PAROLE SANS FRONTIERE - PSYCHANALYSE ET EXIL

INTRODUCTION A LA LIMITE

D 17 avril 2005     H 22:43     A     C 0 messages


INTRODUCTION À LA LIMITE

Pierre-Stanislas Lagarde

Par précaution, je tiens à dire tout d’abord que les propos que je tiendrai ce soir ne relèveront pas du genre dit de la conférence - un genre bien confortable au demeurant : on commence par une introduction, puis suit le développement de ce qu’on a décidé de traiter et de terminer enfin sur une série de conclusions, ou du moins sur leur semblant.
Disons que ce que je vais m’efforcer de faire devant vous ce soir, ce sera de tisser une corde. C’est bien de cela dont il s’agit, du tissage d’une corde. Et pourquoi cela ?
Je rappelle que le sujet que nous nous sommes proposés de traiter cette année s’intitule l’Étranger ; un thème d’une étendue confondante, si je puis dire.
Et bien cette corde, c’est ce à quoi nous pourrions peut-être nous agripper pour progresser à travers cette vastitude qui s’ouvre devant nous. Une corde, ça peut éventuellement servir également de fil d’Ariane, un moyen comme un autre pour éviter de nous perdre. Voilà ce que j’entends par cette idée de corde.
Une corde également, on n’en connaît pas forcément d’avance la longueur... Mon propos de ce soir ne se finira donc pas sur une conclusion mais, c’est du moins ce que j’espère - et à la mesure de mes moyens - se poursuivra lors de séances ultérieures.

Comment allons-nous donc procéder ? C’est sur l’assemblage de quelques “bouts de ficelles” que nous allons débuter. Suite à quoi, j’exposerai deux cas cliniques. Pour le premier, il s’agit d’un extrait de séance ; quant au second, je le développerai plus avant, dans la mesure où celui-ci m’est apparu comme un point de départ assez remarquable à l’ensemble des questions que nous abordons cette année.
Je m’empresse d’ajouter qu’il s’agit ici, respectivement, d’un patient “autochtone” et d’un patient d’origine étrangère. Ce choix n’est pas “étranger” à la façon dont j’entrevois la manière de traiter de l’Étranger.
Le piège serait en effet de ne considérer que l’étranger concret. C’est pourquoi, recourir à la notion de “Figures de l’Étranger” me semble à bien des égards le meilleur biais pour éviter de retomber une nouvelle fois dans les redites, que celles-ci prissent l’aspect de l’Ethnopsychiatrie, les allures du culturalisme ou bien les formes de je ne sais quoi encore.
“Figures de l’Étranger” à entendre ici telle une figure de rhétorique, c’est-à-dire un phénomène de discours, et plus précisément encore, comme un phénomène qui se produit dans le discours. Car tout être humain, et quel que soit le statut que les circonstances ou les conditions de son existence lui attribuent à un moment ou un autre - celui d’autochtone ou bien d’étranger - recourt inévitablement, à un moment ou à un autre, à l’évocation, sinon l’invocation, de l’Étranger, c’est-à-dire à ce que j’appelle ici les “Figures de l’Étranger”. C’est donc à l’étude de ces figures, à leurs modalités, leurs déterminations, leurs évolutivités, qu’il nous faudra, je le pense, consacrer une bonne part de cette année.

Après l’évocation de ces deux cas cliniques, je vous proposerai, non plus des “bouts de ficelles”, mais une “cordelette”, à savoir quelque chose qui se voudrait plus consistant et sur lequel nous puissions commencer à réfléchir ; je veux parler de la notion de “limite”.
Pour l’instant, commençons par les bouts de ficelle...

