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10/DESTINS DU FUTUR ÉTRANGER par Pierre-Stanislas LAGARDE

D 23 août 2010     H 19:09     A     C 0 messages


DESTINS DU FUTUR ÉTRANGER

Pierre-Stanislas LAGARDE

Notre expérience de prise en charge psychothérapique de patients immigrés tend à nous mener au constat suivant : dans bien des cas, ces patients occupaient d’ores et déjà, dans leur pays, une « place d’étranger » Il nous faudra revenir sur ce que l’on entend ici par « place de l’étranger ». Disons d’emblée que celle-ci n’est pas univoque.

La migration, c’est-à-dire ce phénomène socio-économique résolument contemporain qui consiste en la possibilité de franchir au moins une frontière, ouvre selon nous des destins inédits à ceux qui occupent la-dite place d’étranger. Car celle-ci voit sa « réalisation » - son « effectuation » - rendue désormais possible. C’est bien en ce sens que nous usons, dans notre titre, de la dénomination de « futurs étrangers » ; à savoir que si « l’accomplissement » du destin d’étranger ne s’est pas encore produit, celui-ci, pour les raisons conjoncturelles évoquées plus haut, se trouve à portée de main.

Pour consistant qu’ils se donnent - et c’est ce que nous tenterons d’envisager également dans cette communication - les effets liés au franchissement d’une frontière ne sont pas univoques. Jamais anodin, ce passage peut déboucher sur le meilleur comme sur le pire. Et, hâtons-nous de le préciser, ces issues du franchissement ne sont peut-être pas en rapport immédiat avec le type de « place de l’étranger » que le sujet occupait initialement dans son pays d’origine.

Pour certains, le passage d’une frontière va ouvrir un champ de liberté jusqu’alors inexploré. Pour d’autres, ce passage va s’avérer néfaste. Comme si le franchissement de la frontière opérait au plan psychique des effets que nous qualifierions volontiers de « non-retour » tant l’une des conséquences majeures de ces effets se traduit au plan existentiel par cette impossibilité, chez nombre de migrants, de franchir un jour la frontière en sens inverse, c’est-à-dire de pouvoir « rentrer au pays » quand ce souhait serait pourtant le leur.

Cela dit, qu’entendons-nous par cette idée « d’étranger au pays » ?

Question que l’on envisagera d’abord selon une dimension individuelle, à savoir que la personne est considérée dans sa singularité.

Plutôt que de mettre l’accent sur l’idée d’une différence « en-soi » (être étranger parce que l’on serait « différent » des autres) nous préférons souligner la qualité du lien qui unit à ces autres.

C’est ainsi, concernant la psychose, que nous reconnaissons l’existence d’un lien avec les autres, cependant que ce lien ne répond pas à la norme établie. C’est cette atypicité qui rend le psychotique - d’un point de vue phénoménologique - étranger aux autres. Pour ce qui concerne la névrose, cet étrangeté du lien persiste. Mais celle-ci, est vécue comme une étrangeté à soi-même.

« Étrangeté aux autres » et « étrangeté à soi-même »... en apparence, tout semble distinguer ces deux modes d’être au Monde. Un point commun les rapproche pourtant : ces modalités supposent toutes deux, au delà de la question des « autres » et de celle d’un « soi », l’existence d’un « grand Autre ». Et ce sont bien les rapports que névrose et psychose, chacun à leur manière, établissent avec cet Autre qui déterminent la position d’étranger chez l’une et l’autre de ces structures. Car en entretenant - au sens de pérenniser - leur rapport avec cet Autre, toutes deux rendent durable la demande supposée de cet Autre. Elles octroient un statut d’existence réelle à cet Autre, alors que celui-ci n’est que pure construction. En définitive, c’est bien à l’Autre que revient la qualité d’étrangeté absolue - en tant que celui-ci est bâti sur le néant - c’est l’Autre qui confère leur étrangeté aux liens que le sujet tisse avec lui et partant, la place d’étranger que psychotique et névrotique occupent dès lors.

