PAROLE SANS FRONTIERE - PSYCHANALYSE ET EXIL
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INTRODUCTION DU VOLUME V "QU’EST CE QUE L’ETRANGER"

D 20 décembre 2004     H 22:11     A     C 0 messages


INTRODUCTION

On ne s’étonne pas assez de l’absence, dans les travaux et théories qui se réclament de l’interculturel, de réflexion conséquente à propos d’une notion qui est pourtant censée fonder ce domaine : celle d’étranger. Est-ce à cause du climat empoisonné qui s’associe de nos jours à ce terme dans le discours social et politique ? Cela ne pourrait constituer une justification, car pour lutter contre cette meurtrissure contemporaine du langage, il faut bien commencer par prendre la parole, et au point même où la langue est attaquée. Le profil bas n’est désormais plus de mise, puisqu’il devient compromission de fait.

Il est vrai que cette notion n’appartient pas au vocabulaire classique de la psychanalyse, ni même de la psychopathologie. Pourtant, une exploration même sommaire du champ sémantique auquel elle renvoie laisse entrevoir son importance comme catégorie de pensée. Sans étranger, impossible de penser l’éloignement et la différence culturelle. Sans étranger, impossible de penser la rencontre avec l’autre, et c’est tout le domaine de l’altérité qui se touve concerné. Mais aussi bien, comment, sans cette référence opposée à l’étranger, penser le même, ou le soi-même, dont justement toute l’ambivalente intimité a été repérée par Freud sous le registre de l’Unheimliche, traditionnellement rendu en français par « l’inquiétante étrangeté », mais qui en allemand fait directement référence à ce qui échappe au « chez soi », au familier. Une géographie sous-terraine organise ainsi la pensée et le langage autour de l’opposition familier / étranger, avec le recours à un système de représentations spatiales finalement très « naïf » : le dedans et le dehors. C’est dire aussi qu’il ne semble guère possible de penser la frontière et la limite, et donc le lieu, sans le recours à cette catégorie de l’étranger. On pressent que sont attachées à ce vocable les opérations psychiques les plus fondamentales, celles qui permettent à l’humain de se repérer comme ex-istant (le trait d’union indiquant qu’il s’agit en effet d’une opération à la limite) dans un monde (le monde étant : ce qui a lieu).

Mais on pourrait finalement se contenter de penser que l’étranger n’est qu’une figure possible de l’Autre, catégorie plus éprouvée et mieux conceptualisée... L’hypothèse qui justifie les contributions du présent volume vient justement questionner cette idée. Elle pourrait s’énoncer ainsi : l’Etranger comme fonction psychique (ce que veut marquer la majuscule) a-t-il une signification et des effets propres, distincts de - et non réductibles à - ceux attachés à la catégorie de l’Autre ? Que signifie le recours à ce signifiant « étranger » pour figurer ou représenter l’Autre ? Peut-on repérer les fonctions qu’il remplit lorsqu’on le rencontre au sein de tel discours singulier ou encore comme élément d’un « discours social » ? Que nous apprend-il du fonctionnement psychique en général ?

Car bien sûr, la notion d’étranger n’est pas un concept, et c’est d’abord en tant que signifiant que nous avons à en explorer la richesse, tant est multiple la diffraction de ses significations selon les usages, les contextes et les locuteurs. Que ce signifiant ait des effets, nul besoin de s’appesantir à le démontrer, l’actualité la plus quotidienne nous en fournit les preuves à foison. L’intérêt est plutôt ici de tenter de saisir comment interagissent les différentes dimensions qui se croisent à ce signifiant « carrefour ».

Prenons par exemple la dimension du fantasme. Le fantasme du « bon » étranger, avec les colorations exotiques que l’on voudra, peut être une manière - comme tout fantasme - de « familiariser » l’autre, c’est-à-dire de se le rendre proche pour éviter de le rencontrer. L’opération en apparence inverse de diabolisation qui conduit à l’image d’un étranger inquiétant, voire menaçant, remplit en fait la même fonction de déni de l’altérité.

A un autre niveau (qui correspond à un degré supplémentaire d’organisation sociale), ce fantasme va se figer en signe, stigmate désigné ou étendard revendiqué, offert au regard de la foule. Point de crispation raciste ou identitaire du collectif, qui n’obéit plus seulement à la logique du « fantasme privé ».

