PAROLE SANS FRONTIERE - PSYCHANALYSE ET EXIL
Vous êtes ici : Accueil » Publications et textes en ligne » Périnatalité et interculturalité » EXIL ET PRECARITE, L’ENTRE-DEUX DE L’ACCUEIL par Cihan (...)

EXIL ET PRECARITE, L’ENTRE-DEUX DE L’ACCUEIL par Cihan Gunes

D 23 mars 2011     H 13:56     A     C 0 messages


Pour cette intervention qu’il m’a été proposé de faire aujourd’hui – et j’en remercie mes collègues- j’ai choisi de vous faire part de mes réflexions, portées par ma jeune pratique de clinicienne auprès des personnes que je reçois lors des consultations du réseau RESPIRE.
Dans l’ensemble ce sont donc quelques remarques que je souhaiterais partager avec vous, les questionnements qui m’animent..

Exil et entre-deux

Je vais vous parler d’exil, parce que c’est à cette question que j’ai à faire, dans ma pratique, et parce que je crois que derrière toute question interculturelle se trouve une histoire d’exil ; même si l’exil géographique remonte à plusieurs années voir générations, il fait partie de l’histoire de ces personnes et il a fait trace, d’une manière ou d’une autre.
L’exil c’est aussi une notion qui implique un mouvement, un déplacement, un écart, un passage (réussi, en cours, dépassé, gelé, impossible, plaqué..?) Ce mouvement, dont je vous parlerai un peu plus loin, vient illustrer pour moi un passage entre-deux, entre deux langues, deux pays, deux vies, deux états, deux cultures… Cette route entre le « quitté » et « l’arrivée ». L’exil, je l’entends alors comme une figure emblématique de l’ « entre-deux », au sens où en parle Daniel Sibony. C’est quoi cet « entre-deux » dont il nous parle, dans son livre « L’entre-deux, l’origine en partage » ? [1] C’est une notion qu’il a pensé à l’endroit où la notion de « différence » lui semblait insuffisante – différence de culture, différence de langue... Insuffisante donc dans le sens où elle pouvait laisser penser que le passage d’un état à un autre se fait brutalement, sans qu’aucune trace du premier ne perdure dans le second.

Avec la notion d’entre-deux, il souligne l’idée d’un mouvement, d’un déplacement, d’un passage entre deux états qui ne se fait jamais soudainement (et j’ajouterais même complètement), mais qui est de l’ordre d’une traversée qui appelle à des mouvements incessants de va-et vient. Je pense que cette notion peut être très utile à notre réflexion d’aujourd’hui.
Aussi, c’est en sus d’être dans la question du déplacement, toute la question de l’emplacement et du potentiel de déplacement.

Je reviens alors doucement à notre propos du jour, l’accueil de l’enfant étranger. L’accueil, autrement dit la rencontre, n’est-ce pas quelque part une zone d’entre-deux ? Entre deux sujets, entre deux singularités, entre deux histoires ?

Où situer alors la dimension interculturelle ? Tout d’abord en gardant bien à l’esprit qu’il n’existe pas de rencontre entre deux représentants de deux cultures. Pour moi, travailler dans la dimension interculturelle c’est entendre le lien que la personne que l’on rencontre a avec ce qui peut être désigné comme sa culture, autrement dit ce qui fait sens pour elle, ce qui fait repère, incluant ce qui la porte tout comme ce qu’elle rejette.

C’est un premier point qui me semble très important, cette question de « qu’est ce qu’on en fait » de cette question culturelle dans la rencontre.
Si on n’y prend pas garde, on finit par la mettre en avant de tout, on se construit ce savoir soit disant objectivable et on finit par savoir à la place de l’autre, quand on ne cherche pas quelqu’un qui sache. Et là, que faisons-nous de cet entre-deux ? Qu’en reste-t-il, quand, au mieux, on fait les allers-retours dans cet entre-deux tout seul, sans attendre de voir ce qu’en dit l’autre ?
Ne confonds-t-on pas, trop souvent, l’ouverture à l’autre, ou comme il est dit « aux autres cultures », avec quelque chose qui serait plutôt du côté du savoir sur l’autre, ou de l’autre il ne reste plus grand-chose… ?

