles que nous recevons, n’est pas dénuée de préoccupation maternelle à l’égard de sa petite fille.

Mais, comment, dans une telle insécurité personnelle, dans une telle étrangeté en plus de ce milieu dans lequel s’est trouvée projetée, cette femme pouvait-elle sécuriser son enfant ? Comment lui transmettre la confiance nécessaire dans l’environnement pour qu’elle se détende et qu’elle puisse dormir ?

D’ailleurs, si à l’hôpital ou dans notre centre, l’enfant n’arrive pas à s’endormir, la maman nous dit qu’à la maison, tant qu’elle est près d’elle, elle dort bien ; c’est dès qu’elle s’écarte un petit peu que l’enfant se réveille, et ne peut plus dormir.

Il me semble donc que les symptômes que présente l’enfant sont réactionnels à la situation d’insécurité dans laquelle elle et ses parents ont vécu et vivent encore. Que l’hospitalisation, si elle était bien sûr nécessaire et salvatrice dans un premier temps, en se poursuivant — puisque les médecins ne veulent pas la laisser sortir tant qu’elle n’a pas grossi — ne fait qu’aggraver la situation. D’ailleurs la maman, lassée et ne comprenant plus pourquoi on ne lui rend pas sa fille, va la voir de moins en moins souvent et de moins en moins longtemps.

Nous suggérons donc une sortie, en proposant que la mère et sa petite fille puissent fréquenter notre Unité deux fois par semaine. Cette fréquence de deux jours par semaine est ce que demande la maman, qui considère que c’est le maximum possible pour elle, parce qu’elle a beaucoup à faire chez elle, ce qu’il me semble important de respecter.

Or, nous apprenons que la PMI n’accepte le retour à la maison qu’à condition que la mère passe trois jours par semaine à l’Unité (la PMI, en principe, n’a pas à prescrire elle-même le temps de fréquentation dans notre service). Les autres jours étant « couverts » par une travailleuse familiale qui viendra à la maison et des visites de la puéricultrice de la PMI, plus un rendez-vous hebdomadaire avec la psychologue de la PMI.

En bref, la semaine est entièrement quadrillée, la maman n’a plus une minute l’occasion d’être seule avec sa fille, sauf la nuit bien sûr. Elle prend cela très mal et, à juste titre, se révolte. Nous avons dû négocier pied à pied pour imposer que cette femme ne vienne que deux jours chez nous au lieu des trois prescrits. Cette histoire du nombre de jours, qui peut sembler un détail, me semblait recouvrir un enjeu très important : Il s’agissait de reconnaître quelque chose de la capacité de cette mère à s’occuper de son enfant.

Depuis qu’elle est rentrée chez elle, la petite s’est épanouie en quelque sorte comme une fleur, elle joue, elle rit. Elle recherche le regard et le contact des adultes, la mère est tout à fait tendre et rieuse avec elle. Et, chose très importante, elle dort maintenant d’un trait de 20 heures 30 à 6 heures du matin. Les repas resteront des moments problématiques pour toutes les deux, entourés de beaucoup d’angoisse et de tension, jusqu’au moment où Tania pourra manger la même nourriture que ses parents, « la nourriture de chez nous », dit la maman.

L’appartement, bien sûr, est toujours aussi insalubre, aussi froid, mais la mère a su trouver et accepter des aides. Elle va, par exemple, régulièrement donner le bain de sa petite fille à la PMI, puisqu’à la maison il fait trop froid. Une inspection des services municipaux a enfin eu lieu, et l’espoir d’un relogement semble maintenant vraisemblable. Ce n’est pas encore fait, mais il peut y avoir de l’espoir et un projet.

La mère me dit que si Tania a été malade, donc a été hospitalisée, c’est à cause des problèmes de la maison, ce qui, tout en étant une rationalisation, est vraisemblable : Il ne s’agit pas seulement de l’insalubrité de la maison, mais de la façon dont cette famille pouvait vivre cette insécurité.

Il apparaît donc ici que ce qui était pris par le corps médical et médico-social comme un problème psychopathologique sérieux était essentiellement ce qu’on pourrait appeler une pathologie sociale ou, plus exactement, le retentissement psychique d’une détresse sociale sur les capacités d’une femme à être mère (et certainement aussi du père à être père soutenant pour sa famille).

