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Défaillance du père ou défaut du maître Par Jean-Jacques Rassial

D 25 juillet 2012     H 09:37     A     C 0 messages


Défaillance du père ou défaut du maître [1]

Par Jean-Jacques Rassial [2]

Dès les années vingt Freud s’inquiétait d’un déclin de la fonction paternelle, dont les signes apparaissaient tout autant dans une clinique du lien social que dans la clinique individuelle. Après-guerre, Lacan nommait autrement les mêmes phénomènes, évoquant un déclin des noms-du-père.

Aujourd’hui, sauf à jouer sur le sens du mot ’’déclin’’ qui renvoie tout autant à la déclinaison des transferts qu’à l’entropie d’un certain ordre phallique, ce déclin est achevé, dans la mesure où ce que nous nommons un père n’est pas du même registre que le père évoqué du temps de Freud.

En fait, mon hypothèse, aujourd’hui, sera que ce qui a changé, irrémédiablement, c’est que sont aujourd’hui manifestes plusieurs fonctions paternelles et que chacune de ces fonctions s’est modifiée pour des raisons multiples. Autrement dit que c’est l’unité de la fonction paternelle qui a disparu, à la fois progressivement, depuis le XVlllème siècle, et par crises, dont la principale est celle provoquée par la Shoah. Je suivrai donc le fil proposé par Lacan de la distinction entre père symbolique, père imaginaire et père réel (à la fois père de la réalité et père-symptôme), pour constater, à la suite de Charles Melman, que ce qui ordonne ce changement est la distinction puis l’opposition entre le père et le maître.

En effet, la première conséquence de la substitution de la science à la religion comme discours supposé au maître, est la fin de la fonction unifiante du monothéisme, si l’ordre monothéiste est d’identifier, dans le au-moins-un divin, le créateur et le législateur, celui qui est à l’origine et celui qui donne la loi, de produire donc le père, à la conjonction du géniteur et du maître, à la conjonction des deux ’’arché’’ grec, celui du commencement et celui du commandement.
Soutenu par cette fonction divine, chaque père, qu’il soit père de famille, ou représentant social, donc ecclésial, de cette paternité unitaire, garantie par cet Un, réunissant donc, non par essence, mais par délégation à l’encontre du ’’pater familias’’ antique, toute une série d’attributs, assez contradictoires, d’ailleurs, pour alimenter littérature et comédie, de Chrétien de Troyes à Molière.

Il a suffi d’une part que la loi se divise entre loi naturelle et loi civile - Montesquieu en exergue à L’Esprit des lois avoue le ’sine ’matrem’’, sans mère de sa logique - pour que le savoir supposé à 1’Un se divise en deux savoirs, celui de la Science et celui de la Théologie devenant alors philosophie, une philosophie politique (théologie politique disait justement Spinoza) ; d’autre part que le pouvoir quitte le droit divin - en 1790 en France, mais, pour Freud, c’est important, en 1918 seulement, en Autriche - pour que le pouvoir attribué à l’Un se distribue conflictuellement entre le maître et l’esclave, maître devenu contremaître de craindre aussi la mort, esclave restant esclave d’attendre encore de ce maître une bonne distinction des jouissances.

La difficulté est que nous n’avons que deux solutions : tenter de réunifier le père, d’en imposer la fonction unifiante, aujourd’hui, ne se conçoit que sur un mode réactionnaire, substituant une position totalitaire à cette unité perdue, la nostalgie du père pouvant conduire au pire ; ou bien soutenir un ’’idéal’’ démocratique, certes, selon la formule de Churchill, ’’le plus mauvais des régimes, à l’exception de tous les autres", mais sachant qu’idéalisé, il conduit lui aussi au pire, à la barbarie, par les voies ambiguës de la substitution d’une logique ’’fraternelle’’ qui efface toutes les différences que l’Œdipe met en ordre.

C’est ce qui explique les positions politiques de Freud, de Lacan et de tant d’autres, oscillant entre un libéralisme anti-réactionnaire et anti-totalitaire et un conservatisme antirévolutionnaire, voire prudents quant aux conséquences de la démocratie poussée à l’extrême de sa logique (celle du PACS aujourd’hui) ; les bandes fraternelles sont plus redoutables que les pères sévères, parce que sans avenir pour le sujet.