Comprenez bien mes propos, je vous prie, il ne s’agit pas, pour moi, de dénier tout ce qui pourrait constituer de la différence culturelle, bien au contraire. Il va sans dire qu’il me semble fondamental de l’entendre et de la respecter, les exemples concernant le déni de cette dimension sont tout autant nombreux et leurs effets tout aussi dévastateurs. Seulement, mon point de vue serait de dire que différence culturelle, d’accord, mais différence tout court, surtout. Autrement dit singularité, subjectivité, parole et écoute dans cet espace de l’entre deux, un espace où l’autre puisse se dire.

Je disais donc que je souhaitais vous parler d’exil.

Qu’est ce que l’exil d’ailleurs ? Je vais vous proposer la définition de Raaja Stitou ; elle distingue la dimension universelle de l’exil- celle qui concerne la perte originaire de tout sujet, à entendre du côté d’une dimension structurale, cette coupure fondatrice de l’altérité- , la dimension singulière et subjective- soit comment chacun s’approprie et élabore cette expérience primaire de la perte, en fonction de sa subjectivité, de son histoire prise dans l’Histoire - , la dimension évènementielle, dans tout déplacement (deuil, renoncement, rupture historique) où nous pourrions situer la question de l’exil géographique. La question qui se pose sera alors de venir écouter « comment cette expérience de l’exil évènementiel va venir faire écho à la dimension singulière et subjective ? »
Aussi, déplier les choses de cette manière, cela nous permet tout de suite d’entendre que cette expérience peut être soit constructive soit bannissement.

Une autre porte d’entrée que je vous propose de pousser pose la question du lieu dans l’exil, et là je vous renvoie à Fethi Benslama [2].
Quel lieu pour exister ? C’est toute la question du déplacement, du lieu quitté au lieu d’arrivée, qui n’a rien à voir forcément avec le lieu de la réalité, ou l’arrivée peut marquer, par exemple, la rencontre avec un non-lieu . Je vous parle là de la dimension psychique de l’exil, dont la temporalité peut être tout autre que celle de l’exil géographique de la réalité.

Une personne prise dans un mouvement d’exil est en quelque sorte dans la quête de ce lieu pour exister, c’est un processus de déplacement qui agit, qu’il soit vu, accepté, nié, bien ou mal vécu, il y a du déplacement à l’œuvre. Il y a un lieu quitté, et de quelque manière que ce soit, chacun aura à faire avec ce quitté-là. Alors qu’est ce qui, dans nos modalités d’accueil, en tant que professionnels, agit sur ce déplacement ? Accueille-t-on cette dynamique, avec tout ce qu’elle peut contenir, parfois, de complexité voir de douleur, douleur liée à la perte ? Propose-t-on un lieu où exister, où se dire, où être, là où les repères ne sont plus les mêmes, là où le sujet est bousculé dans son sentiment d’identité, là où tout est réinterrogé ? Fethi Benlama parle de désemparement psychique, à l’œuvre pour certains sujets, et du risque, du côté du professionnel, de chercher à réparer ce désemparement en procédant à un collage culturel, comme une manière de procéder à une injection de repères pour faire émerger du sens. Mais cela n’a-t-il pas l’effet de suspendre le déplacement, si ce n’est l’étouffer ou l’annuler ? Car cette personne a bien à faire avec du déplacement, car nous avons bien à faire à du mouvement. Renvoyer à une vérité culturelle, à un savoir culturel ne vient-il pas nier ce processus en mouvement, renvoyer la personne au lieu quitté, qui par définition, n’est plus ?

Les écrits de Fethi Benslama, je les trouve très riches pour notre réflexion d’aujourd’hui, car voici la question que je me pose et que je souhaiterais partager avec vous ;

Dans ce processus complexe où se trouve plongé tout sujet dont l’histoire est marquée par un exil, et dont il est impossible de prévoir d’avance les effets ; au-delà de la question des effets d’un plaquage d’une logique culturaliste dans la rencontre avec ce sujet, quels peuvent en être les effets sur l’enfant qui lui, est, non seulement pris de manière singulière dans ce déplacement, mais pris aussi dans la question du déplacement subjectif de sa mère et de son père ?