Le problème social n’a guère changé entre l’avant et l’après cette hospitalisation, mais il a été entendu, ce qui est déjà un premier pas, et cela a redonné confiance à la mère. Celle-ci se sent maintenant étayée et non jugée ou invalidée, ce qui lui a permis de renouer le contact avec son enfant, un contact qui était réellement dénoué, brisé. Contact sur lequel la petite fille a su s’appuyer pour repartir dans la vie à toute vitesse.

Si elle a pu le faire ainsi, c’est bien que quelque chose, ce qu’on pourrait appeler un noyau psychique, était déjà constitué dans les tout premiers temps. Cette enfant n’était pas psychotique, quelque chose s’était déjà structuré, sans doute grâce aux capacités de la mère, malgré ses difficultés, à être mère de cette enfant.

2/ « Je préfère ma douleur d’aujourd’hui à celle d’hier »

Nicole, une jeune femme camerounaise, enceinte de six mois, nous est adressée à l’Unité, elle aussi par la PMI, et j’ai ainsi été amenée à la suivre pendant la fin de sa grossesse, puis avec son petit garçon, Louis-Étienne.

Nicole est très déprimée et très anxieuse. Elle se plaint d’insomnies sévères. Au fil des séances, elle raconte son histoire : Elle a vingt-cinq ans. Sa mère l’a eue très jeune, d’un homme beaucoup plus âgé qu’elle, dont la grand-mère maternelle n’a pas voulu qu’il la reconnaisse et lui donne son nom. « Mais, dit-elle, elle a assumé ce qu’elle avait fait » et l’a élevée avec beaucoup de tendresse comme sa propre fille. « C’est elle que je considère comme ma véritable mère. »

Elle a ensuite vécu avec sa mère, son beau-père et ses quatre demi-frères et sœurs dont elle s’est beaucoup occupée. Ce beau-père, qui avait des fonctions importantes dans l’armée de son pays, a été très violent avec elle. « Il me battait sans arrêt, m’insultait, il me battait à mort. » Puis, peu à peu et avec beaucoup de difficultés, elle finit par dire qu’il abusait régulièrement d’elle, que sa mère ne voulait rien en savoir et qu’elle-même n’osait rien lui dire pour protéger le foyer maternel et ses frères et sœurs. Il y a deux ans et demi, un oncle lui a proposé de l’emmener « en vacances » en France, elle a saisi avec joie cette opportunité d’échapper à sa vie difficile au foyer maternel et est restée chez lui, « aidant » sa tante à entretenir la maison et à s’occuper de ses propres enfants. En fait, en échange de cet hébergement, elle servait de domestique à la famille de son oncle jusqu’au moment où, enceinte, elle était moins efficace. La tante n’a plus voulu d’elle et l’oncle l’a mise à la porte du jour au lendemain. Devant sa détresse, une voisine, camerounaise elle aussi, l’a recueillie — jusqu’au plus tard la naissance de l’enfant — et l’a de même utilisée comme domestique « au pair ». C’est une sorte d’exploitation, voire d’esclavage moderne à laquelle se trouvent très souvent confrontées ces jeunes femmes isolées et sans papiers.

Sur le canapé qui lui est concédé, elle n’arrive pas à dormir : Ses « petits rêves », où elle se voit accoucher, tenir le bébé dans ses bras, lui font plaisir, mais la réveillent. D’autres rêves, moins agréables, la réveillent en sursaut, ceux où elle se bagarre avec son beau-père. « Je revois la même chose que quand j’étais en Afrique, comme du frais. Est-ce parce que je suis enceinte ? » En effet, la grossesse, renvoyant inconsciemment la femme à la petite fille qu’elle a été, évoque, dans une sorte de « transparence psychique [2] », les traumatismes de l’enfance. Elle a l’impression que son beau-père la cherche, la poursuit, qu’elle va le voir dans la rue, ici en France. Personne ne l’avait protégée de lui, surtout pas sa mère qui « se taisait », qui « fermait les yeux », qui l’obligeait à lui obéir, à l’appeler papa.

