PAROLE SANS FRONTIERE - PSYCHANALYSE ET EXIL
Vous êtes ici : Accueil » Publications et textes en ligne » Regards venus d’ailleurs » DE QUOI LA LOI EST-ELLE LE NOM ? par Docteur BENOUNICHE ABDELHAK

DE QUOI LA LOI EST-ELLE LE NOM ? par Docteur BENOUNICHE ABDELHAK

D 28 février 2012     H 20:21     A     C 0 messages


DE QUOI LA LOI EST-ELLE LE NOM ? [1]

par Docteur BENOUNICHE ABDELHAK [2]

Permettez-moi de soumettre à votre réflexion une proposition que je vais tenter d’étayer : la loi juridique est un effet de la loi symbolique qui constitue son support, son fondement et sa condition.

Le Droit émane d’une loi fondamentale, non écrite, dont l’efficience se propage à travers des textes de loi qui tirent leur raison d’être et leur légitimité de l’imposition d’une loi première, symbolique, condition à l’existence de lois écrites.

Auteur d’articles de loi, de textes juridiques, de codes et de réglementations, le Droit est un effet de discours, conséquence d’un autre discours développant ses thèses sur une autre scène, ailleurs que là où il parle. Il partage avec le discours médical la même illusion sur ce qui les constitue en propre : effets de discours et non cause de discours. Ces deux disciplines s’autorisent à dire la Norme et le Droit, alors que ces catégories ne peuvent être saisies qu’en tant que rejetons d’un ordre qui déploie ailleurs sa vision du monde. L’idéologie sert à légitimer la violence du politique par un argumentaire où la conscience se leurre sur elle-même et sur son objet d’étude. De fait, le discours médical et le discours juridique développent leurs logiques en méconnaissant systématiquement le discours qui se tient derrière, en coulisse, qui leur donne un semblant de vérité et à qui ils donnent en retour sa justification.

Nous sommes donc parlés par des discours qui étaient là, avant nous et qui demeurerons après nous. Cet état de fait est à l’origine de la dimension de leurre où nous nous trouvons, croyant être les maîtres du discours alors que nous en sommes les dociles serviteurs. Ainsi, nous nous illusionnons sur la maitrise de nos objets d’étude, le fou, le criminel, sans jamais percevoir les lignes de force qui guident nos pratiques et prêtent un semblant de vérité à nos actes.

La rencontre ratée avec le fou est marquée d’emblée par le sceau de ce malentendu fondamental où le discours normatif croise celui de la déraison et ne perçoit pas celui de la souffrance.

Si le signe clinique renvoie à une chose, une entité abstraite et désincarnée comme un diagnostic ou une maladie, le signifiant représente le sujet, celui de la souffrance niée et occultée. Par-delà une clinique du signe, il importe donc de promouvoir une clinique du signifiant, seule apte à poser la question du sujet.

Le Droit ignore la souffrance et la subjectivité, la loi est anti-subjective. En posant la thèse de la Norme, elle occulte la question du fou en qui elle ne voit que transgression à la dite Norme.

L’occultation de la subjectivité se paie d’un lourd tribut, celui de la violence d’un discours qui croit dire la raison à l’endroit de la folie alors qu’il est lui-même l’envers d’un autre discours dont il constitue l’ombre portée.

La déshumanisation n’est pas, dans son principe, affaire de charité où l’habillement et l’alimentation du fou font œuvre de diversion, elle est incluse dans le corpus conceptuel du Droit, bâti sur l’occultation de la subjectivité chez un prévenu déclaré fou et sujet de non-droit. L’humanisation du soin ne consiste pas en des actions de voirie publique relevant de la compétence des gestionnaires, elle est dans son essence reconnaissance au fou de sa dignité d’homme, incompatible avec l’étiquette juridico-psychiatrique d’incapable majeur.

Il reste que nous fonctionnons à l’intérieur d’un système donné, hérité du système psychiatrique colonial qui a survécu aux vicissitudes de l’indépendance et continue à fortement imprégner nos idées et nos pratiques. Ce système, dont FANON avait démonté les logiques de fonctionnement, notamment la caractérisation ethnique de l’indigène nord-africain, ce système perdure à travers les montages aliénants et mystifiants qui continuent à rendre étranges et étrangers les usagers de la psychiatrie.

