PAROLE SANS FRONTIERE - PSYCHANALYSE ET EXIL
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Exclusion et empêchement subjectif par Alice Cherki

D 29 juillet 2012     H 13:57     A     C 0 messages


Exclusion et empêchement subjectif [1]

par Alice Cherki

Exclusion et empêchement subjectif

Argument

Un sujet, pour se constituer psychiquement, doit accomplir un certain trajet : Séparation et perte du premier objet, inévitable manque à être de l’origine, exil de la langue et aussi présence de l’étranger en soi et hors de soi.

C’est ce trajet qui permet à tout sujet de « se » représenter, de s’inscrire dans la temporalité et la différence. Mais sur ce chemin sont nécessaires la rencontre de lieux métaphoriseurs, supports de médiations symboliques.

L’exclusion imposée, y compris dans l’espace public source de lieux métaphoriseurs, des référents symboliques constitutifs des générations antérieures a très souvent pour conséquence différentes figures d’empêchement subjectif : l’enkystement et le clivage l’emportent sur la capacité de refoulement et la possibilité de « se » représenter.

Introduction de Bertrand Piret :

Alice Cherki, analyste qui exerce à Paris, a travaillé pour des centres d’observation pour enfants et adolescents dans le cadre de la prévention.

Nous l’avons rencontrée il y a quelques années et avons souhaité l’inviter car nous nous sommes rendus compte qu’elle abordait de front et de manière très approfondie, une question qui nous travaille depuis neuf ans, qui est « la question du lien entre l’institution – ou le collectif – et la subjectivité ».

Cette question entre bien dans le cadre de cette année, puisque notre volonté est de décrire, de prendre en compte les effets subjectifs qu’un processus d’exclusion à un niveau collectif, pourrait produire.
Mais c’est déjà trop dire et mal dire sûrement par rapport à ce que vous allez nous livrer. Je voulais juste vous donner ces quelques mots d’introduction pour vous montrer combien nous étions heureux de vous accueillir dans le cadre de ce séminaire.

Alice Cherki

J’ai effectivement une pratique aussi bien dans le privé que dans le public, où j’ai pu avoir à la fois une pratique de tout un chacun, sans répartition géographique ou culturelle particulière, mais aussi j’ai eu beaucoup de gens du public ou du privé qui étaient ce qu’on appelait « des migrants » - mot qui me parait impropre – sur plusieurs générations.
C’est donc avec mes outils psychanalytiques que j’ai essayé un petit peu d’entendre et de me poser un certain nombre de questions.

L’autre chose que le voulais vous dire, c’est que comme je me méfie beaucoup par expérience des textes trop écrits, parce que quand on écrit on se concentre dans l’écriture, on écrit par sa propre écriture et qu’après on livre une lecture de cette écriture – je n’ai pas voulu faire cela ce soir. J’ai certes préparé le sujet, mais je ne vous lirai aucun texte car je pense que cela est plus propice à la discussion – même si le sujet sera traité de manière inachevée.

Ce qui m’a intéressée dans la proposition qui m’a été faite dans nos rencontres de l’an dernier où lors du Colloque à Paris où il était question de L’exil en héritage , c’est ce qui se passe pour ces enfants qui héritent de l’exil.

Peut-il y avoir un héritage de cet exil qui soit pour la subjectivité, quelque chose, on pourrait dire, d’une valeur extrêmement enrichissante ?

Et je trouve que pour les parents, quand ce passage psychique ne se fait pas ou n’est pas accueilli par ce que j’appelle « les systèmes symboliques » qui s’agencent dans le social, ou a fortiori lorsque ces systèmes symboliques dans leur agencement et leur désagencement excluent les repères, les valeurs, les référents symboliques des générations antérieures, ce passage ne se fait pas au niveau même de la subjectivité au sens le plus psychanalytique du terme.

Et le point de jonction, par rapport à votre séminaire c’est l’intitulé « Exclusion du transfert » et le fait que dans le même temps vous aviez reçu des personnes qui vous ont parlé de l’exclusion sociale, c’est-à-dire de facto de l’exclusion et notamment Mme Rude- Antoine, qui réintroduit la question de la subjectivité dans le juridique (et je crois à juste titre).

Systèmes symboliques du social et trajet subjectif

Et si j’avance cela c’est que moi je formulerais ma question comme cela : « Est-ce que ces systèmes symboliques du social, dans leur agencement ou leur désagencement et notamment dans leur possibilité d’assumer la transmission d’un héritage culturel d’une génération à l’autre, affectent le trajet subjectif ? » Ma réponse est oui, mais comment ?