Les témoignages cliniques auxquels je vais recourir sont, je le précise, issus de notre pratique. J’insiste sur le “notre”... l’emploi de l’adjectif possessif vient signer, d’une certaine manière, un degré d’engagement supplémentaire de notre part ; degré qu’il faut apprécier non pas tant comme complément d’information ajouté aux divers témoignages déjà apportés au sein de ce séminaire et auxquels certains d’entre vous ont pu assister, mais qu’on doit entendre, à mon avis - disons-le ce soir sur un ton lacanien - comme ce qu’il en serait de notre désir, de notre désir à chacun d’entre nous qui, depuis près de cinq ans, prenons la parole dans ce séminaire, vis-à-vis de ce questionnement qui porte sur l’étranger.
Je renvoie ceux que ce genre de question intéresse - car ce n’est pas là-dessus que nous allons nous étaler ce soir (ce qui ne signifie pas pour autant que l’étalage n’aurait pas lieu) au livre XI du Séminaire de Lacan, “Les quatre concepts fondamentaux de la Psychanalyse” [1] et plus particulièrement à l’introduction, pp. 11-16, ainsi qu’au chapitre XII, les pages 143-146.

Revenons-en pour le moment à ce recours à des histoires cliniques et l’usage qui peut en être fait, à celui que “nous” souhaitons, avec vous ce soir, en faire.
Parler de ce qui se passe, et de ce qui passe, dans le courant d’une cure - que celle-ci soit psychothérapique ou analytique - relève d’une difficulté voire, plus encore, d’une prétention : celle de détenir en propre, ou en clair, l’intérieur même du mouvement qui s’opère dans la cure en cours. Ceci, vous vous en doutez bien, relève d’un fantasme de maîtrise qui peut devenir rapidement insupportable.
“Quand on est dans la cure, nous dit Jean Gillibert, on ne peut plus thématiser. A la limite, on ne pense plus.”
Il eût été plus approprié, peut-être, d’user ici du terme de “concevoir” et non pas celui de “penser” ; l’avertissement n’eût été que plus significatif. Le plus grand danger pour la cure est en effet qu’elle devienne un concept, un concept qui marcherait tout seul comme un homme, solidement établi sur ses deux jambes, un concept en marche et non plus une marche vers le concept - ce qui est fort différent - et qui, débarrassé enfin de la gangue de libido qui lubrifie et vivifie toute parole psychique (ce qui représente ici un pléonasme), foulerait allègrement le sol mortel des glaciers de la transcendance et de l’idéalisme dans l’attente d’être mis en vente, comme l’on dit aujourd’hui en terme de marketing, à travers les succursales dont aura, au préalable, parsemé le monde.
“Quand on discourt sur la cure et qu’on la thématise, poursuit Jean Gillibert, il faut en être sorti, mais ce qui n’empêche pas que la visée du discours ou du thème doive viser, encercler cette zone limite du non-thématisable.”
Autrement dit, la thématisation de la cure ne procède-t-elle pas seulement d’un mode de pensée que l’on peut qualifier d’Epiméthéen - Epiméthée c’est, je vous le rappelle, le frère de Prométhée, celui qui contrairement à son illustre frère, pense un peu en retard ; c’est le “epi-me-theos”, celui qui considère toute chose par après, celui qui forme sa pensée d’après les événements. Il ouvre en effet la boîte que vient lui présenter Pandore, ce don des dieux, cette irrésistible créature spécialement fabriquée Jupiter qui ne s’est pas remis de la fauche de Prométhée. Et ce n’est qu’après, qu’Epiméthée se rend compte de la connerie qu’il vient de commettre. Au fond, c’est peut-être aussi cela le compte-rendu d’une cure, se donner enfin le temps de compter toutes les conneries qu’on a pu dire tout de son long.