Envisageons cette fois la place de l’étranger d’un point de vue collectif :

Ce qui amène à considérer ces deux dimensions, indissociables selon nous, que sont l’acculturation et la domination culturelle. Car il n’existe pas d’acculturation pacifique. Parlant justement de domination culturelle, il serait plus précis et moins hypocrite de donner à celle-ci son nom véritable. A savoir - au delà de l’idée classique d’une occidentalisation progressive du monde - ce phénomène qui désormais semble dépasser même l’occident, nous voulons dire la mise réglée de notre monde sous la coupe de l’économique. Car l’économique ne connaît ni le noir ni le blanc, il est une abstraction qui transcende les races et ignore les frontières, une abstraction au reste terriblement opérante et difficilement contrôlable.

C’est pour cette raison que l’on se retrouve un jour étranger chez soi. C’est bien de la sorte que les cultures se heurtent, sur leur propre territoire, à cette main-mise de l’économique qui porte non seulement sur les ressources et les forces vives du pays mais aussi sur les croyances, les traditions et les coutumes qui les ont animées jusqu’ici.

Telle est une autre manière d’appréhender la place de l’étranger que l’on occupe déjà au pays.

La question du franchissement des frontières

Cette série de préalables faite, nous pouvons aborder la question de la frontière et des effets liés au franchissement de celle-ci.

Qu’est-ce qu’une frontière ? Pour la circonstance, on dira qu’il s’agit d’une projection topologique, à savoir le recours à une représentation spatiale. Mais, nous demandera-t-on, représentation spatiale de quoi ?

- Pour ce qui concerne les états, la frontière marque un point de rupture. C’est le lieu où une loi et une langue s’arrêtent. Par quel effet cette loi et langue voient-elles donc leur action cesser ? A priori, la réponse est simple : aux frontières, se tiennent ce que l’on appelle des douaniers.

- Pour ce qui concerne le psychisme, on sait que Freud a recouru à une représentation spatiale de l’appareil psychique. (Faut-il y voir, au demeurant, une nécessité didactique ou une disposition plus générale de l’esprit humain... je laisse la question ouverte ?)

Dans son « Introduction à la Psychanalyse », Freud fournit l’analogie suivante : l’inconscient est assimilé à une vaste antichambre à laquelle sont attenantes deux pièces. L’une étroite - le salon, qui représente la conscience - et l’autre à la surface indéterminée, le préconscient. La circulation entre l’antichambre et ces deux pièces se voit réglée par un gardien qui se tient au seuil de la pièce du préconscient.

Ces images, certes naïves et simplistes comme l’admet d’ailleurs Freud, prennent toutefois toutes leurs valeurs heuristiques lorsqu’il s’agit de réfléchir sur les effets psychiques de la migration, c’est-à-dire le franchissement de ce seuil particulier que représente une frontière.

Notre sentiment est que ce franchissement ne va pas sans avoir d’effet psychique. L’exemple clinique que l’on rapportera plus loin va dans ce sens. Notre opinion, toutefois, ne s’appuie pas seulement sur des données cliniques mais aussi sur des considérations plus spéculatives. Qu’est-ce à dire ?
Nous avons évoqué plus haut la question des rapports que tout un chacun entretient avec cette instance dénommée Grand Autre. La migration soulève la question de l’éventualité du passage d’un Autre à un autre Autre.

Il y a encore cette hypothèse tout aussi massive :

Nous avons laissé entendre que le recours à la spatialisation de l’appareil psychique ne retournait peut-être pas seulement du simple fait didactique d’un Freud tout à l’exposition de sa théorie, mais relevait également peut-être - telle est en tout cas notre hypothèse - d’une nécessité de l’esprit humain ; que celle-ci fut-elle passagère ou rendue ultérieurement accessoire. A sa manière, le stade du miroir lacanien met l’accent sur ce passage plus ou moins durable, plus ou moins marqué selon le type de structuration psychique, par la représentation spatiale.

Or, dans le registre qu’est le sien, le migrant met en acte cette dialectique spatiale. De sorte que l’on peut se demander si cette mise en acte, parce qu’elle redouble et recouvre étroitement la dialectique spatiale du psychisme, ne saisirait-elle pas l’appareil psychique du migrant au lieu même d’une de ses modalités essentielles d’agencement et, partant, de fonctionnement. Telle pourrait être, ainsi formulée, la seconde remarque théorique qui guide nos réflexions.