Qu’en est-il alors de ces diverses dimensions du père aujourd’hui ? Ce père qui a déchu, c’est d’abord et essentiellement le père symbolique, ce père déjà mort de la horde, ce nom-du-père, au singulier, qui, selon Lacan, hiérarchise l’ensemble des signifiants. Mais il a déchu, au sens propre, celui du déclin, d’être descendu sur terre. C’est là l’élément clé : ce père symbolique n’a aucune réalité, il est le lieu mythique, unifié, d’une pure fonction logique et linguistique, celle qui place, au lieu fondateur du sujet, le discours maître, où s’écrit que le signifiant, n’importe quel signifiant devenu alors Un signifiant, c’est ce qui représente le sujet pour un autre signifiant, avec pour seul résultat la perte de l’objet :

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Le discours du maître (Lacan)

Certes, c’est cette dimension symbolique du père qui à la fois limite l’ampleur folle du père imaginaire, et donne une valeur à ce que produit le père réel, mais surtout c’est cette dimension symbolique qui permet au sujet un accès partiel au savoir, un investissement dans le savoir, savoir qui selon la métaphore dite paternelle limite la jouissance de l’Autre, la jouissance mère-enfant et oriente phalliquement la pensée, la parole, voire la perception du monde. De ce fait, c’est dans le rapport au savoir, et aux effets de ce savoir, que se perçoit le mieux la déchéance du père symbolique qui inscrit l’enfant dans une chaîne des générations isomorphes à la chaîne des signifiants, si le savoir ou plutôt les savoirs ont pris place au lieu de la question de la vérité.

L’école, l’école républicaine, trouve là dans cette défaillance, à la fois sa fonction et ses limites. Il faut prendre au sérieux l’appellation du professeur des écoles, qui n’est plus instituteur, qui a perdu sa fonction d’institution, comme ’’maître’’. Historiquement, le premier temps de cet effet de défaillance, fut bien la substitution de l’école des maîtres’’ à l’école des pères". Mais avec, dès l’origine de cette école moderne, un échec prévisible, puisque l’instituteur laïc ne pouvait, par définition, tenir la place à laquelle il était requis, de sortir l’enfant du maternel, persistant dans l’école du même nom, pour, sur la trace du père, déployer ce savoir supposé. D’où la dérive pédagogique, puis éducative, bien montrée naguère par Jean-Claude Milner [3].

L’état de l’école, la dépression, structurelle et pas seulement accidentelle, des enseignants, le malaise dans l’école, sont de même nature microcosmique que le malaise dans la culture, où les impératifs du surmoi collectif ne prolongent plus mais s’opposent aux impératifs du surmoi œdipien. Comment faire miroiter un savoir qui n’a pas pour fonction, pour effet, de donner au sujet une place de père, mais d’accentuer sa soumission à un maître absent, défectueux ou monstrueux, totalitaire. On comprend pourquoi ce qu’il faut bien appeler une catastrophe scolaire affecte ainsi nettement plus les garçons que les filles, dont l’hystérie ordinaire se satisfait doublement d’une substitution du maître horsexe au père phallique, et d’un savoir impuissant à réduire la jouissance.

Sans doute, c’est à juste titre que les enseignants insistent sur la suite qu’ils prennent d’une place d’abord fondée dans la famille, mais j’avancerai que c’est souvent d’une contestation a priori de ce qui a pu tant bien que mal fonctionner avant, que part cette position de difficulté. S’il y a bien sûr des situations de véritable défaillance familiale, il y a toutes celles où cette défaillance est, pour le moins, accentuée par l’école, quand est, par exemple, soulignée l’inadéquation du savoir du père à l’exigence sociale alors même qu’il est adéquat à la logique familiale et œdipienne.

A l’envers, il n’y a pas de défaillance du père imaginaire, au contraire. Ce qui fait problème, c’est que ce père imaginaire existe et insiste contre le père symbolique et le père réel non soumis à une logique du maître. Désignons-le, adresse du désir de la mère, en grande partie vers son propre père, ce père imaginaire, grandiose, incastrable, origine non limitée par le savoir, inégalable par l’enfant, lieu de projection de l’idéal-du-moi, est l’agent maternel contre le père de la réalité.

