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12/01/2013 - Torture et prise en charge des victimes de torture : enjeux contemporains

Prolongeant l’ombre de la torture : Le désaccueil des demandeurs d’asile en France

Argument intervention Beatrice Patsalides Hofmann

D 4 novembre 2012     H 11:43     A     C 0 messages


Prolongeant l’ombre de la torture : Le désaccueil des demandeurs d’asile en France

Argument de Beatrice Patsalides Hofmann [1]

L’ensemble des agents intervenant dans le dispositif de la torture - l’Etat, le tortionnaire, la victime, le langage, les appareillages et les techniques utilisées - est instrumentalisé dans le seul but de déshumaniser le sujet. Le processus de cette démolition qu’est la torture, en réduisant l’expérience subjective au réel de la douleur, fait disparaître le sujet de son corps, l’exile de lui-même, brisant parfois toute possibilité de reconnaissance par lui-même ou par autrui. Cette « fabrique de la victime » par désidentification destructrice a pour conséquence, le plus souvent, l’inévitable exclusion du sujet de sa communauté d’origine, à tout le moins, une « exclusion interne » scellée par la honte. Sujet « souillé », le demandeur d’asile victime de violence politique est désormais dégradé au statut d’un objet jetable, hanté par la sensation douloureuse qui se veut, peut-être, seule « preuve » de la torture, et envahi par le sentiment aliénant d’une étrangeté à soi et au monde.

Nous voulons questionner ici, dans quelle mesure, certains effets sur les demandeurs de la politique d’asile en France - politique du « chiffre » encore qui, par définition, nie l’individualité du sujet et juge, pour la plupart, « incrédibles » les faits singuliers de son histoire - peuvent être lus comme témoins d’une intentionnalité non désavouable de l’Etat (au mieux inconsciente) de vouloir maintenir ces populations (demandeurs d’asile, victimes de violence politique, étrangers en souffrance) dans l’immédiat de leur souffrance. Restant prisonniers d’un temps gelé, d’un espace psychique sans horizon, de leur impuissance et de leur précarité, bref, de l’« impossibilité du possible », les demandeurs d’asile sont, pour l’Etat, plus facilement « gérables » car leurs aspirations politiques ont été, pour la plupart, étouffées ; tirant avantage de leur marginalisation sociale l’Etat peut, de plus, s’octroyer de leur souffrance une « maîtrise souveraine » devant la menace toujours actuelle (en temps de « crise » !) de sa propre déchéance.

Nous allons discerner ensemble dans quelle mesure, précisément, les conditions du désaccueil des demandeurs d’asile en France entretiennent et aggravent la persécution qui motivait à l’origine la demande d’asile. Quelques caractéristiques et objectifs du dispositif de la torture - la ségrégation, la soumission (dégradation, humiliation, exclusion) de « l’autre » dans le but de renforcer le règne totalitaire du « même », l’asservissement et l’aliénation du corps de la victime, l’exploitation de sa dépendance impuissante, son silencement systématique - vont nous servir comme matrice afin d’entendre, autrement, nos patients dans les centres de soin qui se voient souvent immobilisés par la privation brutale de leurs droits, de leur parole et de leurs libertés fondamentaux de citoyens.

Il semble d’actualité, non seulement de dénoncer certaines conditions du désaccueil des demandeurs d’asile, conditions qui favorisent cruellement les reviviscences de la torture, mais aussi de répondre à l’urgence de soulever une voix de différence à l’encontre des discours de dénégation au sein d’un collectif, collectif qui semble, lui aussi, arrêté dans un silence risquant de se doubler d’in-différence et d’a-pathie face aux violences quotidiennes exercées contre l’« autre étranger ».


[1Psychologue Clinicienne/Psychanalyste. Centre Primo Levi, Paris

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