PAROLE SANS FRONTIERE - PSYCHANALYSE ET EXIL

Au sujet de l’interprète par Jérémie MERCIER

D 11 mai 2004     H 23:22     A     C 0 messages


Au sujet de l’interprète

Jérémie Mercier [1]

Introduction

Ce texte est la forme condensée d’un travail de recherche sur la personne de l’interprète en psychothérapie. Des entretiens de recherche avec des interprètes de Migrations Santé Alsace [2]et des observations de cette pratique en constituent le matériel. Il s’agissait de premiers entretiens dans le cadre de la consultation transculturelle de la policlinique psychiatrique de Strasbourg, auxquels K. KHELIL (psychologue clinicien à la consultation) m’a permis d’assister.

Il s’agit de saisir ce qui est à l’œuvre dans le cadre psychothérapeutique du fait de la présence de l’interprète et dans la parole qu’il donne à entendre. D’emblée, la problématique concerne l’accueil d’une parole autre. A-t-on besoin d’ajouter « culturellement autre » ? Ecart de culture et de langue. La situation avec interprète met en exergue cet écart, elle le radicalise. Mais cet écart reprend l’écart de soi à soi, du corps et du psychisme, du soi et du non soi. Cette coupure originelle inscrite dans l’ordre du langage qui a pour avatar l’être parlant. La psychanalyse est une théorie de l’écart. Tous les acteurs de la situation interculturelle - dans une pratique inspirée par la psychanalyse - doivent supporter cet écart. Dans une situation “classique” il y a de la différence, de l’écart radical même, qui met en défaut les participants. Dans la situation interculturelle l’écart semble identifié d’emblée ; c’est la culture, la langue. Mais n’est-ce pas un moyen de recouvrir ce hiatus qui est écart d’un sujet à l’autre et du sujet à lui-même ?

Evoquons le truchement par le biais de J. HASSOUN [3] : Le truchement était un individu embauché pour accompagner les gens qui allaient en terre sainte. Il avait la fonction d’interprète, de traducteur et servait d’intermédiaire. De plus, il traduisait - sans en connaître un mot ajoute HASSOUN -, l’inconnaissable des hiéroglyphes. Ainsi il leur donnait leur poids signifiant. « Le truchement émet une parole là où il y a de l’impossible à voir, sinon à imaginer, ou de l’incomplétude dans ce qui relève de la seule donnée des sens... » (p 20). Il ne se contente pas d’être une machine traductrice et de « débiter de la signification ». De plus il créait le doute et la surprise chez des européens assis sur leur certitude. Or du doute et de la surprise surgit l’acte thérapeutique dans la parole.

L’interprète linguistique dans sa mission d’intermédiaire entre un patient et un thérapeute fait de même ; c’est lui qui met une parole sur l’incompréhension des deux parties. Il comble en quelque sorte le Réel de l’écart mis en exergue par la situation.

Cette notion introductive d’écart nous place d’emblée dans ce qui est mon propos ici et qui ne se limite pas à cette situation spécifique ; d’une certaine impossibilité dans la rencontre et son dépassement.

I. En psychothérapie, un travail sur le sens.

Cet écrit se base sur le travail de la consultation interculturelle de la policlinique de Strasbourg (Fédération de Psychiatrie, Hôpitaux Universitaires). En substance, cette pratique a pour préalable le pari que la situation à trois va permettre, par l’investissement des langues et par l’acte de traduction, d’ébranler un discours figé et stéréotypé. Mais considérons-la sous l’angle du pôle imaginaire.

L’imaginaire prévaut à toute rencontre et notamment à la rencontre interculturelle. Avec celle-ci, on baigne souvent dans un imaginaire ethnologique, et pour certains ce dernier est prévalent. Imaginaire qu’une réalité, celle de la rencontre, vient circonscrire car mis en acte, l’acte de traduire par exemple. La situation avec interprète, véritable mise en scène, devient un espace de jeu pour les participants, qui manipulent les signifiants - l’imaginaire est alors pris dans un réseau signifiant symbolique -, dans le travail sur la langue par la traduction. Ils font ainsi ouvrir la parole à de nouvelles associations pour que la place soit faite au sujet. Pour résumer, ce travail consiste à mettre du sens.

Dans le cadre psychothérapique, il s’agit d’un travail sur le sens plus que sur le signifiant - par rapport à l’analyse que nous aborderons par la suite - qui fait de l’individu engagé dans ce travail, du traducteur et du thérapeute des « interprètes en quête de sens » [4].

a) Influence et implication subjective de l’interprète

Selon le sens étymologique - puisque à tout prix il faut trouver du sens - traduire signifie passer d’une rive à l’autre (traducere) et par là on entend l’impossibilité d’une rencontre entre deux langues dont les rivages sont irrémédiablement distants. Il y a pourtant un passage possible que le traducteur peut permettre. Mais traduire, transmettre, c’est aussi trahir (du latin tradure). En ce sens, l’interprète, dans sa mission de faire passer une parole d’un individu à un autre, ne peut que la trahir. Ceci caractérise les difficultés et les effets de la traduction.