Car quand je parle de la transmission d’un héritage culturel, je ne me situe pas, même si c’est absolument indispensable de le reconnaître, dans une narrativité d’un récit, d’un contenu de ces valeurs culturelles. Je me situe au niveau de la manière dont cet héritage peut être repris, remanié, au niveau même de la mémoire inconsciente, pour devenir des traces mnésiques susceptibles de s’inscrire pour que la capacité de se représenter psychiquement, pour que la capacité de se souvenir pour oublier, c’est-à-dire de devenir un sujet au sens où je vais vous rappeler la définition dans un instant, puisse avoir lieu.

Ce qui est un peu différent, par exemple, d’une adhésion à une l’identité. Parce qu’un trajet subjectif, pour moi, c’est un trajet subjectif de quelqu’un qui est capable de représentation psychique, de tolérance à sa propre incomplétude, inscrit dans la différence sexuée et générationnelle.

C’est donc une certaine façon pour le psychanalytique de parler du sujet.

Or cet accès de la représentation psychique à la symbolisation est lié à la mémoire inconsciente, à la capacité de refoulement, à la capacité de se souvenir pour oublier. C’est un fait incontournable psychanalytiquement parlant.

Si j’avance ça d’emblée sur ce mode, ce n’est pas que théorique. C’est probablement pour indiquer de proche en proche, l’endroit où ça va faire obstacle.

Parce qu’on pourrait dire qu’en principe les instances symboliques ont pour fonction, relayant ou redoublant ce qu’on nomme habituellement la fonction paternelle, d’instaurer une fonction tierce.

Or que se passe-t-il quand à l’inverse, le symbolique proposé se fonde sur le gommage, l’exclusion ou l’effacement de ce qui ferait tiers, en proposant comme référence ce qui aplanit les différences de génération, ou en faisant croire au « tout est possible » et ce pour tout le monde, que ce soit le primat du tout technique, du tout économique, comme le droit à l’enfant, à l’immortalité, c’est-à-dire de tout ce qui est de l’ordre du tout pouvoir, sans manque et sans limite ?

On peut dire que tout s’avère comme possible et que rien n’indique à ce moment-là la marque de l’impossible qui vient inscrire le sujet dans son incomplétude. Mais plus encore quand ceci se redouble de la dévalorisation ou du rejet et je dirais même plus particulièrement de l’exclusion, c’est-à-dire se fonde sur l’exclusion même des repères symboliques – et je repréciserai ce que j’entends par repères symboliques, tout à l’heure – des générations antérieures, venues d’ailleurs.

Le colonialisme est un exemple simple de ce que peut être la dévalorisation et l’exclusion de tout ce qui constituait les valeurs, les références, les langues des générations antérieures de ceux que l’on appelait les colonisés.

Et même s’il ne s’agit plus de colonialisme explicite ou manifeste, on peut retrouver à l’intérieur même d’un territoire les mêmes effets. C’est-à-dire les mêmes fondamentaux de systèmes d’agencement du social, se fondant sur l’exclusion de tous les autres. C’est un fait d’expérience quotidienne dans nos pratiques aussi bien de citoyen que de thérapeute.

Et je pense effectivement, qu’il y a quelque chose du trajet vers la subjectivation qui est mis en panne, en suspens, et je dirai même encrypté, inclus comme un corps étranger à l’intérieur même du psychisme.

Prenons un autre détour. Le « détour du sujet » parce que tout sujet psychiquement parlant accomplit un parcours. Rappelons que tout sujet a à accomplir un parcours qui est marqué d’une certaine façon d’un exil, d’une séparation et d’une perte. Disons que pour le petit d’homme, marqué d’un rapport à l’autre dont il est à la fois dépendant – cet autre à la fois accueillant et hostile, proche et lointain, cet autre du temps de la détresse et de la Hilflosigkeit (terme allemand), pour employer cette très jolie formule de Freud, cette « détresse infantile » qui est au départ son seul recours – mais dont il aura progressivement à se séparer ; mais à se séparer pas n’importe comment.

Pas n’importe comment, parce que sur le trajet de cette séparation il y a à tous les niveaux, à la fois de l’autre et du tiers. A tous les niveaux, je dis, parce que c’est aussi bien dans un premier temps, au sens plutôt du moment logique que d’une espèce de truc génétique, parce qu’il faut d’abord que soit fournie par cet autre, par un tiers, une assise imaginaire. Non seulement pour qu’il puisse voir – vous vous souvenez du miroir de Lacan –, mais ce qui est important dans ce miroir, c’est que non seulement il s’agit de se voir en même temps que l’autre le regarde, mais aussi de pouvoir se retourner. Pour qu’il puisse se retourner et que ce premier temps de séparation d’avec l’autre, se fasse à ce moment-là, dans un retournement, dans lequel l’assentiment de l’autre se fait dans le même temps. Le temps est alors le temps de la constitution, d’une assise d’une image de soi et d’une séparation d’avec l’autre qui est portée par la voix.