Le père de son enfant, d’origine camerounaise, mais français, vit en Angleterre. Quand il a su qu’elle était enceinte, il lui a demandé d’avorter. Devant son refus, il lui a avoué qu’il avait déjà une famille et ne pourrait assumer cet enfant. Elle a alors rompu avec lui. De lui, elle dit : « Il réfléchit comme un homme du fin fond de mon village, il a grandi ici, mais comme un africain, africain, africain. Moi, je suis déjà modernisée, je veux être libre, je ne veux pas quelqu’un qui me dise ce que je dois faire ou ne pas faire. »

L’idée d’avorter était intolérable pour Nicole. En effet, me raconte-t-elle très douloureusement, quand elle avait treize ans, la dernière fois que son beau-père avait abusé d’elle, il l’a « battue à mort ». L’hôpital a demandé l’intervention des Services sociaux et elle a été placée en internat. Rapidement, les Bonnes Sœurs qui s’occupaient de l’internat ont fait venir sa mère et l’ont déshabillée devant elle : « Elle a dit que j’étais enceinte. » Elle-même n’en avait bien sûr pas pris conscience. Sa mère l’a conduite chez un médecin qui a pratiqué un avortement sans rien lui expliquer, et est partie en voyage en la laissant aux soins de sa grand-mère. Après des souffrances dont elle garde le souvenir vivace, elle est tombée dans un long coma dû à une infection rénale. « J’en veux beaucoup à ma mère, elle ne m’a jamais demandé de qui j’étais enceinte. C’est ça mon cauchemar. » Après cette longue maladie, elle n’a plus vécu qu’en internat et a pu enfin « dormir en paix ».

« Depuis que je suis enceinte, me dit-elle, toute cette souffrance me revient, mais je préfère celle-ci à celle que j’ai vécue. » Pour elle, une nouvelle vie commence, où il lui faudra oublier son beau-père.
Au fur et à mesure que sa grossesse avance, les cauchemars deviennent moins nombreux que les beaux rêves de bébés. Elle apprend qu’elle attend un petit garçon, en est fière, décide de l’appeler Louis-Étienne et de lui donner un prénom africain qui signifie « ma vie, mon espoir, ma joie, mon destin. » Malgré l’avancée de sa grossesse, elle se débrouille pour trouver de petits jobs qui lui permettent d’acheter la layette de l’enfant, ce qui la rassure beaucoup.

Lorsque je la revois avec son bébé, elle est rayonnante. Louis-Étienne la comble, la remplit de joie et de fierté, l’occupe. « Je ne fais plus de cauchemars. Depuis qu’il est né, j’ai laissé mes vieux démons derrière moi. »

Cette histoire, si poignante, est absolument exemplaire et typique de celles de nombreuses jeunes femmes immigrées que nous recevons à l’Unité d’Accueil. Instruites, parlant bien le français, elles ont quitté leur pays dès que l’occasion s’en est présentée pour fuir des histoires douloureuses et traumatiques, des familles contraignantes qui ne leur laissaient aucune marge d’autonomie. La France est symbole pour elles de liberté et de modernité. Mais, arrivées en France, elles se trouvent en butte à des difficultés massives : clandestinité, précarité, surexploitation, isolement, abandon par le père de l’enfant qu’elles portent. Les travailleurs sociaux à qui elles s’adressent, sans doute parce qu’ils se sentent, dans le contexte politique actuel, impuissants à les aider, les traitent souvent avec mépris et désinvolture.

Malgré cela, elles « préfèrent leurs souffrances d’aujourd’hui à celles d’hier » et déploient une énergie et une force exceptionnelles pour continuer et aller de l’avant. Nicole dit qu’elle veut entreprendre une formation, travailler, avoir des fiches de paie, « participer à la société ». Leur force, c’est l’enfant, disent-elles, qui la leur donne, cet enfant qui va leur permettre d’inventer du nouveau. Lourde charge pour ces jeunes épaules, certes, mais lourde responsabilité pour notre société, qui devrait se donner les moyens d’accueillir dignement et joyeusement une telle force de vie.

L’ampleur de la tâche pourrait nous désespérer, d’autant plus que ce n’est pas nous, à partir du champ médico-social, qui pouvons remédier à la misère et à la violence sociales. Cependant, il y a dans ce moment de la périnatalité un extraordinaire appel à l’autre, une véritable ouverture à l’établissement d’une relation de soutien. C’est un moment privilégié, qui ne se retrouvera pas lorsque l’enfant sera plus grand. Il faudrait pouvoir mettre en place des actions préventives innovantes, permettant à ces familles ou à ces mères isolées de renouer un lien social. Si un réseau, un filet humain se constituait autour et entre ces parents en difficulté, ils se sentiraient soutenus et pourraient réorganiser le passé en vue d’un avenir meilleur, d’un « autre destin », ils pourraient, comme l’a fait Nicole, dépasser leurs sentiments d’impuissance et de rage.