Au lieu où sa mère et son père ont à faire avec cet entre-deux, entre le lieu quitté et le lieu d’arrivée, à cet endroit précis où ils sont à la recherche d’un lieu pour exister, quel lieu s’offre à cet enfant, entre ce lieu quitté qu’il n’a peut-être jamais connu, qui n’existe parfois que dans la parole de son parent et une société d’accueil qui par ses politiques ne cesse de le renvoyer à ce lieu-là, sans lui permettre d’entrevoir un nouveau lieu où se poser, et j’oserai même dire, plus que nouveau, parfois un premier lieu pour exister ?

Demande d’asile et précarité

Quelques mots sur ma pratique clinique.

Je souhaiterais à présent soulever quelques points saillants de mes rencontres avec ces personnes, ces mères et ces pères, ces enfants en situation de demande d’asile.
Ce sont des éléments qui sont présents dans la rencontre, et qui je pense ne sont pas sans effets, loin de là. Surtout si on les pense dans ce mouvement de déplacement, de remaniement psychique induit par l’exil.
Beaucoup de choses pourraient être dites à cet endroit, mais je vais vous parler plus spécifiquement des conditions d’accueil de ces familles, de ces enfants.

Les quelques points que je vais mentionner brièvement sont certes généraux, mais je pense qu’ils ont un effet certain sur les enfants, si ce n’est par le détour des effets qu’ils ont sur leur parent. Ils sont alors présents dans la rencontre avec l’enfant.

Est-ce encore nécessaire de parler de la précarité des conditions d’accueil des demandeurs d’asile ? De ce qu’implique la procédure administrative, aujourd’hui plus encore mêlée d’enjeux politiques, notamment au lieu où la question de l’immigration est venue se coller, si ce n’est se substituer au cadre légal établi par la convention de Genève relative à l’asile.

A la manière même dont cette procédure est pensée, dans ce qu’elle agit d’une mise à mal de la parole de ces personnes à qui il est demandé de justifier, littéralement, les raisons de leur exil en faisant totalement abstraction de toute la dimension psychique, qui elle nous montre à quel point cette mise en mots peut s’avérer difficile, sinon impossible.

A cette place où l’on met la personne en demande d’asile, et aux représentations qui y sont liées. L’équipe d’Ulysse, à Bruxelles, a fait une étude très intéressante à ce sujet, « La prise en charge de la santé mentale dans la procédure d’asile », parue dans la Revue du droit des étrangers. Si je me permets d’en résumer une partie, on y voit comment les représentations actuelles de notre société, liées à la figure du demandeur d’asile, du réfugié, interfèrent sur la question de leur accueil : hier figure héroïque de la résistance politique, de l’homme défendeur des droits de l’Homme, aujourd’hui sujet « sans », sans-papier, sans toit, sans droit, parfois sans mots, banni un jour d’une société, à qui l’on n’a pas laissé le choix. Cet homme, cette femme, qui suscitent à la fois pitié et suspicion.

Ou encore de leurs conditions de vie matérielles ? De l’hébergement en CADA, pour les plus « chanceux », où ils peuvent séjourner des mois voir des années, lieux où l’intime n’a pas de place, où l’enfant peut être amené à dormir dans le lit des parents, où ce même enfant n’as pas d’espace de jeux, si ce n’est dans les couloirs de la résidence ou dans la cuisine collective, lorsqu’il n’est plus possible de rester entre les murs de cette chambre de 7m2.

Ou peut-être encore faut-il parler de l’interdiction de travailler, qui met ces adultes dans une situation de dépendance et de précarité économique forcée, avec tout ce que cela implique d’un sentiment d’autonomie impossible, si ce n’est carrément interdit ?