Et nous verrons à quel point cette assise imaginaire, dont on parlera à partir de nos exemples cliniques, peut elle aussi être défaillante.

C’est sur ce fonds-là, que se fera l’introduction au langage, qui est forcément traumatique, mais qui se retrouve à tous les niveaux du trajet psychique. Et l’on retrouve au niveau de ce trajet psychique, au moment même de l’accueil dans la langue, trois niveaux extrêmement importants de ces états de la langue.


Les niveaux des états de la langue de l’accueil du sujet

Ces trois niveaux de l’état de la langue conditionnent la possibilité d’accès à ce que j’appelle « la possibilité de se représenter psychiquement, la possibilité de métaphorisation et la capacité de refoulement ».

Je me suis amusée à essayer d’écrire ces trois niveaux de langue inextricablement liés.

Il y a lalangue en un seul mot, au plus près des signes des perceptions, des « Wahrnehmung Anzeichen », qui sont ces impressions tactiles, visuelles, sonores, ces phonèmes qui sont au plus près du premier état de langue. On voit bien que même chez ceux qui n’ont qu’une seule langue d’accueil, (leur langue maternelle, le français, par exemple) cette langue est quand même une langue étrangère par rapport à cette langue faite d’impressions, de phonèmes, de perceptions et qu’il y aura pour entrer dans la représentation ou dans le signifiant à faire tout un travail de déplacement. Mais un travail de déplacement dans lequel il est extrêmement important de repérer comment il va être accueilli par les représentations qui circulent dans la langue du socius.

Parce qu’on sait bien qu’un enfant en même temps que sa bouillie, avale les bruits du monde qui peuvent être parfois des fracas ou des bruits de bombes. Et cela ça fait partie de ce qui va accueillir, transformer, mettre en scène, constituer ses propres représentations.

Ceci est à mon sens important parce que cela constitue cet autre bout de la chaîne, cette langue du socius qui est une langue qui doit être la langue d’accueil, qui va fournir le matériau sonore et les représentations de mots qui vont être le support possible de la métaphorisation, qui vont être le support possible pour que ces signes de perception se transforment en traces mnésiques dans l’appareil psychique.

Je ne sais pas si je peux vous rappeler pourquoi ceci est tout à fait important : c’est parce que la constitution subjective est liée de façon incontournable à la mémoire inconsciente et à son rapport avec la conscience.

C’est aussi parce que sur ce trajet de la mémoire inconsciente, il y a toujours un remaniement, c’est-à-dire que ces signes de perception vont être remaniés en représentations de mots et de choses et que ces représentations de mots et de choses vont être liées à des représentations verbales fournies par cette langue du socius. C‘est à cette condition qu’il y aura une possibilité de métaphorisation et une possibilité de faire lien avec ce qui a été refoulé.

Et cette langue que je disais toujours étrangère, eh bien tout dépend par rapport à cette langue sémiotique dont je parlais et qui va permettre la constitution de la mémoire et des traces mnésiques, tout dépend si cette langue va faire support de liens ou exclusion.
Pour reposer la question d’une autre façon : Qu’est-ce qui est arrivé à cette langue des premières impressions tactiles, des comptines chantées par la grand-mère, a fortiori quand cette grand-mère ne parle pas la langue d’accueil ? qu’est-ce qui va arriver à cette langue, par quels états doit-elle passer, quelles sont les conditions pour que cette première langue ne soit pas exclue de la mémoire et pour qu’elle puisse accéder à un héritage possible, c’est-à-dire qu’elle puisse faire partie d’un héritage qui puisse passer dans le banal, le quotidien, dans le psychisme du sujet avec toute sa pluralité ?

S’il ne se fait pas dans la circulation de cette langue d’accueil quelque chose qui permet l’accueil de ces premières perceptions, alors ce travail psychique ne peut se faire. C’est-à-dire que ce travail de mémoire, de mise en trace de ces premières perceptions, qui permet à ce moment-là d’accéder à un lien entre le refoulement ou le retour du refoulé et d’avoir à sa disposition des souvenirs, ne se fera pas. Non seulement ce travail ne se fait pas, mais ces traces non accessibles à la double inscription vont rester encryptées dans le sujet, c’est-à-dire comme un corps inclus, crypté à l’intérieur même du sujet et non accessible à la verbalisation, non accessible à la représentation, une part morte du sujet. Ce que Freud d’ailleurs décrit de manière assez jolie, comme des « fueros enkystés », c’est-à-dire comme des personnages figés, immobiles et complètement enkystés, sans qu’on puisse leur trouver des voies d’accès.