Le retour sur une cure ne serait donc pas seulement celui que rend possible l’après-coup, il s’agirait également de viser aux limites de ce qui, en fin de compte, doit en être à un moment ou un autre le procès de pensée.
Cela dit, le projet de ce soir relève d’une visée qui ressortit d’un troisième point de vue. Au delà de la difficulté qu’il en est de saisir une cure qui est encore en cours, au delà de cette autre difficulté que serait celle de vouloir thématiser cette cure, se pose à nous cette autre question : qu’en est-il de l’exercice qui consiste à se servir d’une série de cures, dans leur ensemble ou par leurs fragments - et quand bien même celles-ci concerneraient des patients dits d’origines étrangères - pour rendre compte d’un thème, qui, si vous vous souvenez de ce que j’en disais la fois dernière, ne peut en aucun cas se prévaloir de recouvrir une quelconque disposition névrotique, ni bénéficier a priori d’une quelconque pertinence théorique au sein de l’appareil conceptuel analytique. Autrement dit, le risque encouru est la pratique de ce que, en terme de rhétorique, on appelle un zeugme : dans le style de la femme de Matisse qui, paraît-il, déclarait “aimer la Suisse et le pastis...” je suppose qu’à travers ce petit exemple, vous ressentez l’émoi trouble que provoque le saut catégoriel.
Bref, à vouloir exploiter des histoires cliniques au regard d’un thème qui a priori n’est ni clinique ni théorique, on encoure sérieusement le risque de sombrer dans le genre de la citation, c’est-à-dire grappiller, de ci de là, des fragments de discours qui, somme toute, n’auraient pour seule valeur qu’illustrative et non pas explicative. Et dire ici que l’on userait de citations, cela signifie qu’on a ravalé la Parole du patient au rang de texte ; lequel texte, à l’instar de n’importe quel autre texte, que l’on peut dorénavant faire parler de n’importe quelle façon.

C’est pourquoi notre projet - ce que j’ai appelé tout à l’heure le troisième point de vue - tend d’une certaine manière à se situer dans une perspective qu’on pourrait qualifier sans trop pécher par orgueil, de prométhéenne. A savoir qu’il nous faut bien avouer qu’on ne sait pas trop exactement où l’on met les pieds - dans le plat ou bien dans les plates-bandes - cela alors même que toutes les précautions auraient été prises, qu’elles fussent oratoires aussi bien qu’anticipatrices.

Autre lièvre que j’aimerais soulever avant de nous engager dans ces histoires cliniques, à valeur celui-ci non pas problématique mais cette fois hypothétique.
Les difficultés auxquelles les organisateurs de ce séminaire se sont heurtés cette année, non seulement pour tracer les grandes lignes de réflexion, mais aussi pour entrer dans le sujet-même, nous ont amené à avancer quelques hypothèses à ce propos.
L’une d’elle, nous l’avons dit plus haut, tendait à souligner l’engagement singulier de chacun relativement à ce sujet ; un engagement dont l’intimité essentielle ne saurait donner lieu à son déploiement intempestif en cette place et ces circonstances publiques. Ce ne serait-là que demi-vérité, donc demi-mensonge. Mieux vaut parler inconsciemment plutôt que de son inconscient, afin d’avoir l’occasion d’en saisir l’une de ses possibles fulgurances.
Une autre hypothèse se dessina bientôt, hypothèse qui, dépassant l’échelle propre au drame intime de chacun, nous apparut plus aisée à être présenté publiquement. Et cette hypothèse,nous laformulerions de la manière suivante :
La difficulté que l’on rencontre à traiter de l’Étranger, ou encore de la figure de l’étranger, ne tiendrait-elle pas à ce que la mise-en-scène de l’Étranger, ou encore l’incidence de l’Étranger, dans une réflexion qui se veut inspirée de la psychanalyse “rencontre”, “recouvre” - je ne sais encore lequel de ces deux termes est le plus approprié - divers aspects théoriques de la constitution du psychisme, sinon le fonctionnement-même, “au quotidien” - j’expliciterai plus loin ce terme de “quotidien - de l’appareil psychique.

Par constitution de l’appareil psychique, je songe à ce mouvement inaugural ou bien structural, qui détermine chez l’homme le Monde et son Je.
- Je songe par exemple au texte de Freud sur la Négation, et à cette assertion troublante et grosse de sens qu’on peut y lire : “Tout ce qui est étranger au moi lui est d’abord identique”.
- Je songe également au stade du miroir de Lacan comme, “formateur du Je telle qu’elle nous est révélée dans l’expérience psychanalytique”.
- Je songe encore à l’univers Kleinien du jeu des projections et des introjections identificatrices.