DELEGUE raconte comment Jérôme, au IVe siècle, traduisit les Ecritures. Sa théorie de la traduction était d’« avoir voulu, là même où l’ordre des mots fait mystère, non pas passer du mot au mot, mais du sens au sens » [5]. Dans la situation thérapeutique avec interprète, les traducteurs interrogés parlent de « trouver le sens », avec l’illusion qu’il y a un sens caché à découvrir [6]. Ne s’agirait-il pas plus de mettre du sens au sens, surtout quand ce qui est dit fait mystère ? C’est ce qui me semble être le cas quand il est dit, « on essaie d’interpréter des petits signes, des petits gestes [7] », « je me mets dans leur peau », « je comprends ». La formation des traducteurs interprètes les incite au maximum à gommer les achoppements du discours en mettant l’accent sur du sens à donner et en considérant ces “ratés” comme des bruits dans la communication. Ainsi, ils trahissent le sujet qu’ils sont sensés faire entendre. La trahison dans la traduction est inévitable, comme dans tout rapport langagier qui fait intervenir le signifiant et l’interprétation. Mais cela ne constitue pas un obstacle spécifique à ce dispositif. Car l’interprète facilite le contact avec le patient, il crée un espace où la communication est possible et donc un lieu - le thérapeute y participe - où ce qui lui est dit pourra être entendu et entendu par une institution. Lieu bien rare pour un immigré. Même si ces espaces sont conçus et soutenus par des conceptions différentes d’une pratique à l’autre (à Strasbourg ou à Bobigny), ils participent à cet accueil au sens plein.

Pour L. MILLOSHI, F. OSMANI, S. FIERDEPIED, M. MONTAGUT [8], l’interprète ne peut traduire mot à mot, il est dans un entre-deux et s’appuie sur le sens. Ce que nous avons dit. La traduction n’est pas indépendante du sujet qui traduit. Il y a filtrage. Le “psy” peut se servir de ce filtrage. Restons-en, pour l’instant à considérer ce filtrage et ce qui est en jeu dans la traduction ; c’est-à-dire de la subjectivité de l’interprète. Ce dernier ne mettrait-il pas de lui pour combler l’écart ? C’est cette question, ou postulat, qui se trouve être point de départ de ce travail.

Un élément lors des observations d’entretien attire l’attention. Il s’agit du rapport de l’interprète au sujet de l’énonciation ; par exemple certain(e)s traduisent en disant je. Ce qui constitue une interprétation au sens de mettre de soi sur ce qui est entendu. Par-là, est-ce que cela ne laisserait pas la possibilité pour le traducteur de se dire ? Ou est-ce une manifestation possible d’un effacement, non pas du sujet, mais du moi de l’interprète, qui se fait comme plus transparent ? Il parviendrait parfois à se faire oublier, en ne prêtant que sa voix ; moments de grâce linguistique. « On ne peut espérer ici de l’interprète la distance, le détachement, la neutralité indispensable à la sauvegarde du caractère personnel de l’expression du sujet... ».

Comme M. CHABANE [9] nous postulons l’implication personnelle de l’interprète dans son interprétation. L’interprète reformule ce qui lui paraît important, ou tout simplement dicible, il rapporte des résumés, sélectionne ce qui lui parait utile au thérapeute. Il filtre en occultant les propos qui lui paraissent sans importance ou risquant de desservir le patient ou lui-même. Il est interpellé pendant sa traduction. Dans notre recherche nous avons pu repérer cette implication subjective. D’après la plupart des interprètes, il est difficile pour le patient de se retrouver en psychiatrie. Mais cela n’est-il pas difficile pour tout un chacun ? Lors des entretiens de recherche, le traducteur élude le récit de ses affects lors de son travail. Son discours se focalise sur la fonction et le statut de traducteur dans le travail thérapeutique. Il n’est rien dit sur le fait d’endosser cette place. Comme si des mécanismes de défense se faisaient jour. Dans son principe même, la traduction simultanée devient acte défensif ; par exemple une interprète dit qu’elle entend, puis traduit et dans l’instant c’est oublié, comme par un mouvement de refoulement. Une mise à distance, un effacement est toujours possible.

Les interprètes interviewées parlent de moments de difficultés dans le travail : « C’est difficile », « pas évident », « C’est des histoires très très dures », « ça touche », certains moments suscitent la « peur »... Nous entendons cette difficulté ressentie [10]d’aller voir un psychologue. Ou plutôt d’être dans un cadre où elles sont elles-mêmes confrontées à un sujet-supposé-savoir, à un « professionnel » de “l’âme”. Ceci peut expliquer le fait que la représentation du psychologue par l’interprète soit teintée d’ambivalence ; le thérapeute à la fois proche et tout autant éloigné, mis à l’écart. Il y a la collaboration et la méfiance.

Parfois interprète et psy forment une même entité (« on ») et à d’autres moments ils sont distinctement séparés. Cette ambivalence lien/séparation pourrait correspondre à la fascination et la peur d’un savoir sur soi, d’une démarche vers ce savoir et une résistance.

On perçoit que l’interprète est impliqué en tant que sujet dans ce cadre. Or l’implication subjective dans un travail thérapeutique met en jeu quelque chose du désir de chacun. Le thérapeute ne peut-il pas être sujet-supposé-savoir pour l’interprète également ? Comment faut-il alors entendre l’adjectif employé : « il faut être patient » ? Comment le thérapeute s’accommode-t-il du désir de l’interprète d’être-là ? Son corollaire étant de savoir si cela implique qu’il s’agit d’une double thérapie, c’est-à-dire qu’une double écoute est nécessaire pour que le thérapeute distingue ce qui vient du patient seulement. C’est au transfert entre interprète et thérapeute que nous conduit cette réflexion. Mais attachons-nous pour l’instant à la personne du thérapeute.

b) Place du « psy »

Si le psychologue est en place de ce sujet-supposé-savoir, en même temps il est fragilisé. En effet, l’interprète coupe la parole du thérapeute pour traduire. Il pose des questions de sa propre initiative et oriente les débats. Il trie ce qu’il entend et privilégie un aspect, ce qui lui semble intéressant - peut-être aussi parfois en guise de résistance afin d’éviter le reste - ou ce qui pourrait être intéressant pour le thérapeute. On peut se demander si ses questions et interventions vont dans un sens qui serait supposé être celui du thérapeute .