Comment penser que ces conditions de vie puissent être sans effets, sur le sujet, sur un enfant ? Notez bien que je ne pose pas encore la question « quels effets ? ». Je souhaite à cet endroit laisser la parole à chacun de ceux que je suis amenée à rencontrer dans ma pratique, pour entendre ce qu’ils m’en disent, lorsqu’ils veulent m’en dire quelque chose. Mais ces éléments font nécessairement partie de la rencontre, ou en tous les cas c’est ainsi que je le conçois. Je vais tout de même vous donner une idée de la teinte que cela prend, très souvent, dans ma pratique, et pour cela je vous renvoie à Alain Vanoeteren, président de l’association Ulysse, qui parle quant à lui de « maladie du séjour », dans un article que vous pourrez trouver dans le livre « Clinique : éthique et politique » [3], il figure dans la bibliographie qui vous a été transmise. Voilà, le titre vous en dit déjà quelque chose.

Pour vous le dire encore autrement, c’est face à une clinique de la déshumanisation que nous nous retrouvons confrontés ; où des politiques, aux conditions d’accueil, du vocabulaire employé aux représentations qui y sont consciemment ou inconsciemment liées, ce n’est plus à de l’humain qu’il est fait place, mais à cet objet, objet d’amour ou de haine, sur lequel sont projetées nos meilleures ou nos plus viles intentions.

Ces familles, les enfants de ces familles sont confrontés à ce que je nommerais sans hésiter une violence politique, où les conditions d’accueil dans les pays d’arrivée ne font que prolonger une violence politique subie dans le pays d’origine, cause de leur exil.
Comment ces éléments résonnent-ils dans une histoire singulière marquée par la quête d’un lieu pour exister ?


[L’auteur choisit de ne pas diffuser dans cet article les éléments cliniques présentés le jour de la formation]

[...]

J’ai par le passé travaillé dans le milieu scolaire, dans une fonction de médiation entre les parents et l’école. Force m’a été de constater que bien souvent, des situations problématiques entre l’institution scolaire et la famille étaient alimentées, si ce n’est parfois naissaient, de l’absence de temps de rencontre couplée d’une réflexion culturaliste de l’école sur la famille. « C ’est comme ça que ça marche chez eux, dans leur culture, mais il faut qu’ils acceptent la culture de l’école républicaine française, qu’ils s’adaptent, qu’ils s’intègrent... » Là où bien souvent un simple temps de rencontre avec les familles me permettait d’entendre que tout se jouait sur une toute autre scène : des problématiques sociales, économiques, psychiques qui n’avaient très souvent rien à voir avec la question culturelle.

Il s’agit de petites illustrations qui m’ont fait réfléchir, en tant que professionnelle, sur notre accueil, sur notre écoute, sur notre ouverture à la rencontre, autrement dit, sur notre potentiel de déplacement. Ne faisons-nous pas, bien souvent, le pas de trop, le pas de travers, entre ce qui serait de la conscience d’une zone d’entre-deux, d’une zone de rencontre, à une position de savoir sur l’autre, qu’il soit culturel ou non ?
Quel peut être le problème posé par la question du savoir culturel ? Il fige les choses, les immobilise, car autant une problématique sociale ou économique ou autre encore laisserait entendre une notion de temporalité, autant celle de culture est souvent teintée d’une notion figée d’inné, de condition absolue et pérenne qui ne peut changer.

Une action de soutien menée par Parole sans frontière

Je vais vous dire quelques mots sur une action que nous avons mise en place à l’association.

Il s’agit d’un action de soutien à la parentalité qui vise particulièrement les familles en situation d’exil et de précarité.
Il comprend un projet de facilitation d’accès aux Lieux d’Accueil Enfant-Parent et des groupes d’échange de soutien à la "parentalité" en langue d’origine.
Ces actions de terrain sont nées suite au travail de réflexion effectué par une équipe plurisdsciplinaire que notre collègue Virginie Lefeuvre avait initié au sein de la commission « Exil et Périnatalité ».
Certes la précarité des conditions de vie de ces familles nous montre que des questions autrement plus urgentes et vitales, telles que la question du logement, de l’alimentation et de la procédure administrative, pour ne citer que celles-ci, sont et doivent être au devant de la scène d’action. Cependant, une action de ce type, visant à soutenir la question de la "parentalité", si je puis dire, et ainsi, soutenir et accompagner ces enfants, par voie indirecte, nous semble très pertinente.
Cette commission avait relevé que la fonction de parent et la place de l’enfant, tant matériellement que symboliquement, étaient réduites à minima de par l’urgence de la situation concrète de ses familles.