3/ « Je ne peux pas le fréquenter »

Mais toutes les femmes ne sont pas en capacité d’attribuer à leur enfant cette place de « sauveur », de réparateur des souffrances qu’elles vivent.

Ainsi Claire : elle a subi au Zaïre des violences politiques, car elle a été considérée comme du même bord que son employeur, mal vu dans le contexte politique de l’époque. Elle a été séquestrée, battue et victime de viols collectifs. Elle a réussi à s’enfuir pour la France, mais a perdu toute trace de sa mère, sa seule famille, dont elle était très proche, bien que vivant de façon autonome. « Je ne sais pas si elle est morte ou si elle vit quelque part. »

À son arrivée en France, elle est prise en charge par le COMEDE, et c’est ainsi qu’on s’aperçoit qu’elle est enceinte, du fait de ce viol collectif. Elle envisage une Interruption de Grossesse, mais l’ami qu’elle a rencontré à son arrivée en France et qui la soutient, lui enjoint de garder l’enfant et s’engage à le reconnaître.

Naît donc une petite fille, qu’elle appelle Chrystal-Vie, prématurée à 7 mois de grossesse, après une césarienne en urgence. C’est le service de Néonatologie où le bébé est resté hospitalisé un mois et demi qui nous l’adresse.

Claire se plaint d’emblée de toutes sortes de douleurs corporelles, que je finis par entendre (sans le lui interpréter) comme l’écho des douleurs des sévices subis — dont elle ne me parlera jamais directement. Elle a aussi beaucoup de mal avec sa petite fille : « Quand j’ai vu ma petite, j’ai été bouleversée. Je n’avais jamais vu une toute petite chose comme ça. J’ai fait un bilan. J’étais victime et coupable de sa naissance. » « Fallait qu’elle naisse bien, elle est née préma. C’était de ma faute, c’est pour ça que je ne voulais pas la fréquenter. »

Cette difficulté à « fréquenter » l’enfant, c’est-à-dire à s’accommoder à lui, à en faire un familier, revient souvent dans la bouche des femmes qui ont subi des sévices. Ainsi Jeanne, qui ne voulait ni approcher, ni toucher sa petite fille Joyce, à la naissance, me dit : « Je me suis habituée à elle. C’est comme quand on fréquente quelqu’un tous les jours, on s’habitue à vivre ensemble. Mais ce n’est pas l’amour d’une mère pour ses enfants. »

Claire, malgré la présence chaleureuse de son ami auprès d’elle, se plaint beaucoup de sa solitude avec l’enfant « On est seulement là. On vit pour vivre. Ce n’est pas ça la vie qu’on voulait. » « Quand je me promène, je sais que je suis toute seule comme un enfant abandonné sans famille. J’ai perdu la vie que j’avais. » Le fonctionnement familial ou la fonction maternelle ne peut plus s’étayer sur un fonctionnement social perdu et c’est ce qui les met le plus en difficulté. « Ici, on n’est pas heureux. La famille, c’est ça qui fait la force. La guerre sépare les familles. »

L’enfant est souvent le représentant des violences subies, a fortiori lorsqu’elles ont été sexuelles. « Je ne souhaite pas que l’enfant sache ce que sa mère a subi. Lui, le père (qui n’a pas été contaminé par l’humiliation des sévices), il en est fier. » « Je ne veux pas avoir de deuxième enfant pour ne pas avoir l’image de Chrystal-Vie quand j’étais enceinte. Je voudrais être sœur religieuse plutôt que de mettre au monde des enfants. »