Celui-ci est parfois parlé comme manquant et ce manque au niveau de la langue appelle une aide. Manque que l’interprète comble. En extrapolant nous pouvons rapprocher ce fait d’une tentative pour se placer comme celui qui aide le sujet qui est supposé détenir le savoir ; l’interprète ne se situerait-il pas à cet endroit comme jouissance de l’Autre ? Nous aurions là les prémices d’un transfert entre l’interprète et le thérapeute.

La temporalité due à la traduction est également intéressante. Peut-on dire que le temps du retour au thérapeute place celui-ci à l’écart de ce qui ce joue ? C’est un facteur non négligeable, qui s’articule avec la relation patient-interprète ainsi qu’avec le style de chacun et notamment du médecin. A ce propos une interprète dit ceci ; « ...Les temps, ta traduction casse les, enfin les, enfin si je peux dire entre guillemet, psychothérapeutes... ». Avec cette image - et pour revenir sur les réflexions au sujet du psychologue comme manquant -, le traducteur n’est-il pas ici celui qui castre le thérapeute par le temps de sa traduction ? Même si sa position de savoir supposé lui est ensuite rendue. Nous l’avons entrevu, la représentation du psychologue par l’interprète est teintée d’ambivalence. Le psychologue doit-il accepter de perdre quelque chose de sa fonction quand l’interprète prend des initiatives ? Le dire de ce dernier est en tout cas hors de maîtrise. Nous ne pouvons concevoir que le thérapeute doit maîtriser tout ce qui se déroule même si c’est un fantasme courant.

Nous avons parlé de manque au niveau de la langue. N’est-ce pas à cet endroit que certains thérapeutes ont du mal à supporter le dispositif ? Ne pas comprendre, dit LAZNIK PENOT [11] n’est pas seulement un handicap, mais l’illusion de comprendre, grâce à laquelle on peut se sentir soulagé face à un autiste - comme face à toutes les personnes qui viennent consulter - n’est qu’une illusion. “ Tout ” comprendre est impossible, mais en avoir l’illusion est parfois malheureusement possible. Terminons cette parenthèse avec LACAN [12], « commenter un texte, c’est comme faire une analyse (...) Une des choses dont nous devons le plus nous garder, c’est de comprendre trop, de comprendre plus que ce qu’il y a dans le discours du sujet. Interpréter et s’imaginer comprendre, ce n’est pas la même chose. C’est exactement le contraire. Je dirais qui plus est, que c’est sur la base d’un certain refus de la compréhension que nous poussons la porte de la compréhension. » L’interprète ne permet-il pas de poser cette illusion de compréhension ?

De même, si le patient est dépossédé de son dire par l’interprète - nous convenons qu’il s’agit d’un aspect des choses qui se jouent pour le patient -, on peut en dire autant pour le psychologue qui dépossédé de son dire peut aussi l’être de sa position de savoir. Mais être thérapeute, c’est accepter de ne pas être le sujet qui sait. Peut-être tous ne peuvent pas l’accepter. Le psychologue doit faire le deuil de la maîtrise de ce qui est dit. Il doit aller au-delà. C’est peut-être ainsi qu’il peut garantir la neutralité de ce cadre thérapeutique particulier.

Quelque soit la place de l’interprète, le thérapeute doit toujours représenter une place symbolique. Après, il est là pour voir ce qui se passe entre. Le texte « L’entre trois » aborde la confiance indispensable entre thérapeute et interprète. Le travail ensemble n’est possible et en tout cas enrichissant, « qu’en étant la résultante d’une rencontre, ou, pour le dire autrement, d’un transfert. [13] » Les auteurs postulent donc, comme nous le faisons, que des mouvements transférentiels se font jour dans la relation thérapeute/interprète.

c) La culture en jeu

Il convient d’aborder la notion de culture mise en avant dans ce dispositif. Pour ce faire, je prends appui sur l’article de J.M HEINRICH : La signification de la notion de culture [14]. Acquisition culturelle et désir y sont intriqués. La culture, c’est du collectif qui a une portée subjective, qui s’interprète singulièrement. De la culture au sujet, de la langue au langage. Ce qui ressort de ce constat, c’est la culture en tant que création intersubjective dont le but est de donner du sens, de donner des réponses. Autrement dit, donner sens à tout ce à quoi l’humain - est humain qui est entré dans la culture - est confronté d’impensable [15] : au Réel, au réel de l’écart. C’est la manière subjective de porter cette culture, de porter l’exil et la nouvelle vie (l’acculturation) qui permet de donner sens. C’est autour de signifiants porteurs que va pouvoir se construire une “historicisation” de l’existence. Les signifiants portant cette dimension culturelle sont à déployer. Ce qu’en dit l’interprète n’est que sa propre résonance à cette culture dite commune au patient. Ce sont ses signifiants, son rapport subjectif à la culture qui transparaît.

Cela renvoie à la question du statut de ces informations en rapport avec la subjectivité du patient. Le rôle du traducteur comme informateur culturel prend place ici. A quoi CHABANE [16] répond que « si la connaissance de la tradition est indispensable pour comprendre ce que les consultants nous disent, il faut se garder de conclure que toute formulation d’un problème personnel doive nécessairement se faire à travers le moule d’un code culturel (...) En effet, il ne faut pas confondre l’information dont nous pouvons disposer à propos des données culturelles et la position personnelle d’un individu face à ces mêmes données » puis plus loin : « le décodage des données culturelles n’est pas une fin en soi ; Celles-ci doivent être prises en compte à travers la manière dont l’individu se les approprie pour construire une voie qui lui soit propre. » Notre place, celle du thérapeute, n’est pas celle du médecin traditionnel. Mais quelle est celle de l’interprète à travers un certain rapport - subjectif - à la culture ?

