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NAITRE EN TERRE INCONNUE par Paula LAMBERT

D 7 février 2011     H 11:57     A     C 0 messages


NAITRE EN TERRE INCONNUE

Par quel bout prendre ce vaste sujet pour vous transmettre mon expérience dans ce domaine ? En tout cas, il est nécessaire pour moi de mettre du sens, de la cohérence, de semer des germes de réflexion pour pouvoir aborder toutes les situations professionnelles qui nous surprennent, nous horrifient ou nous séduisent… qui vont grandir en nous et nous faire grandir.

Donc le point central est celui de la transmission.

C’est vrai que naître en terre inconnue c’est aussi devoir se passer d’une dimension du lien maternel, la terre symbolisant la matrice, le nid, ses gens, sa langue, sa culture et devoir accepter une intrusion autre, celle du pays d’arrivée(pas pays d’accueil !). Donc nous, les professionnels de la petite enfance, sommes en première ligne pour constater ces manques, ces tentatives de restituer les coutumes, ces craintes de l’inconnu si différent, et à ce titre nous faisons partie du réseau relationnel des mères qui accouchent loin de chez elles, certaines à la recherche d’un lien maternel pour pouvoir être mère à leur tour. C’est donc sur nous que seront projetées toutes les craintes et attentes. Nous participons donc aussi à cette transmission mère-enfant, à une filiation non biologique et aux interrogations sur l’identité présente et à venir de ce petit mis au monde ici.

Donc par quel bout vous transmettre mon expérience ?

1) Par mon identité professionnelle de pédopsychiatre belge. [1]

• thérapeute d’enfants, d’inspiration analytique ; les questions commencent :

Comment mener à bien des thérapies dans un cadre d’insécurité, où on n’est jamais sûre de revoir l’enfant et sa mère puisqu’ils peuvent être envoyés ailleurs ?Tout être normalement structuré présenterait la même souffrance et les mêmes symptômes ; les parents sont tellement en difficulté qu’il ne peut en être autrement de l’enfant qui ne dort pas, qui pleure quand il doit partir à l’école, qui fait des crises de colère…à quoi donc serviraient-elles, ces thérapies si ce n’est de leur dire « votre enfant est normal, c’est normal qu’il aie peur… »

• thérapeute familiale : les questions continuent et se complexifient.

La plupart des familles n’ont pas envie ni besoin dans un premier temps de parler du passé, de leur histoire, de leurs émotions ; il s’agit d’abord pour elles de « protéger notre enfant de la souffrance que nous ressentons, nous les parents, ne rien lui dire de notre passé et même qu’il oublie vite la langue maternelle : il faut tout faire pour le projeter vers l’avant, vers la réussite et « oublier » le passé ».
On peut comprendre cette maman congolaise venue en Belgique enceinte suite à un viol de militaire et dont l’enfant 4 ans plus tard joue trop à la guerre : doit-elle lui parler du passé ? Cet élément traumatisant lui fait effacer tout le passé vécu au Congo…


2) Mon parcours personnel et professionnel :

• J’ai eu la chance d’être mariée pendant 20 ans à un monsieur Béninois et de partir travailler pendant 12 ans au Sénégal au CHU de Fann pour ceux qui le connaissent. C’est là que j’ai expérimenté de l’intérieur l’expérience d’expatriation, de métissage culturel, de maternité (3 enfants), tant à un niveau professionnel que personnel. Cela m’a permis de connaître la tradition africaine « pure » celle du groupe qui protège, qui met à l’épreuve, qui exige, qui porte...Mais aussi d’avoir été confrontée à toutes les dérives sociales d’une grande ville comme Dakar qui accueille les marginaux, les rejetés du système, du groupe éclaté.

J’étais passée sans transition il y a 20 ans de mon bureau de BXL où je menais des thérapies d’enfants avec la petite lampe rouge qui devenait verte lorsque j’étais disponible à recevoir, à celui de Dakar à la porte ouverte au marchand ambulant d’arachides, à Diallo qui amenait le thé, aux collègues et membres de la famille…
J’ai donc du apprendre à travailler dans un cadre différent.

Comment aussi me décentrer de ma culture, ne pas imposer mon modèle culturel de la préservation du lien à tout prix, par exemple face aux séparations mère/enfants coutumières à partir du sevrage, qui m’impressionnaient beaucoup dans mon premier temps à Dakar ?…mais qui pour mes collègues sénégalais étaient une épreuve permettant à l’enfant et à la mère de « grandir ». A cette époque je me suis aussi interrogée sur les raisons d’absence d’objet transitionnel chez les jeunes enfants sénégalais.