Mais dans un autre registre encore que celui du fantasme et du signe, l’étranger peut vouloir signifier une expérience, celle qui résulterait de l’action désignée par ce néologisme : « s’étranger ». Il existe sans doute bien des manières de « s’étranger », mais il en existe au moins deux, très différentes, qui concernent directement notre travail : l’expérience de la cure psychanalytique et l’expérience de l’exil. Certains ont pu les comparer et même considérer que l’exil, parfois, agissait comme une sorte de psychanalyse sauvage... Proposer ce parallèle a l’avantage de repérer une difficulté supplémentaire à penser la notion d’étranger. Difficulté qui se signale dans le fait que dans cette notion, l’étranger lui-même - l’homme étranger - ne « s’y reconnaît pas ». Or son refus est riche d’enseignement car il est double. Votre ami étranger ne supporte pas, à juste titre, d’être étiqueté comme tel et qu’on lui applique des généralisations absurdes sur « les étrangers » ; mais proposez-lui alors de réduire l’étranger soit à un fantasme soit à l’universelle expérience de l’altérité, et il vous reprochera, à juste titre, de faire bien peu de cas de son expérience de réel étranger, d’exilé. En outre, il vous jugera peut-être incapable de comprendre cette réalité de manière purement abstraite...

Qu’est-ce à dire ? Quel est le sens de ce double refus, si l’on veut bien l’entendre et ne pas s’empresser de le dénier en le réduisant à un simple prurit identitaire ? Quelle est cette « réalité » de l’étranger du point de vue de l’étranger lui-même ? La question est difficile car il s’agit justement de saisir en quoi certaines réalités (le déplacement, l’exil, la traversée de frontières, la place dans un pays d’accueil...) sont susceptibles de produire des modifications psychiques profondes. Le paradigme de la cure psychanalytique qui est souvent décrit comme devant aboutir à un tel « étrangement » vis-à-vis de soi-même, résume-t-il vraiment l’expérience de celui qui a concrètement franchi des frontières, quittés les siens, laissé derrière lui la terre de ses ancêtres ?

Plusieurs fois déjà, les années précédentes, nous avons eu l’occasion de poser ce problème des rapports entre la réalité « extérieure » et la réalité psychique, pour dénoncer la vision trop simpliste qui considère que cette dernière est quasiment imperméable à l’événement.

Le présent travail approfondit cette étude, en préservant la richesse de cette inévitable oscillation de sens entre l’étranger comme étranger concret d’une part, et comme figure psychique (universelle ?) de l’Etranger d’autre part. Se contraindre à aborder de front la question de l’étranger, c’est ainsi se donner les moyens d’éviter les simplifications et le double piège de la fétichisation ou du déni de la différence : la différence érigée comme étrangeté absolue ou son ravalement simpliste à un universalisme qui la gomme.

Il s’agit aussi de lever une méprise qui ne manque pas de s’installer dès lors qu’il est question de « clinique » des immigrés, des réfugiés, des exilés. Aucun fondement sérieux n’atteste au fond la validité de ces formules et pourtant le risque est grand d’un glissement vers une « clinique des étrangers », où le mot étranger est mis au service d’une stigmatisation qui nous paraît antinomique de l’idée même d’une clinique dynamique. Si la prétendue « spécificité » d’une clinique des étrangers est à dénoncer, il n’en reste pas moins indispensable de relever et de reconnaître les modalités particulières selon lesquelles s’effectuent certaines rencontres avec des patients dits étrangers. Sans développer ici cet aspect déjà évoqué les années précédentes, rappelons cependant brièvement ce qui marque ce type de rencontre : une tentative de dialogue s’établit entre deux personnes de cultures et de langues parfois différentes, dont l’une est « étrangère » d’au moins trois manières : 1) par son statut (le statut qui lui est réservé de droit et la place qui lui est offerte de fait dans le pays d’accueil), 2) par son origine (géographique, culturelle), 3) par le voyage, le déplacement qui en fait un étranger en ce pays. Il n’y a pas de raisons a priori pour privilégier certains de ces facteurs plutôt que d’autres : langue, culture, statut officiel, statut réel, déplacement. Chacun d’eux est susceptible d’induire des effets psychiques repérables dans le discours et les symptômes des patients.