Aussi bien, assimilerions-nous volontiers le franchissement de la frontière par le migrant au passage de ce seuil qui délimite des espaces psychiques différents. Seuil au lieu duquel - comme nous l’avons vu - se tient et se joue la question primordiale de la censure ainsi que celle de la mise en place des mécanismes de défenses vitaux pour le psychisme, dont le refoulement constitue à nos yeux le paradigme.

A cet égard, la clinique est parlante.

Que l’on songe, par exemple, au développement du tourisme sexuel des occidentaux. Ces touristes, au reste des hommes pour la plupart, vont « s’autoriser » une sexualité que beaucoup d’entre eux n’auraient même jamais imaginer s’ils étaient restés chez eux au pays.

Que l’on songe encore, à ces cas d’hommes migrants qui établissent avec leur fille des relations sur un mode incestueux quand il ne s’agit pas de passage à l’acte.

Or, dans l’un et l’autre de ces exemples, il se trouve qu’une frontière a été franchie, et que celle-ci n’est pas seulement morale mais géographique et culturelle. « Quelque chose », qui dans des conditions habituelles est normalement censurée, semble bien avoir échappé à la vigilance du gardien.

En quoi consisterait justement ce « quelque chose » ?

La distinction que nous avons opérée au sein de la notion de résistance - ayant dégagé à partir de celle-ci ce qui revient d’une part à la répression sociale et ce qui relève d’autre part de la résistance singulière face à la perte possible de son plaisir propre - fournit une première manière d’explication. Là-bas, loin des lois du pays d’origine, le gardien social serait affecté de cécité. Il laisserait passer, puisqu’il ne les voit plus, les visiteurs indésirables.

Mais cette explication apparaît vite insuffisante, surtout relativement aux cas d’inceste. Car la prohibition de l’inceste n’est pas liée à une culture propre ; elle constitue, on le sait, une donnée universelle. Aussi faut-il se mettre en quête d’une explication supplémentaire.

Une ébauche de cette explication pourrait trouver son point de départ dans ce qui suit : le gardien de la frontière serait en effet aveugle ; mais pas seulement d’un point de vue moral. Cette cécité porterait également - et surtout - sur la reconnaissance des motions de désir.

Assurément, il faut considérer le travail de la censure non pas seulement au titre de l’exercice d’une vigilance sociale, mais avant tout tel un travail langagier. C’est-à-dire ce travail de condensation et de déplacement mis en évidence par Freud à partir de l’interprétation des rêves. Travail qui concerne le désir, certes lui-même sexuel dans son essence cependant qu’irréductiblement associé à un fait de langage. De sorte que l’on se placera dans l’hypothèse suivante :

A savoir que la censure, au gré d’un franchissement de frontière, perdrait sa capacité opératoire sur les représentations de désir. Ce qui aurait pour conséquence, du même coup, de laisser libre cours à la monstration des tendances pulsionnelles, celles-ci prenant la forme de passage à l’acte dont il n’existe aucune possibilité pour le sujet d’en dire quoique ce soit. Autrement dit, le passage de la frontière n’est pas ici conçu comme une quelconque levée du refoulement, en raison justement de ce que le travail de refoulement ne serait plus en mesure de s’effectuer. Cela dit, comment saisir ce dysfonctionnement de la censure ?

On a dit que le lieu de la frontière pouvait être considéré comme la limite qui sépare deux grands Autres antagonistes. Ces Autres représentent justement les lieux de dépôt respectifs d’une langue et de tout ce que peut véhiculer celle-ci, à savoir l’histoire singulière et collective. Tel est l’Autre en tant que lieu de mémoire. A quoi il faut ajouter la fonction de structuration, par l’Autre, du corps pulsionnel, laquelle dépend des modalités du nouage établi entre ce corps et l’Autre. L’hypothèse sera donc avancée que, au cours du passage d’un Autre vers un autre Autre, et cela à l’occasion du brouillage langagier dont se voit affecté ce passage, le travail de la censure (lequel est intimement liée à l’Autre en tant que celui-ci constitue la référence langagière à partir de laquelle s’opère ce travail) est gravement perturbé.

Nous allons maintenant rapporter le cas clinique annoncé. C’est en s’appuyant sur lui que nous définirons plus avant ce brouillage.

Le cas de Monsieur C.