Quant à Jeanne, elle a connu le père de son enfant à son arrivée en France. Après les violences qu’elle avait subies, les relations sexuelles lui sont très douloureuses. « J’ai crié, l’enfant a été conçue comme ça. » Elle en parle avec un tel écrasement du temps, une telle superposition des images que l’on peut avoir l’impression que Joyce est, elle aussi, l’enfant d’un viol. Bien qu’elle nous ait été adressée dès sa grossesse, et à nouveau à la naissance du bébé, elle n’est venue nous voir qu’assez tard, après avoir vu une émission de télévision intitulée Le tabou de la naissance. « Ils vont m’aider à l’aimer », dit-elle de notre Service, lorsqu’on lui suggère de venir nous voir. En effet, elle a tellement rejeté sa fille à la naissance qu’un abandon lui a été proposé. À ce moment-là, la loi familiale et culturelle a parlé en elle : « Dans ma culture, on n’abandonne pas un enfant. Ce qui est fait est fait. » Elle évoque répétitivement le souvenir d’une jeune cousine de 14 ans victime d’un viol et que l’ensemble de la famille avait aidée à s’occuper de l’enfant qui en était issu. Mais elle n’allaite pas son bébé, elle a beaucoup de mal à le prendre dans les bras. À la différence de ses deux garçons aînés (onze et six ans aujourd’hui), qu’elle n’a plus retrouvés après son arrestation et dont elle ne sait pas, elle non plus, s’ils sont vivants quelque part ou morts. « Eux, c’étaient des grossesses désirables. On organisait des fêtes après leur naissance. Joyce, ce n’était pas une grossesse désirée. C’est dur, dur, dur. » « Je ne peux pas remplacer un enfant par un autre. Ce n’est pas l’amour fusionnel d’une mère pour sa fille. » Comme je lui fais remarquer qu’elle la porte de façon adéquate, que l’enfant a l’air bien dans ses bras, elle me répond : « On s’habitue, c’est tout. Quand je garde l’enfant de ma voisine, je la porte aussi dans les bras. »

Pour ces femmes, encore figées dans la stupeur du traumatisme, l’enfant est dérangeant. Dérangeant en tant que trop vivant, trop remuant. Claire trouve sa fille trop active, elle joue trop, dit-elle. Jeanne se plaint que sa fille ait des rejets après avoir bu. Ce qui l’ennuie, c’est qu’« il n’y a pas de machine à laver au foyer. Elle dérange, dérange, dérange. Ça me donne la colère. »

Pourtant ces enfants font vraiment tout ce qu’ils peuvent pour plaire à leur mère, pour attirer leur attention. Ils sont très précoces, très vite autonomes et avides de communication. Mais ils sont aussi pris dans le sentiment d’insécurité de la mère, voire dans la terreur. Ainsi Claire me parle beaucoup des réveils de Chrystal-Vie : « L’enfant se réveille en sursaut, comme si elle avait entendu un coup de feu. » Elle voit souvent une « image de plaie, de sang qui coule dans la plaie ». « Tant que j’ai cette image-là, Chrystal-Vie ne sera pas heureuse. Je vais la maltraiter. » Jeanne me dit qu’elle ressent toujours la peur, que si quelque chose tombe, elle sursaute violemment : « L’enfant est comme moi, elle aussi, elle sursaute. » C’est bien la seule ressemblance, familiarité qu’elle trouve entre sa fille et elle-même.

Ainsi, pour ces femmes gravement traumatisées, l’enfant, loin de leur apporter joie et consolation, les dérange, parce qu’il ne peut trouver de place dans leur subjectivité. Est-ce qu’elles finiront simplement par « s’habituer » ou pourront-elles lui faire une véritable place ? Jeanne me raconte qu’elle n’avait vraiment aimé sa mère que lorsqu’elle avait été elle-même mère de famille, comprenant alors tout ce que celle-ci avait enduré de son mari pour l’amour de ses enfants et pour leur conserver un père. Pourra-t-elle un jour reconnaître l’amour que sa fille lui porte et lui porter le sien en retour ?

En évoquant quelques parcours, j’ai tenté de vous faire entendre la voix de ces mères en souffrance et de vous donner un aperçu de notre clinique. Il me semble que l’accueil à l’Unité, où nous leur proposons conjointement des entretiens thérapeutiques individuels — où les différents registres de leur histoire (l’insécurité et la précarité actuelles, les incidences des traumatismes familiaux et/ou de guerre) peuvent être narrés, interrogés et distingués — et des temps de vie — où, entourées par une équipe attentive et bienveillante et par les autres mères, elles peuvent se sentir moins seules face à leur bébé et partager leurs difficultés pour tout ce qui relève du concret des soins maternels —, constitue une prise en charge adéquate qui leur permet peu à peu d’affronter le tragique de leur histoire en tant que femme et de recouvrer leurs capacités maternantes. Mais ce n’est certainement pas le seul modèle institutionnel possible. L’essentiel est qu’une rencontre puisse avoir lieu, qui leur servira de tremplin.


[16 rue Auguste Poullain 93200 Saint-Denis. 01 48 22 19 51. uame@9online.fr

[2Selon l’expression de Monique Bydlowski.

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