Comment rependre ce sujet de manière un peu moins théorique ? Ce que je souhaite vous faire entendre, c’est que c’est dans les agencements symboliques du social, dont on a dit tout à l’heure la fonction pour aménager une place tierce, que peut alors se faire la circulation d’une langue d’accueil qui serait support de cette fonction et qui serait créatrice de montages fictionnels et symboliques qui permettent d’accomplir ce parcours de la séparation et de la perte du premier objet, du déplacement inévitable, du manque à être par rapport à l’origine pour tout un chacun.

Il s’agit d’opérer cet exil de la première langue, et aussi de faire que cette présence de l’étranger en soi et hors de soi soit inscrite ; parce que devenir sujet, sujet de mémoire et d’histoire, nécessite d’être inscrit dans la différence sexuée mais aussi générationnelle, différent dans la généalogie et aussi dans la mortalité. Mais une mortalité qui est inscrite dans la vie et non dans le mortifère.

Eh bien cela dépend de la possibilité de ces parcours que j’ai schématiquement essayé de vous indiquer par un biais que l’on peut reprendre si vous voulez, pour essayer de montrer comment ce parcours est lié même à la capacité de refoulement, à cette capacité de se souvenir pour oublier.

Mais ce n’est pas théorique la capacité de refoulement, parce que c’est la possibilité que par l’appel de représentation verbale dans le conscient ou l’appel qui vient aussi de l’autre, de tout autre, il y ait la possibilité de liaison avec le retour du refoulé qui permet de faire avec la force des traces mnésiques, qu’elles ne s’effacent pas et qui permet d’assurer toutes les potentialités associatives pour un frayage vers la conscience. D’ailleurs c’est le principe même dans l’interprétation et je ne dirai pas seulement de l’interprétation de la cure analytique, mais dans tout lieu thérapeutique. Même dans une équipe éducative, il y a quelque chose qui se met en place de l’ordre de la parole ou de la fiction, qui est proposée par l’autre et qui fait appel à ce retour du refoulé, qui trouve là une possibilité de frayage vers la conscience. Pour oublier après. Mais c’est un mouvement de la subjectivité, je veux dire du névrosé normal ou du sujet, de vous, de moi, dans sa subjectivation, dans son être-au-monde, dans la condition du psychisme humain.

Et qui permet même dans le symptôme une fiction anticipatrice de l’oubli. Mais si cette « traduction » en représentation verbale offerte par la langue d’accueil est impossible, alors c’est du même coup l’accès à cette capacité de refoulement qui devient impossible ; elle est entravée. Et ces représentations entravées, bribes de traces en rade de réinscription, restent. Mais elles restent dans un trop de présence envahissant, non oubliées « non oubliables », difficilement accessibles à l’émergence subjective – ce que Ferenczi, précurseur dans ce domaine, nommait la « part morte du sujet ».

Alors, ça suppose quoi ? Comment se sortir de quelque chose d’aussi triste, qui se présente plutôt comme une survie psychique ? Cela suppose de réaccéder à une possibilité de métaphorisation. Ce qui fait penser à la nécessité de lieux métaphoriseurs proposant des montages fictionnels et symboliques. Pour que par l’intermédiaire de ce montage, puissent être accueillies des bribes d’histoires ou tout simplement des bribes sensorielles, perceptives, musicales, qui viennent des générations antérieures et qui sont en rade de traduction. Il s’agit de permettre non leur traduction comme une équivalence, mais une traduction au sens d’un remaniement, d’un déplacement. Le produit de cette traduction ne sera jamais équivalent, identique, ce sera autre chose, mais qui se fera à partir du remaniement de ces traces, comme un passage, comme un véritable passage de frontières.

Et si j’emploie cette métaphore « d’un véritable passage de frontières » c’est parce que je pense que ces lieux supposés métaphoriseurs de notre contemporanéité ne jouent pas cette fonction et qu’ils excluent toutes ces traces, toutes ces bribes, qui ne sont pas encore des traces mnésiques ou des représentations, mais qui sont les traces qui ont fait tenir le père et qui sont là enfermées, enkystées. Alors on a beau jeu de dévaloriser ce père qui ne tient pas sa place, etc.- ce n’est pas vrai. Il y a un mur, il y a de l’empêchement. Au lieu que ces lieux de métaphorisation proposent les montages pour transformer ces signifiants, pour faire que le descendant se les approprie et se les désapproprie dans le même temps, c’est-à-dire que cela devienne quelque chose de sa subjectivité à lui, nous aboutissons à un collage, à quelque chose qui pour lui n’a pas de sens.