Le contexte thérapeutique le renvoie à son histoire personnelle. Ainsi, une interprète parle de la région du monde d’où sont originaires les personnes qui ont besoin de son interprétariat, puis elle évoque sa grand-mère. On peut préciser que les associations à sa propre histoire sont facilitées par la communauté de culture entre interprète et patient. Certaines interprètes ont une origine culturelle commune avec les patients ; « ...dans notre culture... ». D’autres, issues - elles aussi de l’immigration - d’un pays ancien colonisateur du pays dont sont originaires les patients qu’elle médiatise ; « ...je me sens pas trop éloignée... ». On peut en tout cas parler d’une communauté de culture entre patient et interprète. Communauté de culture qui serait plutôt de l’ordre de l’illusion d’une proximité.

Il y a dans cette position un certain rapport de culture qui est à l’œuvre. Dans le choix même de faire ce travail d’interprète dans le cadre psychothérapique, n’y a-t-il pas le vœu de remettre en jeu ces questions d’exils ? Parce que ces questions ne seraient pas dépassées et seraient encore trop insistantes. Est-ce que cela ne renvoie pas à ses propres sentiments de douleur et de souffrance véhiculés par la langue maternelle ? Nous ne pouvons en dire plus mais il semble que la situation interculturelle remette en jeu pour certains par exemple une identité culturelle “double” ; « ...dans quelle culture que je me mette moi... ». C’est de son propre rapport à ces langues, principalement à sa langue maternelle que cette interprète nous parle et par-là de son rapport singulier à sa culture d’origine ; « ...dans la tête c’est la culture... ».
Le cadre poserait l’identification forcée du sujet à sa culture. C’est-à-dire que l’interprète rappelle au patient sa culture ou tout du moins, la différence culturelle d’avec le thérapeute (et donc sa situation d’immigré ?). De là on peut faire l’hypothèse que le patient se positionne par rapport à l’interprète comme par rapport sa propre culture. Ce qui se rejouerait ici envers le traducteur, dans le transfert, serait le rapport du patient à sa culture d’origine. Comment ces rencontres inter-culturelles situent-elles patients et interprètes en regard de leur culture ?

d) Le rapport de l’interprète avec le patient

Nous allons maintenant essayer de saisir le rapport de l’interprète avec le patient en fonction de la représentation qu’a ce dernier pour son interprète. Qu’est ce que représente l’interprète pour un “frère en exil” ? Posons quelques hypothèses. Il peut se faire représentant d’une culture d’origine pour le patient. Mais en même temps représenter l’immigration réussie ; c’est-à-dire un autre lui-même qui a réussi son exil [17]. Passé et avenir se côtoient sur une même personne qui devient lieu d’identification. Qu’est ce que le patient pourrait rejouer dans cette identification si ce n’est son propre rapport subjectif à sa culture ?
CHABANE [18] parle d’une solidarité ethnique qui unit patient et interprète. « Dans notre culture » dit une interprète. N’y aurait-il pas pour le patient une illusion d’être mieux compris par un “compatriote” dans le cadre thérapeutique ? Ce cadre qui place lui-même l’interprète comme représentant du patient. Il serait sa voix.
Avant de déposséder le patient, considérons un autre commentaire de CHABANE [19]. Il se termine ainsi : « ...de par la place qu’on lui assigne, il se trouve socialement engagé auprès du patient. » Reprenons juste le terme « socialement » et posons la question de l’interprète comme représentant social. Certains auteurs l’avancent. Considérons-le comme un tiers à la relation thérapeutique. Ce tiers reprend une parole personnelle pour en faire un acte collectif, donc acte social. Il engage le locuteur dans son propos en regard du social. En ce sens l’interprète est vécu comme un tiers social. D’ailleurs, l’interprète est son intermédiaire avec la société d’accueil dans ses démarches administratives et de soin. Ne nous arrêtons pas à cette observation.

Nous pouvons parler d’une certaine proximité interprète-patient. L’interprète est au côté du patient. Bien plus qu’une remarque topologique, c’est d’une proximité sociale dont il est question. Sans que cela vire à la confrontation avec le thérapeute - quoique ! -, l’interprète va jusqu’à être du côté du patient. A cet endroit, c’est l’interprète qui s’identifie au patient qu’il représente auprès du psychologue. Mais ce qui nous importe est d’y inclure le désir de l’interprète d’être là. Car dans son rapport au patient et de sa position dans cette relation il s’agissait dans certains entretiens par exemple, à la fois d’un fantasme de réparation et de maîtrise. On le voit c’est toutes les “mises en sens” subjectives de l’interprète qui sont agissantes dans ce cadre.