Au moment où nous rencontrons C. pour la première fois, celui-ci est âgé de 64 ans. Cela fait près de 20 ans qu’il séjourne et travaille en France. Sa famille est toujours restée en Turquie. Marié, il est père de famille et grand-père de nombreux petits enfants. Il est à la retraite depuis 4 ans. Pourquoi s’attarde-t-il donc en France ? C. répond qu’il attend ses 65 ans - qu’il atteindra d’ailleurs d’ici 9 mois - afin d’arrondir encore plus le montant de sa retraite.

Quel problème amène donc C. à consulter en psychiatrie ?

Spécifions qu’il n’est pas venu de lui même. Il nous est adressé par un service de médecine. Les difficultés ont débuté il y a 3 mois. Voici en quoi celles-ci consistent. Un homme - un « arabe » s’empresse-t-il de préciser - fait de la magie contre lui. Chaque soir, depuis 3 mois, cet arabe souffle sur un feu magique, ce qui attise dans le corps de C. les pires sensations de brûlures.

Que dit C. à propos de son persécuteur ? Peu de choses, mais fort précieuses. Les deux hommes vivent dans le même foyer. Tous deux sont arrivés en France la même année. Enfin, il y a sept ans de cela, l’homme a demandé à C. de lui prêter de l’argent ; ce que C. a refusé. Il lui en est resté un sentiment de dette. Car l’argent est important pour C. C’est l’argent qui l’a poussé à quitter le pays, et c’est encore à cause de l’argent - on l’a vu - qu’il repousse la date de son retour.

Que nous demande C.? A priori, ce n’est guère la guérison. Il demande, et demandera toujours avec la même insistance, que l’on témoigne auprès de la police de l’authenticité des manœuvres dont il fait l’objet.

C. n’en démordra jamais : ses troubles sont absolument réels réaffirme-t-il à chaque fois, ils ne relèvent d’aucune façon de la psychologie. A la proposition que nous lui faisons de parler, il répond : « je viens ici pour accuser quelqu’un, non pas pour parler ».

Devant l’invincibilité de cette conviction, nous décidons bientôt de mettre C. sous Haldol en ambulatoire. Ce traitement n’entamera en rien sa conviction.

Fait remarquable : durant tout le temps de la prise en charge C. ne se sera jamais départi vis-à-vis de nous d’une attitude absolument dénuée de toute méfiance. A vrai dire, nous-mêmes trouvions C. un brave homme, soucieux de sa famille et de ses amis, sensible et chaleureux. Une impression certes bien étrange s’agissant d’une suspicion de paranoïa...!

Qu’en est-il des traitements traditionnels. Bonhomme qu’il était, C. les avait déjà essayés. Ses diverses tentatives auprès des odja ne donnèrent jamais le moindre résultat. Là encore, et malgré les échecs successifs, il ne trouva rien à redire, aucune vindicativité.

Un beau jour, sans que nous ne sachions pourquoi, C. cesse de venir à la consultation. Trois mois s’écoulent sans plus aucune nouvelle. Puis il réapparaît soudain à la consultation, en venant de lui-même cette fois-ci.

Qu’a-t-il fait pendant ce temps ? Il s’est rendu en Turquie, dans sa famille, et a consulté de nouveaux odja, sans guère plus de succès. Il nous ouvre à cet effet son veston où l’on aperçoit une dizaine de muska de toutes les couleurs qui pendent à la doublure : « ça ne sert à rien » marmonne-t-il la mine amère.

Sachant que son père est mort il y a des années, je lui demande par l’intermédiaire de l’interprète s’il a fait part de ses soucis à ses frères. Et c’est là qu’une brèche s’ouvrit enfin dans son discours. Voyons ce qu’il en est.

J’apprends qu’il n’en a rien fait. C. n’a pas confiance en ses frères, ils sont tous issus - insistons sur ce point - d’une autre mère que la sienne. (Il commet d’ailleurs un étonnant lapsus à ce propos en déclarant - avant de se reprendre aussitôt - que « ses frères ne sont pas du même père ».)

J’apprends encore que C. a eu un « vrai frère », c’est-à-dire issu de la même mère. Mais celui-ci est décédé à l’âge de 22 ans dès suites d’une maladie. A l’époque, cette disparition a beaucoup affecté C. « On aurait pu aller ensemble jusqu’à la mort », nous dit-il à propos de ce frère qui, nous le révèle-t-il alors, se prénommait Ismaël.