Les consciences domestiquées et abruties par les discours du maitre qui pullulent çà et là sont prêtes à avaliser les discours aliénants et à prêter une oreille attentive aux chants des sirènes qui nous bercent d’illusions et endorment nos vigilances en nous faisant croire que tous les problèmes sont réglés, les solutions trouvées et qu’il faut se soumettre aux argumentaires de la vérité, telle qu’elle est révélée par le discours de la science. A l’aune de cette vérité, nous sommes sommés de saluer l’avènement de l’homme neuronal, machinerie complexe de récepteurs et de neuromédiateurs censée avoir le dernier mot sur la folie. De l’homme sans cortex de la science coloniale à l’homme plein de neurones de la science mondiale, disons simplement que les ex-colonisés… ne savent plus où donner de la tête !

L’assomption de ces constructions a pour condition l’occultation de deux champs dont le poids sur nos existences est considérable : le champ psychique et le champ social. Qui dira les filandreuses et sinueuses relations qui lient le socius au psychique ? Chaque violence faite à la subjectivité, son occultation en est une, se répercute sur le social en termes d’effondrement des repères symboliques ou encore de disparition du lien social. Si l’individu est un être social, « génétiquement social » disait WALLON, il faut alors tirer les conséquences d’une idéologie qui s’avance masquée sous le sceau de la science, imposant un individu coupé de ses actes, retranché de son psychisme, réduit à un agencement neuronique, ensemble complexe proche de la robotique et autres outils informatiques.

Le discours de la science occulte la subjectivité, il a pour visée la Norme, non la souffrance. Le Droit est une émanation de ce discours, son application à l’acte criminel quand il s’agit de déterminer si son auteur est pénalement responsable ou pas, auquel cas la folie est invoquée et le non-lieu déclaré.

Pour sortir de l’impasse dans laquelle se fourvoie un Droit soucieux de l’ordre et de la norme, gommant le fou de toute existence juridique, il nous faut revenir à l’anthropologie et aux mythes qui racontent l’histoire des sociétés humaines, c’est-à-dire ce qui sous-tend l’existence de relations pacifiées entre les hommes, justement par l’émergence et la médiation de la loi.

La mise en place de cette loi fondamentale, loi symbolique constitutive du lien social, a lieu par une opération inaugurale, le meurtre psychique du père. Le mythe de la horde primitive, conceptualisé par FREUD, rend compte de l’assomption de cette loi opérante, où le crime constitue l’horizon de tous les humains dans leur rapport au monde où il y est inscrit structuralement : nous sommes les descendants d’une longue lignée d’assassins.

Les frères de la horde primitive s’accordent pour tuer le père et s’emparer ainsi des femmes à lui seul réservées. Le crime accompli, les frères sont pris de remords et concluent un pacte sur l’autel du père mort, renonçant à la violence et au meurtre et se consacrant à l’adoration du père mort en élevant à sa mémoire un totem.

La loi est donc pacte et effacement de la trace de l’acte, elle suppose que l’acte a déjà eu lieu, que le meurtre a déjà été commis. Il s’agit pour le Droit de répartir entre les frères les biens jouissifs du père en effaçant toute trace de ce meurtre originel.

La vie sociale, la civilisation a pour condition le meurtre psychique du père et le pacte social qui pacifie les relations sociales a pour soubassement le meurtre et son oubli.

Le meurtre du père se répète pour chaque sujet, car chacun a besoin de refaire pour lui-même le long chemin qui, de l’interdit de l’objet premier qu’est la mère à celui du meurtre du père, aura à le constituer comme sujet humain. Auparavant, il aura à renoncer et à se séparer d’avec la mère, sous peine de mettre en péril son existence psychique. Tout ce qui supporte cette opération de séparation, le père, est objet de haine. C’est pourquoi le crime porte en lui le meurtre du père et subjugue la communauté des frères par le mirage de la fusion avec la mère enfin retrouvée.

Il s’agit donc dans tout crime de répéter ce qui est constitutif du sujet.