L’intérêt de rencontres effectives avec des patients d’origine étrangère n’est pas d’isoler telle ou telle spécificité, mais d’avoir la possibilité d’entendre un discours plus directement « affecté » par la figure de l’Etranger que chez l’autochtone en raison des effets que suscite au plan psychique une expérience vécue de l’étranger.

En outre, il est possible que l’expérience de l’exil et du conflit des Références [1]mette certains sujets en position d’« éclaireurs » (au double sens de l’anticipation et de l’avis éclairé) du malaise contemporain de notre culture.

De la réalité, il en fut beaucoup question l’an dernier, et la nécessité d’instruire le dossier de l’Etranger découlait directement des enjeux cliniques qui y furent dévoilés. Nous avions en effet exploré une hypothèse que semblait nous imposer la clinique la plus quotidienne de notre consultation, et qui proposait une conception élargie de la notion de pathologie traumatique [2] . Nombre d’arguments laissaient penser en effet que des mécanismes similaires à ceux des névroses traumatiques devaient être à l’œuvre au cours des effondrements narcissiques qui caractérisent, dans certaines conditions (dont l’accident du travail est la plus fréquente), le mode de décompensation de certains patients immigrés. N’avait-on pas déjà affaire là aux effets de sidération de la rencontre avec un Etranger radical, dont l’autre nom serait traumatisme ? Le cauchemar répétitif des névroses traumatiques (le syndrome de reviviscence), ressenti par les patients comme l’intrusion dans leur psychisme d’un véritable « corps étranger », le vécu qu’ils décrivent d’être des « morts-vivants », retirés d’une vie qui se déroule autour d’eux comme un spectacle auquel ils ne peuvent désormais plus participer, leur sentiment en somme d’être étrangers à ce qui leur était auparavant familier, tout cela balisait la voie que nous avons choisie cette année d’explorer. Avec un accent toutefois très particulier, et sur lequel nous aurons à revenir dans la suite de nos travaux, à savoir que l’Etranger (disons « radical ») voisine avec l’horreur...

Voici donc les enjeux que cette 5ème année du cycle « Psychiatrie, psychothérapie et culture(s) » s’est donnée pour but de soutenir, et dont rend compte la publication de ce nouveau volume. La relecture des différentes interventions apporte la satisfaction d’une mission bien remplie. Le signifiant « étranger » a été exploré sous de multiples facettes, même si - mais c’est la loi du signifiant, et sa richesse - il n’est pas question de prétendre à l’exhaustivité.

L’étranger, nous avertit Michel Larivière, vous n’avez pas besoin d’aller le chercher très loin. Prenez juste la peine de chausser les lunettes du poète et tâchez de prendre Le Parti Pris des Choses, comme nous y invite Francis Ponge, et les objets les plus familiers qui vous entourent vous apparaîtront bizarrement étrangers. Rien non plus de familier dans la rencontre véritable qu’elle soit amicale ou amoureuse, qui offre plutôt l’espoir, quand elle se réalise, de découvrir grâce à l’étrangeté reconnue de l’autre, l’impossibilité radicale de se reconnaître autrement que comme étranger à soi-même... La langue elle-même est menacée par ce piège de la familiarité et de l’évidence facile. Et voilà pourquoi l’étrangeté du style de Lacan, souvent qualifié de baroque, d’hermétique, était la condition même de sa vérité...

Pierre-Stanislas Lagarde nous offre ensuite un panorama des manières dont l’étranger a été repéré, décrit, identifié à travers l’histoire et les cultures : référence à la nourriture (ceux qui mangent du pain et les autres...) l’animalité, au sauvage, à la religion, à la langue... Il insiste sur l’étonnant tournant de la Renaissance où il apparaît que la notion se complexifie puisqu’on reconnaît alors d’une part le sauvage, méprisé et opprimé, et d’autre part un étranger qui force le respect à cause de son organisation sociale et de sa puissance militaire, et que représente à cette époque le Chinois ou le Japonais. Ces données historiques et culturelles sont mises en perspectives avec la situation actuelle de la psychologie de l’étranger et de conceptions aussi opposées que celles des Ortigues et de Tobie Nathan.