Mais comment le patient perçoit-il cette proximité ? Que représente pour lui le traducteur ? Comme un même que lui, posé en idéal du Moi par l’exil réussi qu’il représente ? Comme une bonne mère qui « aide » « soutien » et « aime » [20] ? Représente-t-il un surmoi ? Quand l’interprète est engagé dans un travail psychothérapique, peut-il tenir cette position d’assistance en plus de celle de compatriote ? On peut toutefois dire que cela a de l’influence sur son écoute. Mais il doit tout aussi bien se trouver dans la situation inverse d’un écart, d’une méfiance, de la part du patient pour la personne de l’interprète et donc par extension pour sa propre culture d’origine. On peut néanmoins conclure que la manière dont le patient se situe par rapport à l’interprète donne des indications sur sa position subjective dans la relation thérapeutique.
Revenons sur le dispositif même de cette thérapie à trois. Il peut être qualifié comme un retour aux sources dans la réapparition de la langue maternelle. D’ailleurs LAGACHE écrit : « Plus proche des conflits, la langue maternelle est peut-être seule capable d’y donner un complet accès ; mais la nature même de ces conflits peut faire rejeter la langue maternelle ou frapper son emploi d’interdit. » [21]. On retrouve ici, le positionnement du patient face à sa culture, sa langue, d’origine. Pour annoncer ce dont il sera question ensuite, j’ajouterais que si la situation de la consultation polylingue convoque la question de l’origine, celle-ci, comme le dit NASIO [22], ne consiste pas à revenir aux sources mais à laisser les sources nous revenir. Un protocole qui veut faire intervenir le contexte culturel, les informations culturelles - qui sont des interprétations culturalistes - ne figerait-il pas aux sources sans les laisser venir à la parole ?

II. En psychanalyse

Voyons les choses d’un œil naïf et lointain. L’objet et l’instrument thérapeutique de la psychanalyse est le langage. Si l’on reprend l’acception freudienne de l’analyse c’est-à-dire la recherche de sens, la traduction - donner du sens à entendre - a son rôle à jouer. Mais si l’on s’attache à une conception lacanienne - remplacée [23] par son auteur mais que beaucoup gardent unique et actuelle - de la primauté du signifiant sur le signifié, on est en droit de se demander si dans un travail sur ces signifiants l’interprète est utile ? A cela, de nombreux analystes répondent hâtivement par l’impossibilité de faire une analyse avec un interprète ou une cure qui n’est pas dans la langue maternelle de l’analyste (HEINRICH). Pour HASSOUN [24], il y a de l’irréductible qui résiste au passage d’une langue à une autre ; « Je échappe à la traduction. Il se déplace, se déporte ». Mais ne pourrait-il parfois se déplacer à l’endroit de l’interprète dans la situation à trois ? La rencontre analytique reste dans tous les cas la rencontre de deux langues non correspondantes.

a) Désir de l’interprète, sujet supposé savoir sur la langue

L’interprétation est commune à l’analyse et à la traduction. Mettons-les en rapport.

Pour S. FREUD, l’interprétation psychanalytique intervient comme la restitution au sujet du sens de ses symptômes, c’est-à-dire restituer ce qu’il en est de son désir. Il s’agit d’un jeu sur le signifiant, sur la duplicité du sens. Ceci afin de créer un effet de sens de surcroît. L’interprétation intervient dans le transfert, ce qui amène Freud à orienter l’interprétation sur la découverte des résistances et à leur analyse. L’interprétation est là pour dégager une signification du désir inconscient. Pour J. DOR [25], elle est à rapprocher de l’élaboration secondaire du rêve qui vient pour neutraliser l’absurdité et l’incohérence du rêve et le présenter sous une forme compréhensible. FREUD se situe dans une démarche herméneutique où du sens est àdonnerpourquedu discours manifeste émerge le discours latent, rendre conscient ce qui est inconscient. M.C THOMAS [26] parle de Deutung ; un passage, une traduction d’une langue obscure en langue claire, au sens commun. THOMAS ajoute que pour LACAN, l’interprétation psychanalytique n’est pas une traduction, mais est ce qui la rend possible. C’est l’analysant qui traduit, c’est-à-dire qui associe, qui fait des constructions, des connexions. L’interprétation devient avec LACAN, une formation de l’inconscient qui vient pointer le désir et non plus lui révéler son sens. C’est au contraire le surgissement d’éléments signifiants - car l’interprétation est fondée sur le langage qui, par cette interprétation, devient symbolique - fait de non-sens. Surgit alors de l’équivoque.

Selon J. DOR, avec Lacan, l’interprétation psychanalytique devient analyse du transfert or l’analyste ne peut le faire que s’il ne sait pas à la place du patient, que s’il n’est pas détenteur d’une signification qu’il délivrerait comme produit d’un savoir - je rajouterais : sur l’autre - dans une interprétation. Car au regard de ce savoir qui est supposé - l’analyste comme sujet-supposé-savoir -, le sujet éprouve un sentiment de perte qui le renvoie à l’impuissance de son discours à énoncer son désir. Que dire de la situation avec l’interprète, sujet-supposé-savoir-sur-la-langue ? LAZNIK PENOT [27]dira également que la traductrice peut être assimilée à un grand Autre représentant du trésor des signifiants de la langue des parents.

Cela veut-il dire que l’interprète-traducteur peut lui aussi représenter l’Autre du désir ? Il est par là impliqué dans du transfert. Ce n’est sûrement pas sans conséquence sur l’adresse inconsciente à ce “sujet-supposé-savoir-linguistique”. Quoi qu’il en soit, le patient impuissant à énoncer son dire au thérapeute, parce que d’une langue différente, et qui passe par ce tiers linguistique se voit en situation de perte. N’y a-t-il pas violence à cet endroit ? Son dire adressé au thérapeute, c’est le traducteur-interprète qui le porte car « ...à accueillir le dire de l’analysant on finit par le porter. » comme dit J. D NASIO [28] dans L’inconscient à venir. La situation avec interprète permet des résistances ; un écart, une non implication dans son dire [29]. Et même s’il ne s’agit pas de résistance, la parole du sujet est portée par l’interprète. C’est donc à son endroit que le travail s’élabore dans la langue du thérapeute. La dépossession, évoquée plus haut, laisse alors place à une transmission qui donne au dire du patient le statut d’une parole entendable et entendue.