Que le père imaginaire existe contre le père symbolique et le père réel, on ne le voit pas mieux que dans l’évolution de la maternité, placée sous l’ordre double du désir de la mère et de la technique médicale, dans le registre des dites PMA (procréation médicalement assistée) qu’une patiente, dans un lapsus qui fit moment de lucidité, désigna comme « procréation maternellement assistée », constatant qu’il s’agissait tout autant pour les mères d’aider les médecins à faire des enfants.

Les caractéristiques de ce père imaginaire, de cette dimension imaginaire du père expliquent tout autant sa fonction structurante et ses effets paradoxaux : que cette place insiste dans le désir et le discours de la mère est, d’un côté, nécessaire pour que de la fonction paternelle soit possible, mais qu’il soit idéalisé dans une fonction protectrice, enveloppante, réunissant pour ainsi dire des attributs maternels et paternels, non affectés de castration, à subir et à donner, laisse plus ou moins de possibilité pour que du père réel, à la fin s’appuie sur le symbolique et effectue, j’y reviens, l’opération symbolique de la castration, cassation symbolique de la mère, autant que de l’enfant.

Paradoxalement, dans notre lien social où insiste et fait retour au nom cette fois de la science, une parthénogénèse qu’on pourrait dire démocratisée, c’est-à-dire ouverte à quiconque, homme ou femme, une distinction radicale de la fonction de reproduction et de la sexualité - plus besoin d’acte sexuel pour faire des enfants -, dans notre lien social prétendu laïc, le père imaginaire, dieu cette fois du polythéisme, est en place forte.

Le pouvoir donné au médical en témoigne autant que l’expansion des intégristes religieux, qui constituent l’envers de la tradition paternelle.

Quelle place alors pour le père réel ? Il faut revenir, puisque vous constatez que je suis les traces de Lacan, sur une double définition de ce père réel entre le séminaire sur la Relation d’objet et les dernières élaborations lacaniennes, où persiste l’idée de l’importance d’une carence du père réel, alors même qu’il est défini à des places et fonctions différentes.

Le père réel c’est d’abord simplement le père de la réalité. Non pas le géniteur, puisque, comme le rappelle Freud, le père est toujours un ’’père adoptif " - à l’envers, pourrait-on dire, de la mère réellement adoptive qui est toujours un peu le père dont elle prend la place - et que le géniteur reste, en deçà de tout doute de paternité, énigmatique, mais le père, je reprends une formule de Charles Melman, contre lequel on se cogne, ou, pour suivre les formules d’un patient, celui ’’qui tient ou qui ne tient pas le coup". Produit sur la trace du père imaginaire, soutenu par la fonction symbolique du père, cet homme quelconque, ’’pauvre type’’ qu’évoque Lacan, est l’agent de la castration symbolique, celui qui limite, réduit, à la fois, l’expansion d’un réel menaçant, jouissance de la mère archaïque et situe le champ de l’Autre symbolique. C’est d’abord cette fonction du père réel qui est mise à mal dans nos sociétés, sur un mode toujours réductible à une parole : le père réel est un ’’coupable’’ (je laisse l’équivocité de ce mot).

Lacan propose une autre acception à la notion de père réel, au même moment où il propose un pluriel des noms-du-père, c’est-à-dire la possibilité, voire l’obligation, pour le sujet de s’inventer des noms-du-père, au-delà de la métaphore paternelle, et promeut un nouveau signifiant, qui introduit une quatrième dimension, le sinthôme.

Il ne s’agit plus là d’évoquer cette réalité du père, mais le réel, c’est-à-dire cette dimension, non symbolisable, non représentable, perceptible par ses seules émergences, le hasard par exemple, à laquelle le sujet reste soumis malgré sa névrose qui tente d’y échapper. Le père alors en jeu est bien aussi père des limites, mais non des limites symboliques qu’orientent les interdits œdipiens (interdit de coucher avec le parent de sexe opposé et de tuer le parent de même sexe) ni des limites imaginaires qui déterminent les impuissantes transitoires ou persistantes du moi, au regard d’un père imaginaire tout puissant. Ces limites en jeu sont celles d’un impossible, que désigne au mieux la mort. Le père réel alors est celui qui incarne cette limite à l’acte du sujet, l’autorisant à jouer, seulement, jusqu’à cette limite réelle.