Par fonctionnement au quotidien de l’appareil psychique, j’envisage par contre ce travail permanent auquel chacun de nous est soumis au cours de son existence ; ce travail d’élaboration entre le monde interne, singulier, et le monde externe, pluriel, polymorphe, rebelle, insolite sinon énigmatique mais qui, vis-à-vis du premier monde, n’en reste pas moins pressant selon cette nécessité que Freud a si bien dénommé le “Principe de réalité”. Et c’est bien parce que ce travail au quotidien du psychisme s’avère aussi essentiel que non perçu que l’irruption subite de l’Étranger, doublant la dialectique de l’interne et de l’externe, occuperait, contre toute attente, une place de premier plan.

Aussi, voici l’hypothèse de travail que nous avançons et que nous formulerons présentement de la manière qui suit :
“La figure de l’Étranger, de par le mouvement naturel qui s’en saisit, se verrait donc précipitée dans une dialectique de l’interne et de l’externe qui “rencontrerait”-”recouvrirait” certaines modalités du fonctionnement psychique, voire cet ensemble d’assertions issues de l’analyse visant à la vérité de ce fonctionnement du psychique et qui en constitue la théorie."
Dès lors, plusieurs questions découlent de cette hypothèse.
- 1 L’émergence de la figure de l’Étranger serait-elle à considérer comme un “piège” tendu au psychisme qui pourrait y verser ? Et cela pour qui que ce soit : autant celui qui se propose de réfléchir à ce sujet, que celui qui recourt, “en toute méconnaissance de causes”, aux figures de l’Étranger, qu’il s’agissent là d’étrangers ou bien d’autochtones.
- 2 S’intéresser à l’Étranger selon cette approche, c’est en retour s’intéresser aux théories psychanalytiques de la constitution humaine : c’est peut-être réinterroger ces différentes théories et distinguer leur manière à chacune de traiter “l’externe”. Ainsi par exemple :
- Freud dans l’identification dite primaire, l’identification sans libido au père de la préhistoire.
- Lacan avec l’image de l’Autre au miroir.
- Mélanie Klein, non pas tant dans sa façon de thématiser la nostalgie de l’unité perdue que lorsqu’elle souligne que cette unité se diviserait elle-même selon la nécessité du clivage.
“Tous ces auteurs, écrit Jean Gillibert [2] , ont eu la nostalgie de fonder une décision mythique, antinaturelle, sans libido, antiphysique ( "physique" à entendre ici comme la “phusis” d’Aristote, la “nature” comprise comme éclosion de l’être en tant qu’étant) - l’image de l’Autre, la nécessité du clivage, le père de la préhistoire - qui tenterait d’apporter l’unité par l’extériorité”.
- 3 Positions théoriques dont on est en droit de se demander si elles ne représentent pas autant de positions subjectives, autant de modalités d’engagement de son propre désir quant à ce qu’il en est de la condition humaine.

C’est pourquoi, au regard de tout ce que nous venons d’avancer, nous pensons que la figure de l’Étranger, de par l’intensité dramatique et la surdétermination de l’expression dans laquelle se retrouve engagé quiconque s’y frottera, cette figure disons-nous, questionne de la façon la plus radicale qu’il soit ce qu’il en est de la position subjective de chacun par rapport à ce que nous appelons ici, de manière volontairement vague, la condition humaine. En ce domaine en effet, où prévalent les mécanismes d’échanges entre extérieur et intérieur, il n’y a point de point de faux-fuyants, point de possibilité de refuge au sein d’une foule rassurante ou sous l’égide d’un quelconque trait unitaire. Dans ce registre, point de ralliement possible au “panache blanc” ni même avec l’épiderme de la-dite couleur : l’autre est l’Étranger car il est noir et parce que, subitement, cette couleur peut se mettre à sentir mauvais...
Une formule possible : “dis moi ton rapport avec l’Étranger, je te dirai où tu en es de ton rapport humain”.
Plus que de vouloir à tout prix cerner des dispositions (obsessionnelles, paranoïaque etc...), Il s’agit là du repérage de positions de discours et de leur évolutivité. Car ces positions sont mouvantes, la clinique la plus élémentaire le montre. Mais nous aurons l’occasion d’y revenir...