Le rapport entre ces interprétations met en situation analyse et traducteur. Dans l’interprétation psychanalytique, donc dans le transfert, le désir de l’analyste est en jeu. Qu’en serait-il du désir du traducteur ? La différence fondamentale réside dans la formation et la connaissance de ce qu’il en est des effets de son désir de la part du traducteur.

Nous avons vu que l’on pouvait considérer l’interprète comme un sujet-supposé-savoir. Dans le rapport du patient à l’interprète (et vice-versa) qui parlent la même langue, l’un passe par l’autre pour se faire entendre, faire entendre son symptôme. L’interprète sait, connaît l’histoire du patient. Cette illusion de connaître l’autre se retrouve dans certaines observations que j’ai faites. L’interprète peut être amené à se poser en sujet qui sait sur l’autre et qui répond de l’autre.

Ce qui nous amène à la question du transfert. La situation thérapeutique met en jeu des mouvements transférentiels. La même situation avec un tiers interprète n’est pas exempte de ces mouvements. Du fait qu’il porte le dire de l’autre et que cela nous amène à poser la question de son désir - point où nous en sommes pour l’instant - il est, autant que les autres participants, pris dans du transfert. Il serait souhaitable de le questionner. Quelles caractéristiques a le transfert à trois ? Est-il spécifique ? Comment s’accommode-t-il de la présence de l’interprète ?

b) Quel transfert ?

Le transfert se constitue de l’actualisation d’une prise subjective au monde (et à l’être), - identifications, fantasmes, désir inconscient...- dans une relation. Il est tel que nous avons pu le soulever dans ce cadre à trois, à travers le prisme culturel, où désirs, fantasmes, interviennent dans l’acte de produire une interprétation linguistique. Des mouvements transférentiels sont susceptibles de circuler entre chacun des participants d’un travail analytique avec interprète. Ce qui ne signifie pas que le dispositif de la cure analytique soit compatible avec celui de cet accueil de la parole. Le cadre se doit d’être souple pour laisser la place à trois sujets.

En dehors de la situation analytique - ce qui est le cas, a priori, dans ce cadre avec interprète -, LAGARDE [30] parle de transfert imaginaire par opposition - ou en complément ? - au transfert symbolique de l’analyse. Reprenant L. ISRAËL, il dit : « ...l’inconscient du sujet va chercher dans n’importe quel interlocuteur le personnage susceptible d’entrer dans le jeu des satisfactions imaginaires et régressives. [31] » Ce personnage dans la consultation ethnopsychiatrique n’est-il pas de manière privilégiée - du fait d’une certaine proximité culturelle - l’interprète ? Celui-là même qui est source d’identification. Nous ne pouvons conclure pour un exercice qui reste subjectif. Mais il nous reste la possibilité d’utiliser ce transfert imaginaire.

Une discussion avec une interprète apporte un élément intéressant. Au sujet du déroulement d’un suivi, elle me dit : « au début le patient me regarde puis ne regarde que le médecin ». L’interprète comme passeur est mis en évidence. Le cadre fait passer ce regard de la personne de l’interprète à celle du thérapeute. Le traducteur apparaît comme l’intermédiaire à une adresse scopique. De là, cela m’évoque le concept de greffe de transfert [32]. Il s’agit, dans l’accueil de la psychose, d’accroître le champ relationnel du sujet en prenant appui sur une relation transférentielle établie avec un autre sujet. De cette relation, il est important d’y greffer un autre sujet pour éviter le cloisonnement d’une relation duelle. La situation thérapique à trois peut convenir à cette définition. Le traducteur par son contact privilégié avec le patient - peut-être du ressort d’un transfert imaginaire - peut se faire passage pour le transfert jusqu’au thérapeute. On pourrait parler d’un pré-transfert dont la dimension imaginaire serait première. Ce pré-transfert dans le cadre thérapeutique à trois ne se fait-il pas préférentiellement sur l’interprète ?

c) Le thérapeute peut s’appuyer sur les effets de ces mouvements transférentiels manifestés par l’interprète pour être à l’écoute de la subjectivité du patient.

LAZNIK PENOT : « mon ignorance de la signification des énoncés entendus a rendu possible une dynamique dans la cure. », Vers la parole.

Peut-on imaginer un interprète interventionniste, se rapprochant du rôle de thérapeute jusqu’à ne plus traduire ? S’il s’autorise à répondre, à intervenir dans l’entretien, cela suppose qu’il soit formé à l’écoute. La question du désir de l’interprète apparaît alors centrale. De la même manière qu’un analyste est amené à questionner son désir dans le transfert, c’est peut-être en portant son attention sur le désir de l’interprète qui porte la parole de l’autre en demande de soin que l’on peut accéder à une dimension analytique. L’interprète comme co-thérapeute est un axe thérapeutique intéressant, mais il implique de poser la question de son désir.

L’interprète reçoit une demande. Il doit la traduire au thérapeute. Les signifiants de sa demande que va déployer le sujet au traducteur vont, une fois le transfert établi, pouvoir faire l’objet d’interprétation au sens psychanalytique. L’acte psychanalytique, ou sans aller jusque-là, l’acte thérapeutique consistera à interpréter ces signifiants repérés dans la parole du patient. L’interprète pris dans le transfert sera sollicité dans sa subjectivité par des signifiants, qu’il est à même de repérer et le thérapeute sera là pour recevoir ces signifiants porteurs. Nous avons vu que l’interprète met ses mots qui sont susceptible de fermer le discours. C’est donc au thérapeute de ne pas se figer sur ces signifiants, cette interprétation, et d’ouvrir au maximum toutes les traductions possibles avec le concours du patient. Il doit également faire avec la subjectivité de l’interprète, notamment concernant son rapport au savoir qui semble être important dans notre recherche : Savoir-sur-la-langue, savoir sur l’autre.

