PAROLE SANS FRONTIERE - PSYCHANALYSE ET EXIL
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Comment prend forme au quotidien l’accueil de l’enfant et de ses parents ayant vécu l’exil ? L’exemple de l’informel et de l’accueil du lien au Lieu d’accueil enfants-parents ’ La Papothèque éducative ’ par Myriam SCHMITT

D 4 février 2011     H 17:35     A     C 0 messages


Je parlerai de l’expérience de l’informel que nous essayons de mettre en oeuvre dans le lieu d’accueil enfants-parents la Papothèque éducative, à Cronenbourg. Pour nous, la prise en compte de la dimension interculturelle et la connaissance des éventuelles difficultés que
rencontrent les familles ayant vécu une immigration, sont des éléments essentiels pour les actions d’appui à la fonction parentale. On ne peut pas négliger cette question, particulièrement lorsque l’on intervient dans des quartiers à forte population immigrée.
Je vais d’abord vous présenter rapidement le lieu d’accueil dans son fonctionnement global et ses objectifs principaux, puis je parlerai des difficultés que nous rencontrons dans l’accueil des familles ayant vécu un exil, et ce que nous observons au quotidien, enfin, j’évoquerai ce que la Papothèque a mis en place pour accueillir le lien parent-enfant, notamment en situation d’immigration.


I. Présentation rapide du lieu d’accueil

La Papothèque est un lieu d’accueil enfants-parents qui a ouvert ses portes en novembre 1995.
L’association gestionnaire « Contact et Promotion » crée le concept de « Papothèque éducative » en 1993 pour promouvoir la participation des familles dans l’acte éducatif. En effet, l’expérience, depuis 1969, de l’association dans des activités de français langue étrangère et d’accompagnement scolaire notamment avait mis en évidence la nécessité d’impliquer les parents dans la relation enfant/école/association. Ainsi, à la suite d’une recherche-action, est née l’idée d’un espace-parent, qui serait un lieu « intermédiaire entre l’école et les parents, lieu d’information et de rencontre pour les parents, qui s’est transformé petit à petit en « Papothèque éducative ».

La finalité première du lieu est toujours de promouvoir la participation effective des parents dans l’acte éducatif qui entoure et construit l’enfant, de sa naissance à l’adolescence. Les fondatrices, puisqu’elles étaient toutes des femmes, souhaitaient offrir un lieu neutre, un lieu de respect et de confiance où la fonction de parent est valorisée.
Nos conditions d’accueil sont simples. Nous accueillons l’enfant et son parent toujours ensemble. Nous accueillons les enfants sans limite d’âge, pour ne pas morceler les fratries et pour permettre aux parents de venir avec tous leurs enfants. L’accueil est gratuit, sans inscription et nous fonctionnons dans l’anonymat administratif. Il n’y a donc pas de dossier.
La Papothèque a donc été créée pour être un lieu de rencontres entre parents, favorisant les échanges, permettant l’apprentissage du français et la connaissance des structures dans et hors-quartier, la découverte d’autres façons de faire ou d’être avec son enfant, L’objectif est de soutenir le parent dans la perception et la compréhension du processus de développement de son enfant, dans une relation d’écoute empathique.

Pour l’enfant, il est un lieu de séparation et de socialisation avant l’entrée à l’école maternelle. Dans ce lieu, son développement affectif, cognitif et relationnel est soutenu, ses savoirs et savoir-faire sont valorisés. Nous travaillons beaucoup sur la mise en mots des
situations vécues, car nous remarquons qu’elles sont souvent peu verbalisées dans les familles. Enfin, nous intervenons sur la sensibilisation au respect des règles de la Papothèque et de la vie en société.

Nous prenons en compte chaque personne, petit et grand, dans sa singularité et sa globalité, c’est-à-dire dans le respect de ce qu’il est et de ce qu’il donne à voir de lui-même (et donc sa culture d’origine ou pas).

A la Papothèque, l’immense majorité des enfants que nous accueillons sont nés en France. Ce sont les parents ou les grands-parents qui ont vécu l’exil. Pour nous, dans
l’accueil, je dirai, entre guillemets, que « peu importe » l’histoire de l’enfant, c’est l’ici et maintenant qui compte. Cela ne signifie pas que nous ne nous préoccupons pas de l’histoire et de l’environnement familial et social de l’enfant, mais que nous accueillons les familles telles
qu’elles sont et aussi diverses qu’elles sont dans leurs façons d’aborder l’éducation. Nous accueillons tout le monde, un parent fatigué, un parent qui vient se distraire, un autre qui vient discuter, un parent isolé. Nous laissons du temps aux parents tout en leur offrant les
possibilités de jouer, d’être, de passer du temps avec leurs enfants.