Si, comme je l’ai mentionné plus haut, il est inconcevable de répondre ici en son nom à la question du pourquoi de notre intérêt pour l’Étranger, cela n’empêche pas qu’on puisse se poser la question suivante : “pourquoi, à notre époque, va-t-on à l’Étranger, et qu’est-ce qu’on va y faire ?”. Je vous livre, incontinent, les quelques associations qui me sont venues à ce propos...
- 1 C’est tout d’abord Octave Mannoni qui m’est revenu à l’esprit, un guide au pas sûr et à la main ferme en qui, je l’avoue, j’ai placé toute ma confiance. Mannoni qui au décours d’un séjour prolongé à Madagascar, publie en 1950 un livre intitulé “Psychologie de la colonisation” [3] (réédité depuis sous le titre de “Prospéro et Caliban) et qui, 20 ans plus tard, revient sur ce travail à l’occasion d’un long article portant, quant à lui, le titre de “the decolonization of myself” [4] . Le profond intérêt de ces deux écrits étant mis à part, l’écart spectaculaire qui sépare ces deux titres, à 20 années de distance, représente sans doute à lui seul un début de réponse à ma question. Je vous engage à lire ces deux textes ; ils serrent au plus près le travail que nous menons ici.
- 2 Autre association qui me venait encore, les voyages sexuels qu’organise l’Occident : pourquoi les occidentaux, par convois d’avions remplis à ras-bord, vont-ils s’envoyer en l’air aussi loin qu’en Thaîlande ? Le coût du voyage compris dans celui des passes, je ne suis pas vraiment persuadé que l’ensemble revienne franchement moins cher que de pratiquer l’amour avec les professionnelles de chez nous. Il n’y a pas qu’une question de fric la dedans, autrement dit, il ne s’agit pas là du seul pouvoir économique propre à l’Occident. Et que l’on ne vienne pas me parler de morale... car cela fait belle lurette que la honte et le déshonneur ne vous tuent plus son homme de par nos contrées.
Alors, pourquoi va-t-on baiser à l’Étranger, et qui plus est, baiser des étrangères. Serait-ce parce que ces dites-étrangères seraient plus naturellement putains que nos putains à nous ? La question n’est pas nouvelle. A preuve ce court extrait du journal “de voyage” d’un des compagnons de Colomb...
Écoutons donc ce que Michel de Cuneo racontait dans l’une de ses lettres :
“Pendant que j’étais dans la barque, je capturais une très belle femme caraïbe, ,et l’ayant emmenée dans ma cabine et elle étant nue selon la coutume, je conçus le désir de prendre plaisir. Je voulus mettre mon désir à exécution, mais elle ne voulut pas et me traita avec ses ongles de telle façon que j’eusse préféré n’avoir jamais commencé. Mais ce voyant, je pris une corde et la rossai bien, à la suite de quoi, elle éleva des hurlements inouïs, tu n’eus pu croire tes oreilles. Finalement nous vînmes à un accord tel que je puis te dire qu’elle semblait avoir été élevée dans une école de putains”. [5]
Si je m’appesantis de la sorte sur ces histoires de cul, c’est bien parce que les enjeux qu’elles recouvrent sont, de loin, beaucoup plus fondamentaux que l’exaltation génitale dont elles revêtent le masque d’apparat, le temps de quelques spasmes répétitifs qu’on peut au demeurant imaginer insatiables. Car ces enjeux ressortissent très exactement d’un domaine qui, à proprement parler, est le nôtre - nous qui prétendons nous inspirer de la psychanalyse - domaine qui n’est pas celui de l’esprit humain mais du psychisme du même nom, en d’autre terme, celui de la sexualité. Le psychisme, c’est la sexualité en marche...