Ahmet Kaptan, grâce à son expérience du travail avec les jeunes issus de l’immigration, nous fait découvrir un point de vue trop souvent passé sous silence : celui que peuvent avoir des jeunes primo-arrivants, ou de deuxième génération sur le pays qui les accueille, celui qu’ils ont quittés, les différences culturelles, les difficultés d’adaptation, les sources de conflit, etc.... L’écoute de ces paroles de jeunes turcs en France est source d’étonnement. Car on décèle facilement qu’au-delà de la reprise d’un discours social un peu convenu, les représentations qu’ont ces adolescents de leur expérience est loin de coïncider avec les poncifs qui alimentent les stériles débats autour de l’immigration.

Dans les deux interventions qui suivent, Pierre-Stanislas Lagarde engage une réflexion psychanalytique qui réexamine, à partir de la figure de l’Etranger, la dialectique de l’interne et de l’externe qui, selon la théorie analytique est au principe du fonctionnement psychique. Il montre au cours de cette exploration comment se répondent les diverses figures de l’Etranger dans des occurrences aussi diverses que celle du tourisme sexuel, du personnage de l’explorateur-aventurier, que dans le discours et les symptômes de certains patients - français ou étrangers - engagés dans un travail psychanalytique. Le problème de la limite se dégage comme un invariant fondamental que l’auteur nous invite à considérer comme non seulement ce qui crée de l’étranger mais aussi ce qui suscite la parole et la mort. La limite, c’est aussi ce qui est nécessaire à la rencontre, celle de l’étranger... ou celle entre un patient et un psychanalyste... Au lieu de la rencontre montre comment la dimension spatiale est utile à considérer dans le cadre analytique, pour autant que c’est à la limite que se produisent des effets transférentiels majeurs. Il semble bien d’ailleurs que la rencontre soit devenue problématique dans nos sociétés. Les clubs de rencontre, les réseaux Minitels, la solitude effrayante de tant de nos contemporains sont là pour en attester. A ce titre, les « rencontres du quatrième type » sont à considérer comme un symptôme du malaise de notre civilisation, qui désigne avec acuité la nature du désarroi présent, et pointe son rapport étroit avec le figure de l’Etranger dont le retour au-devant de la scène sociale s’éclaire du coup d’un autre jour... Pierre-Stanislas Lagarde met en évidence que cet objet d’étude, comme aussi le phénomène de la mémoire récupérée et des personnalités multiples aux USA, est loin d’être anecdotique et mérite de figurer au cahier des charges d’une anthropologie psychanalytique attentive à son époque.

Un abord purement psychologique ou purement sociologique est en effet insuffisant à rendre compte de tels phénomènes à la fois individuels et collectifs. Pour tenter de saisir l’étranger du xénophobe, Alain BIHR propose une démarche psychosociologique. Il montre d’abord comment toute xénophobie est d’abord une hétérophobie : une phobie de l’autre quel qu’il soit, qui provient de l’universelle angoisse de séparation et de perte de soi. Mais la xénophobie suppose une réduction et une identification précise de l’objet phobogène qui devient : l’étranger. Comment en arrive-t-on là ? Il faut envisager dès lors le fonctionnement du groupe et l’hypothèse la plus féconde est celle qui postule une analogie inconsciente entre la scène sociale et la scène familiale. C’est la dépendance, à l’une comme à l’autre, qui est susceptible d’induire l’angoisse d’abandon qui alimentera la xénophobie. L’étranger devient à la fois celui que l’on redoute de devenir : l’exclu, le puni, l’abandonné, et celui que l’on aimerait être sans se l’avouer : celui qui transgresse, et il faut donc, pour ces deux raisons, l’identifier et s’en démarquer. Reste à expliquer la haine proprement dite, celle qui va faire de la xénophobie un motif d’investissement, voire de passage à l’acte. Alain BIHR nous propose de revenir au concept nietzschéen de ressentiment, et à la genèse qu’en proposait Nietzsche lorsqu’il l’associait au sentiment d’impuissance à traduire en actes le sentiment de révolte. C’est ainsi à l’étage politique qu’est renvoyée en dernière analyse la cause ultime de la xénophobie, dimension que ne peut plus escamoter, à nos yeux, la réflexion psychanalytique.