Il s’agit d’un espace éducatif et non d’un lieu thérapeutique. Notre fonction d’accueillant est d’être garant du cadre et de permettre à la collectivité créé ce jour de vivre dans la détente (ce qui suppose donc un respect de nos règles de fonctionnement), de laisser circuler la parole
entre les personnes présentes, d’écouter sans tenter d’analyser ou de conseiller. Notre fonction se borne à l’observation de situations familiales, au jeu avec les parents et les enfants, à la reformulation de ce que nous entendons et à l’expression de ce qui se vit dans le lieu.

Avec la population rencontrée c.à.d. des familles souvent d’origine immigrée et/ou connaissant des difficultés de tout ordre, nous avons comme postulat que le jeu est un vecteur intéressant dans l’accueil ou l’accompagnement, permettant l’informel : les activités et supports ludiques (jeux de société, symboliques, moteurs…) sont donc prétexte et
supports à la discussion autour de l’enfant, du parent, de la vie quotidienne de la famille et ont pour but de favoriser la parole et les échanges dans et entre les familles. L’injonction ou le discours éducatif ne serait ici qu’improductifs et facteurs de malentendus.

En 2009, nous avons accueilli 5800 passages (adultes et enfants confondus) dans notre accueil traditionnel, et environ 2000 sur nos actions extérieures, telles que l’accueil en salle d’attente
de consultations de nourrisson de la PMI ou les accueils parents-enfants dans les écoles maternelles du quartier. 300 familles différentes ont fréquenté la Papothèque en 2009. Parmi celles-ci, 70 % sont des familles d’origine étrangère..

II. Ce que nous observons, les difficultés que nous rencontrons

A la Papothèque, nous ne faisons pas d’analyse de situation, donc nous n’évaluons pas les effets psychiques d’un exil sur le vécu de l’enfant. Nous remarquons des choses, nous essayons d’aller vers le mieux-être en famille ou en société. Ce que je développe ensuite découle des observations de notre pratique et n’a pas un caractère universel ou scientifique. Ce sont quelques points, quelques difficultés que nous remarquons effectivement dans le lieu, et qui nous posent question.

1) Nous remarquons notamment chez les jeunes mères, récemment arrivées en France ou mariées un manque de références maternelles, de « technique ». Ces mères quittent leur pays d’origine en y laissant leur famille proche et ressentent un sentiment d’isolement, d’éloignement de leurs propres parents. Il y a comme un vide dans la transmission, et un manque de soutien de leur mère ou des femmes de la famille. Nous remarquons qu’elles se retrouvent déboussolées lorsque l’enfant arrive. Nous sentons un manque dans les techniques
de maternage, dans les réactions ou l’attention à l’enfant, associé à une grande tristesse.

2) Nous observons également chez les jeunes mamans dont c’est le premier enfant, un repli sur l’enfant ou une séparation très difficile : la séparation peut-être compliquée pour toutes les mamans, mais plus encore pour les mamans immigrées que nous accueillons. Est-ce
culturel, est-ce pour garder l’enfant près de son corps, près de soi ? Nous ne savons pas. Le travail de séparation est nécessairement en lien avec l’histoire de ce parent. Nous sommes attentifs à cette difficulté, et à ne pas proposer trop vite une séparation physique, même dans
notre lieu.

3) Nous pose également question la transmission des repères. Nous travaillons avec des parents qui ont une place pas facile à tenir vis-à-vis de leurs enfants, floue, qui vivent une situation d’exil qui entraine une précarisation du lien avec les autres (notamment à cause de la non-maitrise de la langue), et éventuellement avec leurs propres enfants. Le quartier d’habitat social où nous sommes implantés est un quartier où les préoccupations économiques particulièrement prégnantes peuvent prendre le pas sur l’harmonie des relations parents enfants, qui devient alors secondaires.
Pourtant, nous accueillons tous les jours des parents d’origines culturelles très variées qui se questionnent sur le bien-être de leurs enfants, qui cherchent des solutions à des difficultés qu’ils rencontrent, qui ne sont pas passifs dans l’éducation de leurs enfants, mais parfois
démunis. Ils regrettent parfois d’avoir choisi l’exil et désespèrent de trouver une solution à la situation dans laquelle ils sont.