• De retour en Europe 12 ans plus tard, je travaille à nouveau à Bruxelles (depuis 9 ans) avec des populations bien plus diversifiées : tchétchènes, afghanes, kosovars, maghrébines, rwandaises, congolaises, guinéennes et toutes celles qui sont des mélanges et ne trouvent plus leur place à cause d’une identité mixte. La plupart sont dans une procédure de demande d’asile et hébergées dans le plus grand centre de Belgique à 5 min à pied de notre service.

Je voudrais aujourd’hui vous livrer une vision et une façon de travailler qui me permets d’être cohérente et de mettre ensemble tous ces petits bouts d’expérience, belges et africains, personnels et professionnels, parfois bien contradictoires. C’est aussi ce travail-là de mise ensemble et de recherche de cohérence qui sera nécessaire avec les familles que vous rencontrerez à des étapes importantes de leur processus de migration ; puissent vos interventions leur être utiles bien après votre rencontre.

Entre les 2 pôles d’approche : les 3 temps de la rencontre.

Mon séjour de 12 ans au Sénégal c’est déroulé pour moi en 3 temps dans la rencontre avec les gens et la culture du pays :

1) Le différent : je ne voyais que ce qui me surprenait, ce qui était différent de ce que je connaissais : le deuil, les séparations, les mots de façade, la place du corps pour recevoir la tendresse mais aussi la colère…les croyances et la spiritualité.

2) L’identique : nous sommes tous les mêmes avec les mêmes besoins d’attachement et d’amour, de valorisation, les craintes de ne pas être aimés, les jalousies…

3) La combinaison des 2 pôles : selon le contexte (par exemple dans des moments conflictuels, les références à la culture étaient plus prégnantes, aussi à des moments-clés comme la naissance, nous le verrons plus loin), aussi selon le moment de la rencontre, c’est plus un pôle qui s’exprime qu’un autre.

Mais dans un pays comme le Sénégal et tout autre pays anciennement colonisé, s’est développé dans une proportion variable une identité d’acculturé même si on n’a jamais voyagé en Europe, ce qui fait que ce premier temps, de la surprise et de la différence n’est pas toujours présent chez nos patients : vous pouvez sérieusement vexer un africain, intellectuel ou pas, en vous adressant à lui comme à un étranger qui ne connait rien de la culture européenne ou qui va vous apprendre pleins de choses sur sa culture, le réduisant malgré lui à une prestation « folklorique ».

Le développement du petit enfant aussi se fait d’abord par l’appartenance avant la différenciation. C’est aussi l’évolution naturelle d’un groupe.

Ce qui devient plus intéressant dans la rencontre avec le patient venant d’un autre horizon que le nôtre est d’être attentif sur l’abord qu’il prendra dans cette rencontre : le versant du même ou du différent ? Vous constaterez que dans la population qui a émigré, volontairement ou pas, c’est plus souvent le pôle du semblable qui est interpelé. Dans le projet d’immigration il y a le souhait de trouver une place et de s’adapter aux nouvelles normes. « On est comme vous acceptez-nous » Or dans notre abord à nous, c’est celui du pôle différence puisque nous nous demandons comment faut-il travailler avec ces populations-là (stigmatisation), à la recherche d’un modèle spécifique qui serait autre que celui vécu, appris, et utilisé.

J’estime qu’il n’est pas besoin d’être des spécialistes de la culture de l’autre (mission d’ailleurs impossible) pour l’aider, il s’agira plutôt d’ être juste un partenaire de l’humanité, ce grand pays sans frontière, qui travaille selon des codes et règles parfois utiles à préciser et de trouver dans cette rencontre suffisamment de nous chez l’autre pour rester compétent et aussi d’accepter d’être le lieu des identifications projectives des patients sur nous.