Mais si ce qui s’opère est non pas un passage mais un mur, comme un lieu actif d’effacement de la trace – si on peut le dire ainsi – alors on assiste à un arrêt dans la subjectivité et, beaucoup plus important je crois, à une impossibilité de monnayer l’étranger en soi. Cette part d’étranger en soi, chacun de nous fait avec, puisque justement on la fait passer dans de la représentation, dans du sens. Parfois on la pousse un peu de côté, on lui dit « au revoir », mais en même temps on fait avec, on l’accepte, sauf bien sûr si elle devient insupportable et que ce soit l’autre qui supporte cette part d’étranger comme l’horreur absolue. Cela existe aussi, mais ça c’est un arrêt de la subjectivation : on n’accède même plus à cette chose qui s’appelle « l’Unheimlich », c’est-à-dire ce sentiment « d’inquiétante étrangeté » comme on le traduit en français, qui est un temps de déréalisation mais qui apporte toujours quelque chose de nouveau.

Mais ce n’est pas de cette position-là dont il s’agit, mais de celle qui fait qu’une part du sujet deviendrait elle-même, pour lui-même, un corps étranger inclus – que d’une certaine façon, d’autres se proposent d’exclure.

C’est en ça que je dis que l’espace public échoue, parce que l’espace public est lui aussi le support de ces lieux métaphoriseurs – je veux dire que ce n’est pas simplement une question du privé. C’est aussi un espace de négociation si on peut dire, pour que s’élaborent les signifiants de la filiation, pour qu’ils se redéplient de glissement en glissement, jusqu’à devenir un symptôme banal de l’existence et du manque, de ce manque à être de l’origine, pour que se mettent en scène des identifications plurielles.

Et je dis cela, au sens où Freud disait dans Malaise de la culture que les trois sources de la souffrance psychique, étaient la monstruosité de la nature, la caducité de notre corps et l’insuffisance des régulations des rapports des hommes entre eux. C’était ce qu’il appelait les « Einrichtungen » dont il déplorait l’insuffisance toujours avec pessimisme, mais aussi en insistant sur le fait que ces dispositifs qui permettent la régulation des rapports des hommes entre eux (ce que j’appelle les agencements symboliques dans le social) s’inscrivent dans la civilisation. Ils en sont le fondement même. Ils vont contribuer à la possibilité soit que les gens soient dans la survie psychique, soit au contraire dans cette subjectivité en mouvement qui permet aussi d’être acteur : acteur de sa vie, de son histoire et je dirais même d’être activement citoyen, puisqu’il s’agit aussi de vivre dans la cité.

Sur le plan clinique, les conséquences de cette impossibilité, de cet « encryptement », de cette impossibilité à accéder à cette capacité de refoulement par privation de lieux métaphoriseurs, amènent à des privations sans qu’il s’agisse de psychose.

Nous ne sommes pas dans la psychose, ni dans la forclusion, mais disons dans des modes d’être au monde qui peuvent prendre différents visages, qui peuvent être a minima le sentiment de vide intérieur et l’inhibition avec empêchement de l’activité de penser. Mais ça, me direz-vous, on le retrouve chez beaucoup de gens. Cela reste tout de même très particulier chez eux et peut les amener au passage à l’acte, souvent destructeur, aussi bien sur les autres que sur soi, et surtout – et j’insiste là-dessus – cela passe par toutes les formes d’errance ou d’enfermement. Et pour moi, l’errance psychique est l’enfermement.

Il y a un cas de figure que je n’aborderai pas, parce que les gens peuvent très bien survivre avec - qu’ils soient psychanalystes ou chômeurs ! - qui est de s’assujettir aux représentations dominantes, à celles qu’imposent ces systèmes dans leur agencement, de s’y assujettir dans une sorte de forçage identitaire, qui fait penser à un faux self, une identité d’emprunt. La même impasse de part encryptée s’y retrouve, mais cahin-caha, fait une vie…

Trois figures de la survie psychique

Par contre, trois figures qui témoignent plus fortement d’une survie psychique, et de cette exclusion, sont trois moments logiques, presque psychiques (pas des descriptions cliniques ou nosographiques) :

- quelque chose qui serait « l’identification déchet » ;

- un autre moment, c’est celui de l’errance avec tout ce que cela suppose de troubles et de la temporalité et de la spatialité, dont je vous disais tout à l’heure que c’est un enferment mais aussi la quête d’un lieu qui fasse lien.