4) Enfant « appartenant » à la collectivité : Également, nous observons que pour certaines familles, notamment celles issues de sociétés dites traditionnelles, l’enfant appartient à un collectif, à la communauté. On ne s’approprie pas l’enfant. En exagérant, on pourrait dire que ce n’est pas « mon » enfant, c’est « notre » enfant. Les parents pensent que la collectivité a droit de regard sur l’éducation. Du coup, l’isolement de la communauté, la solitude ou les logements exigus, l’indifférence du voisinage sont difficiles à supporter pour les mamans. Car on parle beaucoup de communautarisme, de enfermement sur la communauté, mais nous recevons beaucoup de mamans qui sont très isolées, même de leur propre communauté, qui ne rencontrent personne dans la journée (surtout les mamans dont les enfants ne sont pas encore scolarisés) et ne sont absolument pas appuyées ou prises en charge par un collectif.

5) En corollaire à cela, une autre observation que nous faisons est le besoin d’écoute, la recherche de lieu de parole : nous remarquons que beaucoup de jeunes mères se confient dans le lieu, disent d’elles des choses très personnelles et intimes, que l’on pourrait penser réservées à la famille, aux personnes très proches. C’est un peu comme s’il n’y avait pas d’autres lieux ou d’autres personnes à qui le dire.

6) Grande difficulté à raconter le vécu de l’exil aux enfants : Enfin, nous sentons les mamans en vraie difficulté face aux questions de leurs enfants à ce sujet. Souvent il n’est pas dit aux enfants dans quelles conditions s’est passé l’exil, si c’était un choix, s’il était forcé. Il n’est pas dit qu’un choix économique par exemple, a poussé le couple à quitter son pays d’origine, ou que la maman a suivi son mari qui vivait en France. Pourtant les parents et les enfants ne vivent pas ça dans les mêmes dispositions et ne s’y investissent pas de la même manière, suivant que l’exil est accepté, compris ou non. Du coup, nous rencontrons des parents qui ne font part de leur inquiétude qu’à partir du moment où des troubles sont décelés chez l’enfant, tels qu’une impossibilité à apprendre le français, un refus de communiquer, une
inscription uniquement dans la langue et le pays d’origine des parents.


III. Les moyens mis en place au fil du temps par l’équipe

Dans cette dernière partie, je présenterai l’accueil que nous faisons, concrètement, et les moyens mis en place (par nécessité ou dans le projet de départ) pour nous permettre d’accueillir. J’en distinguerai 5.

1) Discours et injonction

Pour nous, l’injonction n’est pas opérante vis-à-vis de tous les parents, et l’on ne peut jamais présumer de ce qui est bien ou pas dans un système éducatif. Cela a été conceptualisé dès le départ et nous y refaisons fréquemment référence. Nous accueillons la personne dans sa
singularité, et dans sa globalité. Si sa manière d’éduquer nous pose question, il faut faire la part des choses. Nous nous demandons si cela met en danger l’enfant ou pas. ? C’est cela que nous cherchons à prévenir, mais en dehors de cela, nous n’avons pas d’idées reçues ou toutes faites sur l’éducation. On n’injecte ou « n’injonctionne » pas la « bonne parole » ou la « bonne forme » d’éduquer.

1.A. Concrètement, cela veut dire que dans la réalité de notre accueil, 2/3 des membres de l’équipe sont bénévoles, de formation et d’expérience très diverses (actuellement l’équipe est composée d’éducateurs jeunes enfants, d’une psychologue, d’une assistante sociale, d’une plasticienne, de personnels enseignants et administratifs de l’Education Nationale, d’un commerçant…). L’éducation est l’affaire de tous et pas seulement des professionnels. C’est ce que nous voulons montrer dans notre démarche avec les familles et c’est ainsi que nous le mettons en œuvre dans l’équipe. Cela nous permet de renverser notre soi-disant position d’expert. En effet, tout savoir, même professionnel, est en fait relatif, car il doit être restitué dans un contexte et une réalité familiale et culturelle. Même si ca n’est pas toujours facile, car on peut
être choqué par certaines pratiques très différentes des nôtres. La Papothèque est un lieu de non-pouvoir, mais qui n’implique pas que nous renoncions à proposer des idées ou des manières de faire, ou à intervenir lorsqu’un enfant perturbe le groupe ou se met en danger, par
exemple.