Et tout voyage, je veux parler des voyages réussis, recouvre fort vraisemblablement la dimension d’une initiation sexuelle. Car il existe des voyages ratés, ou sans être aussi radical, des voyages qui présentent des ratés : ces voyages-là, on y trouve au bout la mort parfois. Et ce sont ceux-là, peut-être, qu’on s’empresse de qualifier d’initiatiques, car le sexuel en aura été élidé. Je pense ici plus particulièrement à l’un de ces périples initiatiques imaginaires, à ce texte que Lacoue-Labarthe n’hésite pas à considérer comme l’un des grands textes de l’Occident, je veux parler du “Au coeur des ténèbres” de Joseph Conrad [6] .
Un texte qui a été adapté, il y a quelques années, à l’écran, le grand écran - cela se voulant en effet un grand spectacle - par F.F. Coppola sous le titre un peu racoleur de “Apocalypse now”. Il y a bien des choses qu’on pourrait pardonner à F.F. Coppola, mais ce qui lui est difficilement excusable, c’est d’avoir fait complètement passer à la trappe l’épilogue, plus que troublant, du roman de Conrad. Ce qui fait tomber d’ailleurs le film, sinon dans le bourbier vietnamien, du moins dans l’anecdote esthétique. Car tout le sens de ce récit, à mon avis, se tient là dans ces toutes dernières pages en apparence tellement anodines. Des pages qui ne se passent plus au coeur de cette Afrique lointaine et mystérieuse mais qui, si je puis dire, se déroulent sur le pas de la porte d’à-côté,“chez nous” comme aurait dit Conrad, je veux dire à Bruxelles. C’est-là, et pas ailleurs, que Marlow se rend en effet après la mort de Kurtz. C’est là, surtout, qu’il vient retrouver la “promise” comme il l’appelle justement, celle qui aura accompli son destin de promesse, celle dont Kurtz ne jouira jamais, sa fiancée. Alors je pose la question : qu’est-ce donc qu’est allé foutre ce Kurtz au coeur de l’Afrique alors même que sa poulette vivait à la porte d’à-côté...? La réponse est sans doute la suivante : c’est parce qu’elle aimait Kurtz sincèrement que celui-ci a du fuir aussi loin cet amour d’une femme.
C’est ce que répète justement la jeune femme à Marlow :
“ Son dernier mot - pour vivre avec, insista-t-elle. Ne comprenez-vous pas que je l’aimais - je l’aimais - je l’aimais !”
Marlow qui, l’instant d’avant, se rappelle encore une fois à lui-même les dernières paroles recueillies auprès de Kurtz ; ces paroles destinées à personne, sinon à Kurtz lui-même. Je reprend le texte :
“Le crépuscule (les) répétait en murmures persistants tout autour de nous, murmures qui semblaient s’enfler comme la première menace murmurée d’un vent qui se lève. “horreur ! horreur !”
Marlow qui se décide enfin à inventer cette réponse pour la jeune femme :
“Le dernier mot qu’il ait prononcé, c’est...le votre.”
Étonnante extraposition des sens du récit, dont la juxtaposition des termes donne son nom, dans une rencontre fulgurante, à la vérité que Kurtz s’en est allé cacher et perdre au coeur de l’Afrique.