De sa défaillance, le père réel fait signe dans les pathologies psychopatiques et addictives de l’adolescent, où s’excède un jeu avec les interdits ou avec les impuissances, un jeu avec le symbolique et avec l’imaginaire. Il y a un malentendu, dont les analystes ne sont pas innocents, c’est de penser que l’adolescent délinquant, par exemple, tenterait de rencontrer un père symbolique, que pourrait incarner le juge ou le policier, ou bien que l’adolescent suicidaire cherche un père imaginaire.

En fait c’est ce père réel désignant l’impossible qui est ainsi testé, un non (non)-du-père, qui ne porte pas sur la loi –« tu n’as pas le droit de faire ça’ » - ni sur l’imaginaire - ’’ce n’est pas bien pour toi de faire ça’’ - mais sur les limites du dasein, de l’humain - ’’si tu fais cela, tu disparais comme sujet’’.

Si du savoir alors est contesté au père, ce n’est pas un savoir sur la loi ou les lois, mais un savoir irrémédiablement inconscient sur la mortalité. A la rencontre de Joyce, J’avais insisté, naguère, sur le caractère défaillant et pourtant transmetteur, du père alcoolique marqué de cette carence réelle.

Que faire alors ? Il ne s’agit ni de cultiver une nostalgie d’un père inadéquat à notre culture, ni de laisser glisser le lien social vers cette f’ratemité horsexe qui mène au pire de la barbarie, dont les enfants psychotiques et psychotisés sont l’avant-garde, à part égale avec la psychopathie généralisée de la jeunesse dont les banlieues sont l’avant-garde [4] .

Notre seul mode d’intervention concerne le père imaginaire et le père réel. Educateur ou thérapeute, ne nous prenons pas pour les incarnations d’un père imaginaire d’autant moins menaçant qu’il serait maternel, ne passons pas notre temps à faire appel à un père symbolique disparu du quotidien social, et surtout ne partageons pas le travail de culpabilisation des pères réels, soutenons-les dans tous les cas où ils peuvent encore être les agents d’une castration salutaire.

On connaît le destin ordinaire de la vie amoureuse, son déclin. Si pour l’homme, la conjointe déçoit toujours de ne pas être à la fois la maman et la putain, parce que la Femme qui réunirait les attributs du féminin n’existe pas, l’inverse se pose certes en d’autres termes, mais parallèlement : si toute femme, normalement hystérique, cherche un maître sur lequel elle puisse régner, tout conjoint, à un moment, s’avèrera un maître sur lequel il est impossible de régner, c’est-à-dire un ’’salaud’’, ou bien celui qui d’être gouverné perd statut de maître, c’est-à-dire un ’’con’’. Certes, on peut tenter autre chose, mais cela reste exception sauf dans un cas assez répandu pour définir la conjugalité actuelle, retour à un christianisme primitif, bien décrit par Aline Rousselle : ’’Tous des frères, affectés de la même castration, même les sœurs. J’ai déjà longuement glosé sur cette dérive (c’est le lien fraternel comme idéal, mal refoulé dans le PACS, qui a failli l’officialiser).

Pour la vie conjugale, rien de mieux, mais on en voit très logiquement le prix : ’’Tous des frères, même les enfants’’. C’est le risque de la démocratie familiale.

Il y a collusion entre le social, le surmoi collectif et les dites ’’nouvelles mères’’ pour culpabiliser le père qui n’accepte pas cette logique fraternelle inscrite dans la devise républicaine.


[1Intervention du vendredi 3 décembre 1999 au séminaire Psychiatrie, psychothérapie et culture(s).

[2J.J. RASSIAL, Psychanalyste, Professeur à l’Université Paris 13. Equipe de recherches cliniques sur les processus infantiles et juvéniles.

[3Milner JC (1984) De l’école, Le Seuil.

[4Sous la direction de J.J. RASSIAL, Y a-t-il une psychopathologie des banlieues ?, Erès, Toulouse, 1998.

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