D’autre part, dès le début du projet, les créateurs de la Papothèque ont négocié avec les financeurs qu’une partie importante du temps de travail soit réservée à la réflexion, au retour sur l’expérience vécue et à la formation Durant l’élaboration du projet et sa mise en œuvre, des outils d’évaluation (qualitatifs et quantitatifs) ont été pensés et construits par l’équipe. Un de ces moyens est la grille d’évaluation REX (Retour d’EXpérience). Après chaque temps d’accueil les accueillants de l’après-midi se réunissent durant trois quart d’heure pour évaluer
ce qu’il s’est passé, aux moyens d’items observables qui découlent de nos objectifs généraux, ensuite retranscrits et discutés en équipe. Cet outil d’évaluation permet de donner du sens à l’action pour mieux la réguler. De plus l’équipe, afin d’appuyer sa recherche tant théorique
que pratique, bénéficie de moments de réflexion et de supervision, actuellement avec une psychanalyste et une thérapeute familiale-systémicienne.

2) Accueillir l’autre, l’étranger

Il n’est pas facile de travailler quand on ne connait rien de la culture, ni l’histoire, ni la raison d’être en France. Ces personnes sont confrontées à de violents changements des modes de vie, qui ne sont pas toujours expliqués quand ils arrivent.

2.A. Cela signifie pour nous la présence dans l’équipe de médiatrices turque depuis 1999 et marocaine depuis 2007 à la Papothèque, représentatives des cultures majoritaires dans le quartier. Les médiatrices font un travail d’interprétariat avec les familles qui ne parlent pas le français, les jours où elles sont présentes et permettent également aux discussions plus personnelles, qui ont besoin de se faire dans la langue d’origine, d’avoir leur place. Les autres jours nous nous débrouillons. Les médiatrices font également un travail avec l’équipe, pour aider à la compréhension de réactions, de façons de faire et pour montrer qu’on ne peut pas calquer un comportement sur une origine culturelle…

Cela permet parfois de comprendre une réaction de l’enfant. L’enfant sent ainsi qu’on respecte sa culture, qu’on valorise ses parents et nous lui montrons que cela nous intéresse. De même, si le parent ne se sent pas rejeté dans sa culture et s’il a les codes de celle du pays d’accueil, il autorisera plus volontiers l’enfant à s’intégrer. C’est par le parent que passe, plus ou moins inconsciemment, l’autorisation ou l’empêchement de s’intégrer, à son enfant. Et cela ne passe pas forcément par la langue. En tout cas, nous remarquons qu’il est beaucoup plus dur pour l’enfant qui sent que ses parents ne sont pas « ici » de se sentir lui-même à sa place dans la société française.

3) Des supports à la parole et des « ateliers culturels »

L’utilisation de supports s’est imposée à nous comme un moyen efficace pour faciliter la communication avec un public où parler de soi n’est pas forcément aisé. Le recours à des supports présente également l’avantage de mettre rapidement en évidence les capacités et les
difficultés des enfants et de leurs parents ; il nous permet aussi d’observer le type de relation existant entre parents et enfants. Nous avons opté pour une diversité des supports, convaincus qu’un éventail large "d’intermédiaires à la parole" offre à chacun la possibilité d’exprimer sa singularité. Jeux, cuisine, peinture, livres, bricolages etc. sont autant de moyens de communication et d’éducation que les accueillants peuvent adapter aux situations concrètes.

Parmi la diversité des supports de la Papothèque, certains ont été spécifiquement pensé dans l’idée de travailler avec les populations immigrées. J’en donnerai 3 exemples.

3.A. L’alimentation est un sujet important dans nos échanges avec les familles, les mamans échangent simplement sur leur savoir-faire culinaire, leurs recettes favorites. C’est très naturellement qu’elles parlent ainsi de leur pays d’origine et des spécialités culinaires qui s’y
rattachent. Constatant cela, nous avons choisi depuis plus de 10 ans de proposer notre cuisine pédagogique aux familles et d’organiser, sur leurs propositions, des ateliers cuisine. L’idée est simple. Les mamans qui le souhaitent, présentent et réalisent avec les autres familles un
plat de leur culture d’origine et l’atelier se termine par un goûter, qui peut parfois être un couscous ou un plat de poisson aux épices à 16h30 ! Pour nous, c’est aussi le moyen d’aborder l’équilibre alimentaire, les besoins nutritionnels de l’enfant en fonction de son âge et de sa sédentarité (nous avons abordé avec plusieurs familles le fait que dans leur pays d’origine, les déplacements se font beaucoup plus à pied ou en vélo, qu’il y a éventuellement des travaux des champs ou des travaux physiques, et que l’alimentation est différente en conséquence) et ainsi de faire de la prévention, tout en n’oubliant pas qu’il nous est difficile, de présumer de ce qui est « bon » ou pas.