Jacques HASSOUN quant à lui, part de ce paradoxe de la création de l’étranger : susciter au sein d’une nation de l’autre afin d’en dénier l’altérité. Et de ceci, souvent méconnu : l’enjeu de celui qui est en proie à l’étranger - le xénophobe - n’est pas de considérer l’altérité du différent, mais bien plutôt de ne cesser d’énoncer l’insupportabilité du presque-même. D’où l’inefficacité du discours humaniste qui clame l’égalité des valeurs, et le danger d’un certain discours interculturel qui prône - implicitement ou explicitement - le retour à l’ethnie. L’auteur analyse comment le terme étranger cesse d’être un signifiant quelconque pour le xénophobe pour devenir la marque d’un Autre dépourvu de toute altérité. C’est à l’endroit de ce terme que tous les signifiants de la différence vont venir entrer en résonance et produire une pensée de l’homogène, signe d’une effroyable régression qui atteint la subjectivité même du xénophobe, sa qualité d’humain et de parlêtre.

Cette régression, nous la retrouvons décrite par Jean SERVIER, avec les outils de l’analyse ethnologique et historique qui sont les siens. Car c’est une véritable régression que la colonisation a provoqué en détruisant - intentionnellement ou pas, selon les cas - le cœur des systèmes symboliques qui soutenaient et organisaient maintes sociétés traditionnelles. C’est là l’incapacité de l’Occident à reconnaître l’étranger comme autre qui est en cause. L’auteur nous rappelle comment les sociétés traditionnelles, par contre, ont toujours considéré l’étranger comme un être digne du plus grand respect car possible messager de l’invisible. Mais Jean SERVIER suggère dans son intervention que cette même incapacité exerce ses effets délétères dans nos sociétés industrielles elles-mêmes. Et vraisemblablement à cause d’un oubli de l’enseignement le plus universel de la religion. En effet, du prophète Elie de la tradition juive, à Jean Le Baptiste des chrétiens, en passant par le personnage sacré de l’errant, de l’Initiateur Invisible, El-Khider des musulmans et du Coran, il apparaît que chacune de ces religions s’est appuyée sur la figure d’un étranger auquel était dévolue la médiation avec Dieu. C’est tout un édifice symbolique qui se trouve mis en péril, avec le retrait de la dimension sacrée du rêve, de la transe, de l’initiation. Cette situation contemporaine implique un rapport tout différent à l’imaginaire, dont les effets commencent seulement à être perçus.

Pour clore cette série de réflexion, Bertrand PIRET pose la question (malheureusement) très actuelle de la défense de l’étranger. Que veut dire prendre la défense de l’étranger ? Que s’agit-il de défendre et quels sont les risques inhérents à une telle position ? Car des risques, il y en a à revendre. A commencer par faire croire que l’étranger, ça existe de façon évidente, tellement évidente qu’on pourrait en prendre la défense... Idée à la simplicité de laquelle s’opposent toutes les contributions de ce volume ! Risque de malentendu ensuite, mais dont l’examen amène à la conclusion qu’il est inévitable et révélateur de ce qui précisément est en jeu dès lors qu’on parle d’étranger : le fonctionnement du langage et de l’inconscient. Autrement dit, prendre la défense de l’étranger ne permet pas de faire l’économie d’une réflexion sur ce qui permet à l’humain d’opérer distinction et différenciation. Or de telles opérations nécessitent d’échapper au modèle binaire qui règne actuellement et qui génère ce que l’auteur propose d’appeler l’idéologie de l’équivalence généralisée des énoncés, véritable régime de perversion du langage. Cette idéologie fallacieuse conduit aux errements en apparence opposés de l’option universalisante et des théories culturalistes comme celles de l’ethnopsychiatrie contemporaine telle que la soutient un Tobie Nathan. Défendre l’étranger, ce ne peut être en définitive que défendre l’Etranger, soit la dimension tierce qui nous institue comme humains, et nous contraint à reconnaître, sans la fétichiser la différence et la frontière.

Les organisateurs du cycle de conférences « Psychiatrie, psychothérapie et culture(s) » n’ont qu’un vœu à formuler : que les contributions présentées dans ce travail, puissent, aussi modestement que ce soit, apporter un peu de matière utile à tous ceux qui sont confrontés à titre professionnel ou personnel aux multiples pièges que tend à la pensée toute réflexion sur l’étranger.

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[1A propos de cette notion de Référence, voir les travaux de Pierre Legendre

[2Cf. Le traumatisme et l’effroi, Parole sans frontière eds, Strasbourg, 1993.

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