Le prénom d’Ismaël résonna instantanément dans notre esprit. Il nous revint en effet qu’Ismaël, fils d’Abraham et de la servante Agar, est considéré comme l’ancêtre de la nation arabe. Renseignements pris par la suite, nous apprîmes que Mahomet avait même placé Ismaël en tête de sa généalogie. Enfin, il devenait possible d’établir un rapport entre le délire et l’histoire de cet homme. Des liens se tissaient soudain entre le persécuteur arabe et Ismaêl, le frère mort.

A partir de ce moment, nous ne devions revoir C. que deux fois. Mais cela, nous ne le savions pas encore.

La fois suivante, il déclare que son sommeil est meilleur. Cela ne l’empêche pas de subir toujours la persécution de « l’arabe ». Il nous dit au sujet de celui-ci qu’il est « jeune et fort ». Nous demandons si, par hasard, cet homme n’est pas âgé de 22 ans. Et C. de répondre du tac au tac à l’absurdité évidente de notre question : « celui qui a 22 ans, c’est mon frère qui est mort ». Il ajoute encore que l’arabe n’est certainement pas un « ignorant ».

Lors de la dernière consultation, C. confirme l’amélioration de son sommeil. Il commence même à nous rapporter des rêves. Il dit rêver justement de son frère Ismaël. Mais il se reprend aussitôt : « non ce n’est pas d’Ismaêl que j’ai rêvé, mais de ma famille ». « Ma famille est seule là-bas et moi je suis seul ici ». « J’ai vieilli », souffle-t-il enfin, je suis fatigué de me faire à manger seul chaque jour ». Une forte émotion parcourt alors son visage.

Il évoque encore la persécution. Fait étonnant, il désigne cette fois son persécuteur du nom de ARKADAS (prononcer arkadache) ce qui en turc signifie ami . Terme, sachons-le, qui est construit à partir de KARDES (kardèche) qui veut dire frère. Si l’on pousse un peu plus loin l’enquête étymologique, on apprend que le mot kardes provient lui-même de KARINDAS (karinedache) qui désigne précisément les gens qui ont partagé le même ventre. Un ventre, précisément, où n’ont pas séjourné les frères survivants de C. et dont le seul prétendant au partage a disparu depuis longtemps.

Au terme de cette séance, C. nous annonce qu’il repart en Turquie à la fin de la semaine. « Peut-être que je reviendrais en Septembre prochain », lâche-t-il avec un ton d’hésitation au moment de se quitter.

Commentaire du cas de C. et conclusions

Voici donc l’histoire de C. Souhaitons lui d’être capable, en septembre prochain, de renoncer à reprendre l’avion de Strasbourg et de vivre en paix chez lui, parmi les siens, vivants et morts.

Nous n’insisterons pas sur la question du deuil. Disons seulement que C., en venant s’installer en France, a vraisemblablement emmené avec lui un mort dans ses valises. Nous voulons parler bien sûr de son frère Ismaêl dont on peut penser que le deuil n’a pas été accompli. Au reste, cette hypothèse n’épuise pas l’analyse de l’histoire de C. Ce deuil inaccompli n’est que l’épiphénomène de l’ébranlement d’un complexe plus profond qui touche, celui-ci, vraisemblablement à la question du père : le lapsus que nous avons relevé nous semble indicatif à cet égard. Car notre but ici est de mettre l’accent sur les effets liés possiblement au franchissement de frontière.

Je pense que l’on aura suivi notre approche du cas. Sur la base des divers arguments exposés précédemment, nous avançons que c’est le frère de C. - le fameux Ismaël - qui a resurgi dans la réalité, quotidienne et actuelle de C., sous la forme de l’arabe persécuteur.

Une appréhension psychiatrique classique qualifierait certes ce tableau de délire de persécution paranoïaque avec prévalente d’hallucinations d’ordre cénésthésique. Or nous nous méfions tout autant de la psychiatrie que des points de vue classiques.