- enfin, un dernier moment qui nous menace en tout lieu, pas simplement en Europe, est celui de la nostalgie et du recours à une origine originelle, toute puissante. Cela conduit non plus à l’identification au déchet comme dans ce premier moment dont je parlais, mais à une assignation, à une identité prescrite sans faille, un peu comme le miroir inversé de la soumission aux représentations dominantes avec laquelle les gens peuvent vivre cahin-caha, mais qui laisse tout autant le vide intérieur.

Je vais reprendre pour terminer en les développant un petit peu, ces trois moments.

L’identification au déchet

Dire « identification au déchet », c’est quelque peu abrupt mais en même temps je pense que nous l’avons tous rencontré ce moment-là chez les adolescents entre autres, et plus particulièrement chez ces adolescents de ces passage de cultures.

C’est en effet comme cela que je désignerais ce qui est jeté de la langue et qui pourtant est toujours là et qui est là en soi comme un déchet – ça reste cette part morte, encryptée dont je vous parlais tout à l’heure, c’est toujours là et c’est rien ; on ne peut rien en faire. Ça insiste pour accéder à la symbolisation, ça insiste pour entrer dans quelque chose qui relève de la capacité de se représenter psychiquement, donc de faire en même temps que ça ne soit plus là. Et puis ça chute, ça chute sans cesse. Non nommée, non nommable, non accessible au refoulement, non accessible à l’appropriation / désappropriation de quelque chose de soi.

Comment indiquer à la fois ce qui est là comme un déchet et que, dans le ressac de ce sentiment de vide intérieur dans lequel les adolescents en particulier ou les jeunes adultes s’enferment, se débattent ou se lovent, ils se prennent pour « ce rien », pour cette partie morte innommée mais présente, omniprésente ?

Vous avez tous entendu « j’ai la haine ! » et s’il fallait transitiver, je dirais « j’ai la haine de ça de moi ».

J’ai insisté sur l’assise imaginaire de la constitution d’une image de soi, mais une image d’un autre soi, qui n’est pas cet autre dont on se sépare, parce que c’est avec l’autre de soi qu’on a affaire et non pas avec cet autre dont on a à se séparer. Sinon, si on reste collé à cet autre dont on a à se séparer, comment se sortir de ce collage imaginaire ? Malheureusement, cette opération de retournement est souvent en faillite.

Pour le dire autrement, se regarder dans le miroir fait qu’il se profile toujours autre chose qui serait derrière, ne fut-ce que l’ombre d’un bout de ciel, comme quelque chose qui aurait le statut précaire mais vital d’une illusion. L’illusion du temps que j’appellerais au sens winicottien du terme l’illusion temps et l’illusion espace, qui serait une forme de tiers. Cette illusion serait le premier temps de ce lieu qui ne serait pas encore un lieu métaphoriseur mais en prépare l’assise. Il viendrait rompre le « ou bien ou bien », l’alternative entre le collage à l’autre, et la figure de l’étranger absolu, qui certes protège de l’autre mais interdit de se reconnaître partiellement dans cet autre.

Ce n’est pas simple de constituer cette assise imaginaire sur laquelle va pouvoir fonctionner un lieu métaphoriseur, s’il n’y a pas ce temps possible d’une figure, non pas de l’autre, mais qui fasse tiers par rapport à l’autre et qui soit comme une illusion temporelle et spatiale d’un temps logique.

Or, dans cet espèce de désastre narcissique, c’est comme si rien ne se donnait à voir de cette illusion, qui serait cette première assise imaginaire, cette première ardoise sur laquelle dans un second temps, vont s’inscrire les traces mnésiques en double inscription, qui vont constituer la mémoire, qui va permettre qu’il y ait du sujet.
Pour vous donner un exemple, j’ai travaillé avec des éducateurs, même inexpérimentés, à Dreux, sur des Missions locales, où j’avais l’impression que plus les adolescents étaient épinglés, couverts de marques, d’emblèmes, de tatouages sur leur corps et moins ils parvenaient à être regardés ni par eux-mêmes, ni par les autres. Ce temps de l’assise imaginaire de séparation ne pouvait se faire. Non pas simplement par une défaillance des systèmes symboliques mais aussi à cause d’une défaillance des montages fictionnels qui permettent d’asseoir cet imaginaire.