Considérons un instant que nos traducteurs soient comme les abeilles, capables de communiquer sans erreur - ni nécessité - d’interprétation. L’interprétation fait alors écho au dire du patient, surtout dans le cas de patients plus ou moins bilingues. Par-là on esquisse une interprétation analytique dans le transfert. L’interprète n’est pas cette machine, il trahit. Mais, le patient bilingue - ce qui est souvent le cas, mais de manière imparfaite, sinon il n’y aurait plus besoin d’interprète - peut toujours se positionner par rapport à la traduction, par rapport à un acte. C’est-à-dire qu’en traduisant les propos du patient, ceux-ci lui sont renvoyés. Cet écho peut produire des effets de sens. Le patient, dans ce cas de figure, est en tout cas amené à se positionner par rapport à ses dires ; le “non je n’ai pas voulu dire ça...” devient une défense contre son dire. N’y aurait-il pas de cela avec le “ne le dit pas au docteur”, moyen de ne pas soumettre au spécialiste sa parole qui pourrait lui être renvoyée [33] C’est la résistance qui s’exprime à cet endroit. S’il entend cette parole et la reprend à son compte, cet acte pourrait devenir thérapeutique.

d) Quel travail sur la langue ?

Mais ce qui est à retenir est que la situation avec interprète est une situation productrice de sens comme le souligne également De PURY [34]. En effet, la traduction produit des discours qui ne sont équivalents ni à celui qui a été produit dans l’autre langue ni à celui qui aurait été produit en français hors de ce cadre. L’intérêt réside dans la dimension de créativité. Le médiateur ou traducteur-interprète n’est pas objectif, il ne doit pas imposer un discours mais en faire surgir de nouveaux à partir d’achoppements. N’est-ce pas cela qui va permettre de faire surgir de l’équivoque, seule capable de mettre en question le sujet et pointer son désir ?

Ceci nous amène à parler du travail sur la langue, esquissé précédemment. Chaque difficulté de traduction doit amener une réflexion sur la langue, un arrêt dans le déroulement diachronique du discours pour une étude synchronique du signifiant qui fait butée et qui apparaît, dans une relation de transfert (transfert à trois) comme porteur. Il ne s’agit pourtant pas, comme le suggère De PURY de déplacer son attention sur le système linguistique - même si cela peut s’avérer intéressant et souvent nécessaire, pour moi cela peut être la marque d’une résistance par une sorte d’intellectualisation sans fin pour comparer des systèmes - mais de travailler sur les sens de ces signifiants et sur une traduction au plus près du sujet avec la participation pleine du patient, expert de son énoncé. L’interprète, professionnel de la langue, n’est donc pas expert de la langue, de la parole du patient. Ce qui rejoint ce que nous disions. En tant que sujet-supposé-savoir-sur-la-langue il doit faire éprouver qu’il n’est pas le sujet-qui-sait-sur-la-langue. Ainsi, ensemble ils peuvent ouvrir des associations inédites, des pans de passé encore non advenus. Il s’agit de parler de la langue comme d’un métalangage dans une relation singulière, ou pour être plus juste de discuter de la langue dans une rencontre. Cette démarche peut conduire le sujet à réinvestir sa langue maternelle. Ce qui est difficile pour certains des usagers de ce dispositif. Ces dimensions de la rencontre interculturelle que sont la créativité et l’investissement de la langue, constituent des leviers thérapeutiques intéressants. L. MILLOSHI, F. OSMANI, S. FIERDEPIED, M. MONTAGUT mettent en avant que la richesse de l’alliance psy/interprète est permise par un effort d’adaptation et de créativité. Ce que nous retenons est que la complémentarité thérapeutique du cadre se base sur le transfert et la créativité. Cette complémentarité se retrouve dans les entretiens de recherche mais on a vu combien elle est d’un ressort plus complexe, mettant en jeu imaginaire et désir de chacun.

Conclusions

On le voit la situation avec interprète peut être source d’avancées dans la psychothérapie d’inspiration analytique justement parce que le sujet traducteur ne peut être neutre1. Il agit comme un filtre par lequel la parole du sujet patient va passer pour interpeller le thérapeute. Le travail se fait alors sur la parole de l’interprète. Or celui-ci met de lui dans sa quête de mots qui est une quête de sens. Que faire alors des formations de l’inconscient de l’interprète ? Nous avons vu que la question de la formation nécessaire de l’interprète surgissait. Doit-on proposer pour autant un travail analytique aux interprètes pour les former à l’écoute ? Nous sommes en droit de nous le demander puisque c’est du sujet interprète et de son désir inconscient dont il est question. Toutes les bases théoriques ne suffiront pas pour cerner ce qu’il en est du désir de l’interprète dans ce cadre. Car c’est bien celui-ci qui dirige l’interprétation à l’insu de l’interprète. Si le thérapeute doit questionner son désir d’être là, pourquoi en serait-il autrement pour le traducteur, acteur à part entière du travail thérapeutique à trois ? Il y a des différences selon les interprètes dues à leur formation et a leur subjectivité. C’est cette notion de formation qui se révèle centrale dans la question de ce qu’il en est de l’interprète. Ainsi, il pourrait être à même de repérer ce qui résonne en lui de la relation au patient ; c’est-à-dire les signifiants porteurs du sujet et de sa problématique.
Par rapport aux hypothèses de départ, cette recherche nous a fait toucher l’implication subjective de l’interprète. Le dispositif interculturel, par la mise en jeu d’une communauté de langue et une commune expérience de l’exil, donne l’occasion à l’interprète de rejouer son rapport à la culture et ses propres questions d’exil. On aperçoit que le rapport de chacun à la culture donne des indices au thérapeute sur ce qui se joue sur la scène thérapeutique.
Ce que nous avons pu dire des relations entre les acteurs de cette scène met en évidence un entrecroisement de mouvements transférentiels qui constituent une base sur laquelle la parole du patient va pouvoir s’appuyer. Encore faut-il que chacun soit attentif aux manifestations de l’inconscient, d’où quelles viennent. S’attarder sur le transfert à trois nous a permis de pointer l’importance du rapport au savoir dans ce cadre. Pourtant nous n’avons pu déterminer avec précision ce qu’il en était de la personne du thérapeute. Disons simplement que pour lui de l’écart est à supporter pour tenir sa place symbolique.