Les interprètes ont un rôle important car ils vont participer à la création de cette zone de « transit » entre le patient et nous. Au départ, indispensables pour des raisons linguistiques, ils prennent la plupart du temps une place capitale où ils vont faire partie du nouveau réseau relationnel du patient. Par exemple, s’il s’agit d’une langue peu usitée (ex le Dari) ce sera toujours le même interprète qui accompagnera la famille dans nos entretiens mais aussi dans les différentes démarches juridiques, sociales et médicales, et pour les différents membres de la famille. Il est un point de repère plus constant que nous et il connait les 2 cultures. La plupart d’entre eux sont passés par ces étapes de la migration avant de trouver une place et deviennent ainsi le modèle idéal, celui qui a réussi le projet ; se tisse donc entre le patient et lui une relation complexe dont on doit pouvoir tenir compte dans le travail. Il est aussi un humain avec ses émotions, ses avis et ses limites. Parfois il est nécessaire d’avoir un moment avec lui après la prestation avec le patient. Les thèmes qu’ils ont besoin de travailler : le mensonge (devons- nous vous dire quand le patient ne dit pas la vérité pure ?), la distance idéale à trouver(comment ne pas être envahis par eux ?), le racisme (jusqu’où accepter leurs paroles ?)…
Il est bien-sûr tenu aux règles de déontologie, notamment concernant le secret professionnel, mais pour la plupart de nos patients la présence de règles ne suffit pas à rassurer . « Que pourrait-il transmettre à la communauté présente en Belgique ? »

Après ces généralités sur la rencontre dans un contexte interculturel, revenons à ce moment particulier de la naissance, moment crucial pour plusieurs raisons et dans ce contexte où la culture va déployer toute sa richesse ; je vais ici me baser sur mon expérience africaine sénégalaise et béninoise :

• Comme vous le savez tous déjà, c’est un moment de passage de frontières entre le monde des vivants et des morts ( le né étant pressenti comme le retour d’un ancêtre), des visibles et des invisibles, de l’inhumain à l’humain. Tout passage est dangereux et nécessite des rites pour à la fois protéger l’enfant et sa mère mais pour aussi façonner cet être et en faire un humain comme les autres ( massages énergiques, manipulations du crâne, confection de gris-gris, rasage des cheveux au moment du baptême qui symbolise son entrée dans la communauté…)

• Donc tous les professionnels du champ de la périnatalité seront les témoins privilégiés de la nécessité urgente pour les mamans de pratiquer tel ou tel rituel. Parfois ceux –ci sont imposés par une grand-mère à distance et la mère elle-même ne peut vous en expliquer le sens, mais la signification la plus vraisemblable c’est que son devoir EST de réaliser ces gestes pour inscrire l’enfant dans sa filiation, de développer ses liens d’appartenance au clan. La pire expérience pour quelqu’un est celle du rejet du groupe.
Alors c’est le moment de s’intéresser à ces particularités donnant ainsi le feu vert, et encourageant l’émergence du matériel plus culturel « Tiens au fond que vous proposerait ou vous dirait votre maman si elle était là, comment ça c’est passé pour vous, … »

• Le retour à « la maison »avec le bébé…C’est là que les difficultés commencent, face à l’insécurité que la plupart des mères ressentent quand elles rentrent de la maternité perdant ainsi ce cocon protecteur et enveloppant.

Mais être mère issue d’une société où la place du groupe est prépondérante et vivre dans une société individualiste est l’épreuve qui peut virer au cauchemar ;

Au Sénégal, celui de la tradition, la femme est choyée dès la fin de sa grossesse, délivrée des travaux durs et relayée efficacement par les coépouses ( un avantage majeur de la polygamie) ; au moment de l’accouchement elle est entourée de sa famille à elle, sa mère, ses sœurs et tantes, elle est maternée de façon à pouvoir se consacrer temps plein à son nourrisson ; elle va même retourner vivre dans sa famille, écartée de ses devoirs conjugaux min 40 jours (selon le coran) ; traditionnellement les rapports sexuels sont proscrits toute la durée de l’allaitement ( 2 ans) .

La famille est très large par la polygamie et la cohabitation de plusieurs générations sous le même toit, et la société très hiérarchisée , (présence de « petites bonnes » et de petit personnel) ce qui garantit en effet une présence constante de quelqu’un à la maison. Pas besoin d’apprentissage de l’autonomie, de l’organisation complexe et du cumul de toutes les tâches qui attend la jeune mère vivant en Europe : comment faire les courses avec un nouveau –né , sortir par un temps glacial, conduire les autres enfants à temps à l’école et honorer un mari qui n’a pas non plus appris à mettre la main à la pâte et vis-à-vis duquel on ne se permet pas d’avoir des exigences d’organisation comme une toubab !