D’ailleurs, une chose revenait souvent : « il faut toujours les accompagner (chez un employeur par exemple), car ils ont peur de leur image ». Quand c’était dit comme ça, « ils ont peur de leur image », ça voulait dire dans la bouche de l’animateur, « ils ont peur de l’image qu’ils vont donner à l’employeur, peur de l’image que le patron va avoir d’eux ». Mais ça renvoyait à leur propre image comme s’ils avaient une difficulté à se retrouver séparément, pour eux-mêmes, dans cette image-là, dans leur image.

Je ne veux pas dire par là, et je pense que vous m’entendez, car je pense à l’exclusion par le prénom, le patronyme. « Je ne donne pas mon nom, on me donne un rendez-vous ; mais si je dis que je m’appelle Karim, Rachid, etc., la place n’est plus disponible ».
Et cela est vrai. C’est quelque chose qui est grave et d’autant plus grave que cela a des répercussions sur la manière dont certains montages symboliques se fondent sur l’exclusion. Et c’est là, symboliquement mais d’une façon très évidente, dans la mesure où ça touche au nom lui-même.

Autre exemple issu de jeunes algériens dont les parents avaient été ouvriers algériens pendant la guerre d’Algérie, en France. Ces derniers prenaient conscience qu’ils ne savaient rien, à 24 ou 25 ans, sur ce qu’avaient pu être leurs parents en ces temps de l’histoire. Comme une sorte de silence - et notamment pour l’un d’entre eux : « de quel côté mon père était-il ? ». Or, il se trouve que comme des centaines et des milliers d’ouvriers algériens en France, son père avait cotisé pour le FLN (Front de Libération National). Lui-même n’en avait jamais rien su par le récit familial et quand il a posé la question - son père était mort -, sa mère lui a répondu que son père avait effectivement cotisé pour le FLN, mais il n’était pas question que les enfants l’apprennent parce qu’à l’école les enfants parlent et parce que « vous (les enfants), vous auriez pu avoir des ennuis ». Ensuite le silence s’est installé, non seulement dans le récit silencié au niveau familial, mais aussi parce qu’il s’agit d’une représentation exclue de la société d’après-guerre de l’Algérie. C’est-à-dire que c’est quelque chose qui n’est pas passé comme un souvenir banal dans les représentations banales, comme un fait du temps de l’histoire qui n’a pas à être honteux ou glorieux, qui a à devenir un souvenir banal dans les représentations de l’histoire de ce pays – ceci n’a pas eu lieu et cet exemple pourrait être multiplié.

C’est comme le projet de supprimer les allocations des parents immigrés, lié au fait que les pères ne sont pas capables de tenir leurs enfants. Qu’est-ce qu’on fait en faisant cela, à ceux-là même qui n’ont pas eu cette circulation de l’histoire, même dans des représentations du quotidien, dans des actes quotidiens ? On rabat ces mêmes pères du côté du besoin et du côté de la honte. C’est-à-dire qu’on ne les fait pas participer à un débat de civilisation, on leur pose la question du besoin, de la honte et de l’avoir. Tout ça dans le même registre. Et tout ce qui concerne la question sur l’être, la demande, le désir, si j’ose dire, n’a pas le droit de cité.

Le temps de l’errance

Le deuxième temps, (c’est « Moment » en allemand), c’est celui de l’errance. Là aussi cette errance c’est comme des corps qui marchent dans une espèce de temps à la fois étale et à la fois fragmenté. C’est-à-dire qu’il n’y a pas de temporalité, pas de passé pour un présent, pas de passé pour un devenir. C’est vraiment le temps fragmenté. Et lorsqu’on parle de nomadisme ou d’errance, on pense à des traversées de routes infinies, etc. Eh bien là, il s’agit d’un piétinement, d’un « tourner en rond » entre des espaces fermés.

Là aussi, lors du travail fait avec les animateurs, les éducateurs, et j’ai remarqué une espèce d’effroi caché sous la crânerie, de frayeur digne mais sans masque, sans voile, des jeunes auxquels il était proposé de prendre le train pour aller à 20 km de leur lieu de vie. Je ne sais pas si cela a changé et j’aimerais que vous me renvoyiez quelque chose sur ce sujet, mais je sais qu’il y a cinq ans, dans la région parisienne c’était comme ça.