Dans cette situation, le matériel de travail est le sens, et non le signifiant. Mais peut-être y a-t-il un intérêt à s’intéresser aux deux, ou à interroger le sens tout en ne négligeant pas les signifiants, en se laissant guider par eux dans le transfert. Car c’est par ces signifiants que dans le transfert, du sens peut se créer pour le sujet. Cette créativité essentielle, implique que le cadre soit souple. Souplesse et pari qu’une visée analytique porte ses fruits constituent donc la pierre angulaire d’un dispositif dans sa mission d’accueil d’une parole

J. MERCIER, psychologue clinicien, Strasbourg.


[1Psychologue clinicien, Strasbourg

[21 rue Martin Bucer à Strasbourg. Les interprètes interrogés pour ce travail étaient des femmes. Cette discipline est d’ailleurs majoritairement féminine.

[3J. HASSOUN, Histoire de transmettre, Interpréter, traduire, transmettre, in L’Artichaut, n°4, Strasbourg, 1987

[4Repris du titre d’un ouvrage de P. AULAGNIER : Un interprète en quête de sens, Payot, Paris, 1991.

[5Cité par DELEGUE, op. cit. p 39, passage mis en italique par moi.

[6Ce qui renvoie à la vision herméneutique du travail psychothérapeutique.

[7L’accent est mis sur le non verbal dans cette quête de sens, chose étrange pour des professionnels de la langue. Il serait intéressant de questionner cet aspect.

[8L. MILLOSHI, F. OSMANI, S. FIERDEPIED, M. MONTAGUT, L’entre trois, in Entre-langue, Sud Nord, n°13, Eres, 2000.

[9in Problèmes d’entretiens cliniques face aux consultants du Maghreb, Psychanalystes, 31, avril 1989, p 11.

[10« ...je crois pour tout le monde c’est pas évident d’aller voir un psy, c’est pas pour se faire plaisir qu’on voit un psychologue ou un psychiatre... », « ...c’est difficile de parler comme ça de, de vos problèmes intimes avec quelqu’un que vous ne connaissez de nulle part, qui parle même pas la même langue... »

[11Chapitre 1 de M C. LAZNIK PENOT, Vers la parole. Trois enfants autistes en psychanalyse, l’espace analytique, Denoël, 1995.

[12LACAN. Les écrits techniques de Freud, p 87-88, repris de Y. DELEGUE, La dérive du sens : le texte et son sujet, Interpréter, traduire, transmettre, in l’Artichaut, n°4, Strasbourg, 1987.

[131 L’entre-trois, Op. cit. p 208.

[14J. M HEINRICH, La signification de la notion de culture, Psychiatrie, psychothérapie et culture(s), tome I, année 1990-1991, Parole sans frontière, Strasbourg

[15Au sexuel, à la généalogie, au sens de la vie...

[16Op. Cit. p23.

[17Le travail que fait le traducteur en structure de soin doit être recouvert d’un certain prestige en regard de ces gens en exil souvent issu des classes pauvres de leur pays.

[18M. CHABANE, Problèmes d’entretiens cliniques face aux consultants du Maghreb, Psychanalystes, 31, avril 1989.

[19Op. Cit. p 11

[20Signifiants repris des entretiens de recherche.

[21D. LAGACHE : Sur le polyglottisme dans l’analyse, in Œuvre III, PUF, 1956, pp 257-267.

[22J. D NASIO, L’inconscient à venir, Rivages psychanalyse, 1993, Paris

[23C’est la place première du Symbolique qui sera changée au profit du Réel : on obtiendra RSI.

[24Op. Cit. p21-22.

[25J. DOR, Interprétation psychanalytique, herméneutique et métalangage, in Le trait d’esprit et l’interprétation psychanalytique, Apertura, volume 4, 1990, Springer-Verlag, Paris, pp 37-45.

[26M.C THOMAS, Le trait d’esprit : un court circuit, in Le trait d’esprit et l’interprétation psychanalytique, Apertura, volume 4, 1990, Springer-Verlag, Paris, pp 55-63.

[27Op. Cit.

[28Op. Cit.

[29L’identification imaginaire à la culture est une des plus solides « résistances » du côté de l’inconscient comme du côté politique.

[30P. S. LAGARDE, in F. KARAMAN, K. KHELIL, P. S. LAGARDE, B. PIRET, Le transfert en situation bilingue et biculturelle : Autour de cas cliniques, op. cit.,

[31Ibid.

[32Introduit par G. PANKOW et utilisé par la psychothérapie institutionnelle. A ce sujet voir J OURY, P DELION.

[34S. De PURY, Traité du malentendu. Théorie et pratique de la médiation interculturelle en situation clinique, Les empêcheurs de penser en rond, Institut Synthélabo, Paris, 1998.

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