C’est ce cauchemar que nous décrivait la maman de Ousmane, jeune enfant psychotique fréquentant l’hôpital de jour à Dakar ; il est né à Paris où le père y avait obtenu une mission ; les 4 autres grossesses et accouchements s’étaient déroulées au Sénégal.

Ici à Bruxelles nous rencontrons beaucoup de femmes africaines seules avec un enfant qu’elles n’arrivent pas à investir, probablement faute de relais et de contexte matériel et relationnel sécurisant, permettant tout à la fois de régresser et de materner. Parfois le petit enfant est laissé seul, le temps d’une course ; les demandes de placement ne sont pas rares « dans un internat il sera mieux »

Les pères aussi ont des difficultés à envisager autrement leur autorité puisque la société ne les autorise pas à frapper l’enfant comme méthode éducative.

La transmission n’est-elle pas l’affaire de tous, ne se fait-elle pas de façon non formelle portée par les odeurs, les sons, les gestes, n’est-elle pas insidieuse et inconsciente ?

Notre rôle sera

• Celui de support et d’écoute, d’être à la recherche avec le patient de sens et de lien avec ses proches présents ou absents. Voir l’enfant lui permet de quitter une place de parentification, et lui procure un endroit où il peut parler, poser des questions, sans crainte de faire mal ou d’être jugé. De renvoyer ensuite ces questions aux parents et aborder la transmission qu’ils souhaitent faire.

• Mais aussi de penser des lieux plus communautaires comme par exemple des camps de vacances (SSM Exil), des groupes de paroles aux mères (SSM Rivage-den Zaet), des classes maternelles de stimulation de langage autour d’histoires et de mots (SSM rue Haute), des groupes de psychomotricité mère-enfants (Nicole Huart et Sabine Michiels)…

En conclusion

Il est donc capital pour moi, en tant que professionnels

• De ne pas démissionner ni adresser la situation à un autre collègue, sous prétexte qu’on ne connait rien de la culture du patient : gardons notre même degré de compétence professionnelle en expliquant éventuellement les règles. (argent, interférence des parents avec confidences secrètes…)

• De s’autoriser à encourager la personne à parler de sa culture selon son rythme et ses besoins sans qu’elle ait peur d’être rejetée ou jugée. Il faut du temps et c’est le patient qui détient le balancier des pôles « semblable ou différent » et nous suivons le mouvement.

• D’accepter le rôle de partenaire d’un réseau qui remplace la famille. (Annie et ses besoins de réunion réseau, que je téléphone à l’un ou l’autre pendant la consultation) et favoriser les initiatives communautaires.

• Assurer le fil conducteur, celui qui reste et dont le rôle est de faire lien par la parole entre le passé et le présent, entre les générations et entre les cultures, et trouver une cohérence dans des récits morcelés : ce sera l’axe thérapeutique.

Proverbes wolofs :

L’homme est un remède pour l’homme / l’homme est un loup pour l’homme.

Si grandes que soient tes richesses, quand tu sors, tu vois quelque chose qui ne t’appartient pas. Loo barele, barele, boo genne gis loo moomul

Si tu ne changes pas de place, tu ne peux savoir quel endroit est agréable. Ku dul toxu doo xam fu dekke neexe

La pirogue du fou n’accoste jamais. (Donc permettons cet accostage sur nos rives.)

Dr Paula Lambert

SSM Rivage-denZaet à Bruxelles

lambert.paula@belgacom.net

Cette intervention a eu lieu dans le cadre des Journées de Parole sans frontière - "Exil, précarité, petite enfance : quel accueil pour le tout-petit ?" du 7 Janvier 2011.

Voir le programme de la journée

Bibliographie

« Enfants d’ici et d’ailleurs » MR Moro, Ed Hachette Pluriel, 2002

« Les rituels de coucher de l’enfant » E. Stork, Ed ESF, 1993

« La famille Wolof » A-B Diop, Karthala, 1985

« La hiérarchisation des cultures » M. Moisseeff, in Thérapie Familiale, Genève, 1999, Vol 20, n°3, pp237-251

« Piste de réflexion sur l’objet transitionnel en Afrique de l’Ouest » P. Lambert in Devenir, 1996, Vol 8, n°3, pp21-35


[1NB : En Belgique (10 millions d’habitants) il y a eu 19941 demandes d’asile en 2010 dont environs 20 % ont abouti en provenance en majorité d’Irak, Afghanistan et des Balkans.

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