Les LAEP ont un principe de fonctionnement caractérisé par une grande souplesse d’accueil, un anonymat et une confidentialité qui nous sont apparus comme des lieux pouvant constituer, peut-être, pour certains, une aire de repos, un lieu où se poser, un lieu repère, qui sait, où être accueilli en tant qu’enfant et parent, en ayant la possibilité de laisser l’étiquette omniprésente de demandeur d’asile à l’entrée, s’ils le souhaitent. Ils peuvent y être accueillis quelque soit leur situation, sans obligation de faire état de leur vie ou de leur parcours, ils sont reçus comme enfants et parents, comme tout autre enfant et parent.
Cela nous semble d’autant plus pertinent que cette action travaille à la fois la question du lien social, souvent fragilisé dans ces situations.

Ces familles y ont déjà accès, théoriquement. Mais les connaissent-elles, pour commencer ?
Notre but est de les informer, au cours de réunions en langue d’origine que nous organisons, de leur présenter ces lieux. Nous leur proposons alors, si elles le souhaitent, d’y être accompagnées la première fois, en présence d’un interprète afin de rendre possible l’entrée en relation avec les accueillants.
Cette action demande principalement un grand effort de coordination, notamment entre les professionnels accueillants et ceux au contact de ces familles, dans leur lieu de résidence où en tant qu’association leur venant en aide.

Dans le cadre du même projet, des groupes d’échange de soutien à la parentalité sont également mis en place. Ils cherchent à offrir un lieu de parole, collectif, aux parents dans des situations de vie particulièrement difficiles. Ils peuvent permettre le recul, par le partage d’expérience.

Je vous renvoie au document de présentation de l’action que vous trouverez ds vos pochettes, elle y est assez détaillée.

L’enfant étranger

Comment penser alors l’accueil du tout-petit ? Peut-être autour de ce terme, qui vous l’avez certainement entendu, n’a cessé de revenir tout au long de mon propos, dans la rencontre. Dans cet espace symbolique de l’ouverture, de la curiosité, de l’écoute, de l’accueil. Dans ce lieu de l’entre-deux, dynamique, souple, symbolique, aux contours flexibles, qui n’aurait pas de place pour des vérités objectives, pour des savoirs pré-établis, mais un lieu qui existe et dont tout l’intérêt est de le faire exister.

Accepter de travailler avec le doute. Une autre manière de parler de rencontre, d’espace de rencontre, pour moi c’est parler de doute. Nous sommes pris dans un discours social qui n’est pas sans effets sur nos pratiques, mais aussi sur les réflexions qui construisent nos pratiques. A l’heure du savoir, de l’expertise, que se passe-t-il lorsque se croisent les discours sur le savoir sur l’autre, sur l’étranger, aux discours sur le savoir sur l’enfant et sur la parentalité ? Car en voilà un discours omniprésent et plus que d’actualité, comment être de bons parents, ou encore comment détecter grâce à nos supers lunettes de professionnels tout-savant quand un parent est bon ?!

Laisser la place au doute, dans notre pratique, oser le doute, je le vois comme étant le seul lieu garantissant l’espace où l’autre pourra se dire et exister. Le doute, comme réel outil de travail, seul garant de cette zone d’entre-deux qu’est la rencontre.
Le doute est inconfortable, le doute est rarement accepté, du côté du professionnel de qui on attend un savoir, une expertise. Le doute demande du temps, mais il m’apparaît comme la pierre angulaire de toute construction professionnelle, en particulier celles au contact de personnes.

Pour conclure, je souhaiterais vous dire quelques mots du livre de Zerdalia Dahoun.
Elle reprend elle aussi cette idée d’entre deux, qu’elle appellera la troisième rive, notamment dans ce très beau livre que je vous conseille chaleureusement, « Les couleurs du silence » [4]. Mme Dahoun a également participé par le passé à des journées de Parole sans frontière, vous pouvez trouver un article sur notre site intitulé « La troisième rive » justement [5].