Cet état d’errance était à l’intérieur même de ce vide intérieur. Cette errance consiste à tourner en rond, enfermé de l’intérieur entre l’impossibilité de traduire les récits ou les silences des parents, pour les oublier et se séparer, et les carences de l’espace public à s’offrir comme un lieu d’accueil des repères symboliques, ou tout au moins des traces qui ont fait tenir le père, et en tous cas comme réservoir de représentations permettant de reprendre ces traces signifiantes et de les faire bouger. Parce que c’est ce déplacement qui est important, et qu’elles ne soient pas d’emblée déjetées ou exclues par cet espace même.

Alors dans le même temps, je vous disais que cette marche est une quête d’un lieu métaphoriseur qui permet de reprendre, de réinscrire ces traces, ces signifiants.

D’ailleurs, à propos des montages fictionnels, je crois que c’est comme ça que l’on peut entendre comment l’expression musicale au jour d’aujourd’hui – et plus encore que la mise en scène théâtrale, même si elle y participe – est le lieu privilégié de la métaphorisation possible. C’est justement aller chercher au-delà des représentations construites qui peuvent être des représentations plaquées justement, des représentations dominantes plaquées. Aller chercher au-delà de ce sens, ces bribes qui sont restées en rade, et qui sont supportées par la voix, qui sont supportées par un rythme, qui sont supportées par une scansion, qui sont soutenues par la pulsion invoquante on pourrait dire, et qui permettent de les reprendre et de les réinscrire dans une véritable métaphorisation dans l’espace public. Et leur reprise dans l’espace public quand leur circulation est soutenue par d’autres, comme on peut le voir parfois, les transforme en souvenirs ou en expériences partageables par d’autres et cela favorise les identifications plurielles. Ce mouvement-là permet de reconnaître les origines et de s’en emparer.

Le temps du recours à « l’origine originelle »

Voilà, pour terminer, bien que ce soit pessimiste cet autre recours du recours de l’origine à l’originel – comme une origine pleine, l’originel de l’originel si je puis dire, auquel il s’agit effectivement de se coller. Alors si un temps de résolution régressive de tous ces parcours se fait, on n’est plus alors là dans la possibilité d’affronter l’empêchement et de franchir ces zones d’exclusion, mais on retombe à la case départ. C’est bien la conséquence de l’échec de la rencontre d’un lieu métaphoriseur qui permettrait le déplacement, le passage. Je pense que vous connaissez tout cela – je suppose ; c’est le recours à la crispation sur l’origine, à la croyance en une origine originelle où il n’y aurait pas d’écart, où il n’y aurait pas de perte, qui s’impose comme une certitude, une certitude souvent sans affect, parce que ce qu’on prend pour cette certitude passionnelle est désaffectée, statique.

J’avais pensé – mais je ne sais pas si je serais encore d’accord avec ça ce soir – que l’affect que l’on rencontre dans ces configurations serait la nostalgie, la nostalgie qui rend immobile. Mais je crois qu’il y a des temps dans la nostalgie qui sont quand même la possibilité d’un dialogue avec l’autre, pour pouvoir lui dire un peu au revoir – même si c’est avec des allers et retours.

Je pense que ce recours, qui se fait au prix de la désubjectivation - on n’est même plus dans l’empêchement subjectif, on est vraiment dans la désubjectivation -, rend parfois vivable l’enferment, c’est ça qui est malheureux. Il vient habiller le sentiment de vide intérieur des oripeaux de croyances anoblies - parce que tout cela se fait n’est-ce pas, au nom de croyances nobles. Mais c’est là où l’on est dans la désubjectivation. Ça conduit à l’assignation, à une logique identitaire, cette identité une, évidée de la question de sa propre étrangeté. La question de l’altérité à l’autre n’existe plus, ni celle de l’altérité à l’autre de soi, dont on a vu à quelque point cette assise était absolument incontournable pour devenir un être inscrit dans la temporalité, inscrit dans la différence.

Voilà, je m’arrête là, mais je suis prête à poursuivre en fonction de vos réactions, de vos interrogations ou de vos critiques.

Indications bibliographiques :

Travaux d’Alice Cherki sur ce thème :

« L’effacement du sujet », Sujet et citoyenneté, Cahiers Intersignes 8/9, 1994, p 167 ;

« Réduits au silence », PTAH, a.r.a.p.s., ½, 1997, p 91 ;

« Exclus de l’intérieur, empêchement d’exil », L’exil intérieur, Psychologie clinique n°4, Ed. l’Harmattan, p 109 ;

A paraître :

« Figures de l’errance », PTAH n°4, colloque a.r.a.p.s., janvier 1998 ;

« Et si je n’étais plus le premier home », colloque Intersignes, mars 98.


[1Intervention au séminaire "Psychiatrie, psychothérapie et culture(s)" du 12 mars 1999. Retranscription non revue par l’auteur

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