Nous l’avons laissé entendre : C. ne nous a jamais placé dans le rôle du mauvais objet. Par ailleurs, il est clair que ce tableau, d’allure délirante, s’inscrit dans un temps très particulier : celui qui précède le franchissement (cette fois en sens inverse) de la frontière. Ce qui invite à penser que se rejoue-là ce que le premier franchissement - disons-le ainsi - était parvenu à déjouer.

Nous proposons donc que ce tableau n’aurait de psychotique que l’allure. A savoir que les phénomènes délirants que l’on y observe ne relève pas de la forclusion du nom du père, mais de la destitution d’un Autre (à entendre au sens fort d’une privation de fonction) au profit d’un autre Autre, doué celui-là d’un tout autre mode opératoire. A savoir que cet autre Autre opère selon une fonction de désignation, alors que la fonction du premier (dont le sujet est désormais privé) consiste à représenter le sujet pour un autre signifiant . Qu’est-ce à dire ?

C’est-à-dire qu’au signifiant, apte à se prêter celui-ci aux opérations langagières du déplacement et de la condensation nécessaires au mécanisme du refoulement, se substitue la tyrannie du signe, lequel signe ne représente plus le sujet mais le cantonne en place d’étranger, au sens que le sujet l’est désormais (étranger) à son inconscient (dont les formations ne parviennent plus à se faire entendre) comme il l’est encore vis-à-vis de cet autre Autre qui du haut de sa position de dominant, en le ravalant au rang d’objet, lui assigne sa place de dominé. Le signifiant représente, le signe domine. Le premier permet le refoulement au sein de l’interne, le second appelle à la désignation par la voie de l’externe.

C’est là, une autre manière de rendre compte de cette relation dominant/dominé soulignée plus haut au sujet de la culture. Et s’il nous paraît excessif de situer cette domination au cœur-même du destin psychique des migrants non-occidentaux, celle-ci n’en infléchit pas moins singulièrement la ligne.

La frontière, avons-nous dit, marque la fin d’une loi. Définition insuffisante. La frontière n’est pas un lieu pacifique (au reste, quand la paix s’installe durablement, celle-ci n’a plus lieu d’être). La frontière représente au contraire le lieu privilégié où s’affronte l’Esprit des lois.

De sorte que franchir la frontière, c’est s’exposer (voire s’offrir) au lieu du feu nourri de cette lutte mortelle entre les Autres. Et de même que lors de toute montée au front, certains en ressortiront indemnes (ce qui est tellement incompréhensible qu’on préfère s’en référer alors aux statistiques) alors que d’autres y seront blessés - plus ou moins gravement - voire y laisseront leur peau.

C. a sans doute été blessé lors de ce passage. Quelles furent les conséquences de cette blessure le temps de son existence en France ? Nous ne le savons pas. On peut penser toutefois que son incapacité persistante à s’exprimer en français en est sans doute l’un des effets.

Ce que nous savons en revanche, c’est que la blessure s’est rouverte au moment de repasser la frontière. Comme sa bouche d’ailleurs : C. n’aura de cesse de le proclamer ; un arabe, soudain, le persécute. Et cela, il faut à tout prix le faire savoir. Faut-il voir dans cette persécution l’Autre de la maîtrise qui ne veut pas lâcher son esclave ? Pourquoi pas... Mais surtout, ce à quoi nous assistons au gré des séances durant lesquelles C. va parler sa langue - va avoir l’occasion de transférer dans sa langue ! - ce à quoi nous assistons disions-nous, c’est à l’émergence d’un autre Autre grâce auquel C. se met à parler nouvellement. Un Autre qui l’incline dorénavant à commettre des lapsus, qui le fait traiter son ennemi de frère, lui permet de retrouver le désir de sommeil - c’est-à-dire l’éveil du désir. Le désir renaît à son expression quand bien même le sens de celui-ci reste caché. Non plus évacué comme autrefois mais refoulé. En effet, on entrevoit chez C. la désignation persécutrice prête à basculer au rang de chaînes signifiantes, le refoulement proche de se substituer à la persécution.

Voici donc, brièvement évoqué à travers l’histoire de Monsieur C., l’un des destins possibles du futur étranger. Assurément, celle-ci n’épuise pas la richesse de ces possibles. Mais au moins a-t-elle le mérite d’en indiquer certains des ressorts les plus secrets, dont les effets - tout comme l’agencement - restent à explorer plus avant.

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