3.B. Dans le même objectif, nous avons réalisé en 2009 avec les familles un raconte-tapis, qui permet aux mamans de raconter des contes traditionnels à leurs enfants, dans leur langue maternelle ou en français. Un groupe de femmes a réfléchi à la création de cet objet
d’appropriation, d’expression et de transmission du plaisir de raconter des histoires, avec une conteuse et en achetant les tissus, cousant et réalisant de bout en bout l’objet et les histoires. Les contes sont proposés à partir d’un tapis figurant le décor et contenant des personnages en tissu, des cachettes… Cela est pour nous un outil de reconnaissance et de valorisation du parent dans ses savoir-faire et ses origines culturelles (« je connais des histoires que mes parents me racontaient, je peux maintenant les transmettre à mes enfants »).

3.C. Enfin, nous mettons en place une fois par semaine un temps Musique et Chansons où tout le monde se regroupe pour chanter, faire des comptines et jeux de doigts. Dans quelques semaines, nous commencerons d’ailleurs un travail en longueur (presque une année) sur les berceuses de tous pays. En plus de sensibiliser le parent à l’importance de l’éveil sensoriel de son enfant, de jouer avec les mots, avec les sonorités, ces moments sont une occasion de chanter des chansons pour tout-petits avec les parents, qui sont parfois pris au dépourvu sur les possibilités de communiquer et d’être avec leur bébé.

Ces 3 exemples pour vous montrer que nous choisissons d’aider les parents à se rappeler d’où ils viennent. A la Papothèque on a le droit de parler de sa culture alors que partout ailleurs il faut s’intégrer à tout prix. Ici la culture d’origine n’est pas rejetée.

4) Repères, règles et place

Dans le même temps, nous ne renvoyons pas constamment les parents et surtout leurs enfants à leur culture d’origine. Nous ne faisons pas toujours rappel de cela, pour ne pas assigner les gens à leur origine culturelle. Par exemple, nous respectons le choix de la maman, lorsqu’elle décide de ne parler qu’en français à ses enfants alors que leur langue maternelle est différente. Et avec les enfants, nous ne faisons pas référence sans leur sollicitation au pays d’origine de
leur famille, qu’eux-mêmes finalement ne connaissent pas, ou qu’à travers la télévision, de courtes vacances ou le discours idéalisé des parents.

Nous sommes attentifs à ne pas « parentifier » l’enfant, par exemple en lui demandant « tu peux expliquer ça à ta maman ? » Nous essayons de ne pas placer l’enfant comme témoin de situations d’humiliation de ses parents ou comme interprète. On remarque souvent des mamans qui font ça, qui s’appuient tout de suite sur leur enfant. Pour nous, la parole du parent est primordiale, c’est lui qui décide avant tout et nous soutenons cette parole, quitte à rediscuter ensuite avec lui de ce qui vient de se passer.

Ici nous essayons de travailler sur les repères. Nous remarquons les parents parfois perdus dans l’affirmation des règles face à leurs enfants, un peu écartelés entre leurs valeurs et leurs savoir-faire, ceux que selon eux la société française leur demande d’avoir, leur volonté de ne pas oublier ou faire défaut à leur culture d’origine, et leur envie d’aider les enfants à être bien ici. Par exemple, le travail sur le respect des règles, à commencer pas les règles simples d’un jeu et des règlements internes, qui nous occupent beaucoup, permet d’aider à trouver ou retrouver des repères et facilite ainsi l’entraînement aux habiletés sociales et familiales, en remettant chacun à sa place. Nous essayons pour cela de nous détacher de l’usage du français,
par des règles très simples. L’objectif est de conduire les parents et les enfants à mieux observer les situations, à les mettre en mots, leur permettre de se rendre compte de ce qui se passe réellement. Notre travail est d’aider les gens à s’intégrer dans le lieu, et partant, dans leur quartier et le pays d’accueil. Nous sommes convaincus que c’est en étant conscient de qui il est, de sa place dans la société que le parent pourra ensuite transmettre des attitudes ou valeurs éducatives à ses enfants. Dans ce sens, pour nous, le fait de bien accueillir les familles, de reconnaître les personnes comme uniques et capables est déjà « éducatif » en soi et permet de prévenir les violences.

