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Premier Congrès des Psychanalystes de langue arabe, compte rendu par Jean-Michel HIRT

La psyché (An-nafs) dans la culture arabe et son rapport à la psychanalyse

D 20 juin 2004     H 00:00     A     C 0 messages


Au Liban, dans ce pays où tant de noms de lieux témoignent de l’aventure de la "religion monothéiste", mais aussi devenu une des lignes de front des affrontements matériels et spirituels qui déchirent les jours du siècle naissant, vient de se tenir un congrès historique pour le monde arabe et la psychanalyse. Organisé notamment par les psychanalystes libanais, Mounir Chamoun et Adnan Houbballah, avec le concours de l’Université Saint-Joseph et du Centre arabe de recherches psychanalytiques et psychopathologiques, ce congrès avait pour thème "La psyché (An-nafs) dans la culture arabe et son rapport à la psychanalyse". Une entière liberté d’expression, des échanges souvent vifs ont présidé à ces entretiens sur les abîmes d’une âme qui relève du Logos, mais qui est en butte aux injonctions de sociétés théocratiques et aux contradictions entre savoir et vérité.

Bientôt les actes de ce congrès seront publiés et il ne saurait être question ici de revenir sur chacune des interventions des nombreux conférenciers venus des quatre coins du monde, parmi lesquels l’Egyptien Hussein Abdel Kader, les Marocains, Khaled El Alej, Mohammed Fouad Benchekroun et Farid Merini, les Canadiennes, Marie Hazan et Marie Jawich, les Français, Hourya Abdelouahed, Nazir Hamad, Jean-Michel Hirt, Charles Melman, Moustafa Safouan et François Wahl, mais de traduire quelques impressions d’ensemble. D’abord une grande variété d’interrogations autour de la clinique du sujet arabe, de cet homme défini par une culture où la religion prédomine, "homme rituel" souvent en proie à un "autre totalitaire" intériorisé jusque dans l’exil. L’empire sur son âme de la langue, cette langue arabe indissolublement référée à la langue
coranique, a été longuement questionné, que ce soit à la faveur des rêves visionnaires, des textes mystiques d’Avicenne ou Ibn ’Arabî, des contes des Mille et une nuits, ou bien de ces expressions fatalistes qui font intervenir Dieu en toutes occasions. Comment analyser une subjectivité qui est censée s’immoler dans l’obéissance à "l’héritage traditionaliste", comment penser là-bas la division du sujet, nécessaire à l’exercice de la psychanalyse ?

"Celui qui ne choisit pas son avenir ne trouve pas son passé" concluait Moustafa Safouan, mais il revenait au plus grand poète arabe contemporain, Adonis, dans une intervention où l’audace du propos le disputait à la beauté de la langue, de désigner l’enjeu d’une telle rencontre entre passé et avenir : l’âme en s’appuyant sur les ressources du patrimoine mystique arabo-musulman a les moyens de dégager le souffle de ses figures d’un monothéisme fossilisé et de ses conséquences profanes mortifères. Gageons qu’il s’agit d’une voie indispensable pour la pensée universelle, mais qui ne peut s’inventer que dans le monde arabe et la déréliction qu’il connaît, avec la contribution des psychanalystes. Mais peut-être pas sans l’alliance des poètes, et la voix des mystiques. A partir de la confiance angoissée d’Hölderlin qui désormais vaut pour tous : "Mais où est le péril, là / Croît aussi ce qui sauve", il devient possible aujourd’hui d’entendre le soupir apaisé d’Ibn ’Arabî : "O toi qui cherches le chemin qui conduit au secret / Reviens sur tes pas car c’est en toi que se trouve le secret tout entier".

Jean-Michel HIRT, juin 2004

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