Elle y parle de son propre vécu ; née en Algérie, elle a grandi pendant l’époque coloniale puis de la guerre, où elle était une des rares « indigènes » à fréquenter l’école coloniale française. Son histoire, elle la dit en termes d’exil, un exil particulier vu qu’elle se sentait en exil tout en étant dans le même pays, la même ville etc... Les frontières pour elles se situaient à l’entrée de l’école, et elle les traversait tous les jours. Elle parle dans ce livre de cette enfance où elle s’est vue grandir étrangère de toute part. D’une part pour sa famille, sa mère qui ne se reconnaissait pas dans l’enfant qu’elle devenait au contact de l’école des « roumi », cette femme dont l’incompréhension était telle qu’elle pouvait devenir violente face à cette enfant à qui elle pensait ne plus pouvoir transmettre ses valeurs, ce qui faisait sens pour elle ; d’autre part pour l’école, pour cette institutrice qui la renvoyait à son statut d’indigène, avec tous le mépris que son regard pouvait contenir, mépris certainement véhiculé et infusé du discours social de l’époque. Je n’ai malheureusement pas le temps de vous parler plus longuement de ce livre mais je voudrais vous renvoyer un des ses propos,

« Ce que je n’assumais pas, je crois, c’était d’être le mauvais objet pour l’autre, d’être différente. Je n’avais pas honte de mes parents pour eux-mêmes, et je les aimais ; ce qui me pesait, c’était la façon dont mes congénères et leurs familles les voyaient ! »

Dans cette histoire, l’école, dans ce qu’elle représente du premier lieu de socialisation, extérieur à la famille, que renvoie-t-elle à cette enfant ? Le regard qu’elle porte sur elle et sur les siens ne vient-il pas signifier qu’elle n’est pas la semblable de ses semblables ?

L’époque de ces faits, de fin de colonialisme et de guerre, pourrait nous autoriser à mettre une distance qui nous permettrait d’écarter la question. Mais les discours actuels ne sont-ils pas, sous une autre teinte, dans la même logique de différenciation radicale, sur la base d’une logique culturaliste ? Pensons un instant à la manière dont ça peut faire effet chez un enfant dès lors qu’il est désigné, perçu comme différent de ses semblables. Cette différence peut conduire à une prise de conscience précoce : suscitera-t-elle honte ou fierté ? Chaque enfant est différent, il est important de les concevoir ainsi, mais sous l’enrobage culturel, ne renvoie-t-on pas une différence supplémentaire, une différence radicale qui coupe des semblables ? Une fois encore, que faisons-nous de cette dimension interculturelle, certes existante, mais si facilement encombrante ? Ne coure-t-on pas le risque d’encombrer les enfants avec cette désignation ? Ou peut-être à la limite en étant attentif de renvoyer de la différence partout et en chacun ? Peut-on réfléchir alors en termes de formulation ? Quelle est notre formulation et que renvoie-t-elle ? En quoi fait-elle écho à un discours social qui lui peut être réducteur et dangereux au lieu où il ne laisse plus de place à l’autre ? Quelles sont les représentations de la figure de l’étranger portées par le discours social, et quelle part de ces représentations sont-elles passées dans nos conceptions, nos pratiques ? En quoi alors cela peut-il agir sur les enfants que nous accueillons ? Je me pose la question.

Cette intervention a eu lieu dans le cadre des Journées de Parole sans frontière - "Exil, précarité, petite enfance : quel accueil pour le tout-petit ?" du 7 Janvier 2011.

Voir le programme de la journée


[1SIBONY D., L’entre deux, l’origine en partage, Editions du Seuil, 1991

[2BENSLAMA F., « La demeure empruntée » in Psychologie Clinique, n°3, 1997, pp.42

[3GUERRERO O., MALHOU A., (sous la direction de) Clinique : éthique et politique, Les enjeux dans le soin aux personnes victimes de la torture et de la violence politique, Editions de l’Association Primo Levi

[4DAHOUN Z., Les couleurs du silence, Le mutisme des enfants de migrants, Calmann-Lévy, 1995

[5DAHOUN Z., "LA Troisième Rive" in séminaire "Psychiatre, psychothérapie et culture(s)", Parole sans frontière, 1999-2000
http://www.p-s-f.com/psf/spip.php ?article245&var_recherche=dahoun

Rechercher