5) Échanges entre parents, lieu d’expérimentation et d’observation

Enfin, je terminerai avec ce qui à mon sens, définit le mieux l’accueil proposé à la Papothèque, presque malgré nous d’ailleurs : la grande importance de la collectivité, de la société éphémère créée chaque jour entre les adultes présents.

Lorsque les familles sont dans la grande salle de la Papothèque, les parents jouent ou discutent entre eux, avec leurs enfants ou encore avec les membres de l’équipe. Outre notre parole d’intervenants, ce qui est très riche c’est la circulation de la parole entre les familles (qui permet d’accepter les différences, de connaître d’autres cultures etc.). Chaque pratique familiale est différente, dans tous les domaines (manger, parler, se toucher entre membres de la famille, poser des actes d’autorité…). Chacun apprend ainsi de l’autre et dédramatise ses
difficultés avec son propre enfant. Régulièrement, des mamans se transmettent leurs expériences, des astuces et relativisent parfois leurs situations en constatant que d’autres parents ont traversé les mêmes difficultés. Mais il y a également des jours où les parents se regroupent entre communauté d’origine, discutent dans leur langue, excluant de fait les autres personnes présentes, et tenant parfois des discours dévalorisants sur les autres pratiques. Nous avons aussi des propositions, des rappels à faire pour que le temps d’accueil se déroule
convenablement.

Par rapport à ces femmes que j’évoquais tout à l’heure, et que sentons en manque de références ou de techniques de maternage, je souligne ici l’importance des lieux collectifs informels, qui viennent recréer plus ou moins ces groupes de femmes. Non pas que la Papothèque vienne remplacer la famille élargie (quoique… un concept de « parenté de
fréquentation », qui fait entrer dans le terme de « famille » toutes les personnes régulièrement fréquentées pourrait nous concerner), mais elle est un lieu où l’observation est possible, où l’expérience des aînE-E-S peut être discutée, recopiée voire changée. La proximité est un
facteur favorisant ici la socialisation et les liens de solidarité. Ainsi, on apprend à faire confiance, puis éventuellement à confier ses enfants. L’accueil collectif, qui est imposé par notre cadre permet alors de trouver des parents qui servent de lien, de repérer des personnes
ressources. Des familles se sont rencontrées ici, des amitiés se sont créées et nous voyons des manifestations de solidarité ou de soutien de mamans envers d’autres. Elles emmènent les enfants à l’école, vont chercher les enfants des autres, elles se retrouvent au marché… Je dirai
que la convivialité est ici exigeante et mobilisante.

Ici ou ailleurs un parent reste un parent, mais à la Papothèque, je dirai qu’on a plus le temps de l’être. Car nous proposons un accueil détaché du quotidien, un lieu intermédiaire, une « bulle », où l’on vient pour soi et ses enfants. A ce titre, nous nous revendiquons comme un lieu éducatif, dans le sens où nous agissons pour que d’autres personnes s’approprient non seulement des savoirs mais encore plus des savoirs-être ; sortir de soi pour se construire, se savoir exister, se rencontrer soi-même et alimenter cette construction face aux autres ;
regarder l’autre comme une source (parfois de réflexion) et non un obstacle ou une compétition. Le climat chaleureux, neutre, les papotages conviviaux, à partir des activités supports, prétextes à échanges, sur des situations de la vie quotidienne permettent le retour sur cette construction en profondeur, lente et solide, au rythme de chacun, sans appréciation ni jugement. Par contre, nous rencontrons des difficultés dans notre pratique. Nous avons ainsi beaucoup de peine à accueillir les pères, qui ne viennent que très peu (2% des adultes).

En conclusion, si l’on se demande comment faire pour permettre aux petits enfants d’avoir une place ici ? Pour moi, l’une des réponses est d’accepter le parent sans condition. C’est la première des préoccupations. C’est en signifiant à chaque parent qu’il est le bienvenu, tel qu’il est, avec ses habitudes, ses pratiques, qu’on ne le juge pas, que peu à peu une vraie relation de confiance s’instaure. Pas besoin du français, ça passe par des mimiques, le regard, le sourire, la bienveillance à son égard. Cela revient à accueillir la diversité en diversifiant nos moyens et nos outils. Je pense qu’il faut accepter que cohabitent différentes façons, parfois très différentes, d’éduquer son enfant, quitte à se mettre en position d’être choquée, à l’encontre d’une modélisation qui dirait ce que doit être un « bon parent ».

Cette intervention a eu lieu dans le cadre des Journées de Parole sans frontière - "Exil, précarité, petite enfance : quel accueil pour le tout-petit ?" du 7 Janvier 2011.

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