Le Droit peut maintenant déployer le spectacle d’un homme mis en demeure de s’expliquer sur un acte, le crime, devant une communauté, ses frères, ses semblables, dans une dramaturgie dont la montée en puissance connaitra son acmé avec le jugement.

Permettez-moi maintenant de rappeler ma proposition : tout texte de loi ou article juridique est la manifestation écrite d’une loi symbolique non écrite mais agissante qui donne au Droit un contenant et une épaisseur que seule la prééminence de l’ordre symbolique est susceptible de procurer. Les articles qui composent le Droit sont les rejetons de cet ordre symbolique fondateur.

Si la loi se situe en deçà du symbolique, elle ne peut rien dire sur le meurtre du père et se condamne au silence sur le crime et son auteur en déclarant l’acte non advenu. Cette chute de la loi hors du symbolique peut se déceler lors des périodes troublées qui affectent les groupes humains, où les repères s’effondrent et font faillite donnant lieu à des processus destructeurs de la psyché collective et du lien social. Ces ruptures avec ce qui sous-tend les lois entrainent un délitement et une déchirure dans le lien et dans le pacte garants de la cohésion sociale. Les frères sont déliés de leur promesse, une violence meurtrière surgit au sein du groupe et l’on assiste au retour sur la scène sociale de la figure du père autoritaire, archaïque et haineux, soumettant à sa domination une communauté égarée. L’irruption de la violence et de la barbarie se nourrit de ces faillites du symbolique qui transforment la société des pères soumise à la loi en horde des frères soumettant le groupe à leur tyrannie. Les exemples sanglants de notre histoire récente montrent le prix à payer quand le symbolique s’effondre et que des discours totalitaires prennent le relai en désignant à la foule haineuse des victimes expiatoires : l’Autre, l’étranger, la femme, le fou sont exclus de la communauté, souvent de la vie. Quand les structures symboliques médiatisées par la référence à la loi, c’est-à-dire au père mort, sont en faillite, alors le règne des frères de la horde organise le massacre des vivants.

Voilà pourquoi le Droit, désarrimé de son centre de gravité symbolique constitué par la référence à la loi du père mort, promulguera des lois orphelines, périphériques à ce qui constitue leur noyau fondamental, l’ordre symbolique, dans lequel l’acte déclaré non-lieu n’est plus passé sous silence mais peut se subjectiver dans une parole pour que du sens l’arrache au non-sens où l’avait confiné la loi.

Quelle meilleure illustration de cette subjectivation que ces mots prononcés par un esprit éclairé de ce temps, à la suite d’un non-lieu pour « état de démence » qui avait effacé le crime dont il était l’auteur sur la personne de sa femme, mots écrits pour « soulever la pierre tombale du silence » qui pesait sur son acte : « II est probable qu’on trouvera choquant que je ne me résigne pas au silence après l’acte que j’ai commis, et aussi le non-lieu qui l’a sanctionné et dont j’ai, suivant l’expression spontanée, bénéficié.

Mais si je n’avais pas eu ce bénéfice, j’aurais dû comparaître. Et si j’avais dû comparaître, j’aurais eu à répondre. Ce livre est cette réponse à laquelle autrement j’aurais été astreint. Et tout ce que je demande, c’est qu’on me l’accorde ; qu’on m’accorde maintenant ce qui aurait pu alors être une obligation. Bien entendu, j’ai conscience que la réponse que je tente ici n’est ni dans les règles d’une comparution qui n’a pas eu lieu, ni dans la forme qu’elle y aurait prise. Je me demande toutefois si le manque, passé et à jamais, de cette comparution, de ses règles et de sa forme, n’expose pas finalement plus encore ce que je vais tâcher de dire à l’appréciation publique et à sa liberté. En tout cas je le souhaite. C’est mon sort de ne penser calmer une inquiétude qu’en en courant indéfiniment d’autres », LOUIS ALTHUSSER [3].


[1Rencontre « psychiatrie et justice »
HP BLIDA, 02 /06/2011

[2Service de psychiatrie du CHU BAB-EL-OUED, Alger

[3L’avenir dure longtemps (suivi de Les faits)], Stock / IMEC, 1992 ; réédition augmentée et présenté par Olivier Corpet et Yann Moulier Boutang, Le Livre de Poche n° 9785, 1994.

Rechercher