Tout voyage, je le répète, comporte vraisemblablement une dimension d’initiation sexuelle ainsi qu’il dénonce l’effroi devant le sexuel, et peut-être, plus précisément, l’effroi devant la femme.
Alors Patthaya serait-il donc symptomatique d’une sexualité occidentale chancelante ? Et si oui, comment entendre ce symptôme ?

- 3 Autre interrogation possible, autre formulation également susceptible de nous “orienter”, si vous me permettez ce mauvais calembour, s’agissant ici en effet d’un ”nous” “occidental”... les gens qui décident, non pas de vivre à l’Étranger, mais qui au gré d’un léger changement de préposition vivent, non pas “à”, mais “avec” l’Étranger, “avec” l’étrangère” ; qui est belle en général... Toute considération géographique étant ici exclu, on est ici au coeur de notre sujet.
- 4 Et pourquoi pas, garder en mémoire ce lapsus d’un névrosé qui déclarait un jour que son rêve serait de vivre en “mère” étrangère...!
- 5 Enfin dernière association qui me venait, celle qu’il était temps d’évoquer cette clinique que nous vous avons annoncée la fois dernière.

Première évocation clinique

La première évocation se résumera en fait à une unique séance, celle que j’ai récemment recueilli chez un patient en psychothérapie, patient qui, je dois le préciser, n’est pas d’origine étrangère, mais qui recourait ce jour-là à la figure de l’Étranger.
Il s’agit en l’occurrence d’un homme jeune qui, de par son métier, est amené à se transporter tout au long de l’année aux quatre coins du monde ou à peu près. Et nous nous retrouvions ce jour-là peu de temps après le retour d’un de ces coins où, justement, l’occasion lui avait été offerte de faire étape pour la première fois.
Disons pour la circonstance que cette ville est Stockholm, et admettez que ce jeune homme possède non pas des rudiments de suédois, mais qu’il connaît une langue qui s’y apparente de loin, l’allemand par exemple. Voici ce que ce patient nous rapporta de son séjour à Stockholm :
Tout d’abord la sensation d’une intense euphorie, source chez lui d’une intense énergie qui lui permit de réaliser en peu de temps une somme considérable de courses et visites en tous genres.
- “Tout me paraissait plus facile qu’ailleurs ; je me sentais quasiment chez moi ; même à Heidelberg que je connais pourtant si bien par les vacances que j’y ai souvent passées ces dernières années, je ne me suis jamais senti aussi bien".
- “Au fond, je me disais que j’avais envie de vivre à Stockholm, tout me paraissait plus facile qu’ailleurs ; c’est peut-être idiot ce que je vais dire, mais j’avais l’impression que l’air y était plus pur que chez nous". (thématique du pur et de l’impur).
- “Je me suis déplacé en ville comme si je l’avais fait depuis toujours ; j’avais l’impression de tout connaître”. (sentiment de déjà vu).
- “J’ai pris le taxi, j’ai fait des achats sans aucun problème pour me faire comprendre ; inversement, j’avais l’impression de comprendre tout ce que me racontaient les suédois à qui je m’adressais ; pourtant je ne connais pas le suédois ; ai-je vraiment réussi à comprendre ce qu’on me disait ? Comment ai-je fait pour comprendre et me faire comprendre ?" (confusion des langues).
Je brise alors quelque peu cet état d’élation en lui demandant si la Suède aurait pu autrefois représenter quelque chose pour lui. Il songe d’abord à un film de Bergmann qui l’a beaucoup frappé durant sa prime adolescence, puis bientôt surgissent d’autres associations, beaucoup plus fondamentales, à mon avis, pour ce qui le concerne .
- “Un des rares poèmes que j’ai retenu de ma scolarité est un poème de X*, qui n’a pourtant rien à voir avec la Suède, mais où il est question de neige et de traces qu’on laisse dans la neige".
- “J’ai toujours aimé l’hiver, le froid ; je porte en moi une image qui m’a toujours fait rêver : il y a de la neige, une forêt couverte de neige et un chemin enneigé sur lequel glisse un traîneau, une troïka".
Puis émerge une autre série d’associations.
- “Vous savez, je suis né un mois de janvier. On m’a souvent répété qu’il était tombé énormément de neige ce jour-là ; au point qu’il avait été très difficile de rejoindre l’hôpital pour l’accouchement”.
-  “On m’a dit que dans les temps qui suivirent ma naissance, on m’avait souvent promené dans le froid ; j’étais bien emmitouflé tout au fond de mon landau et on me promenait dans la neige...” (indifférenciation du “on”).

Vous conviendrez avec moi que si il y a de l’Étranger dans cette histoire, c’est bien en ce qui concerne la parole : toutes ces touches de neige, cette froidure qui entoure son corps et ce temps primordial qui entoure celui de la naissance, tous ces mots ne sont pas les siens, il ne peuvent pas l’être. Ce sont des mots qu’il s’est appropriés. Ces mots sont ceux d’un autre autour desquels s’est lové son désir. La question justement serait de savoir lequel d’autre.
Vous avez sans doute noté au passage l’apparition du “on” indifférencié, qui signe le fantasme... “On m’a dit que dans les temps...”
Ce qui est éminemment troublant, à chaque fois que l’occasion nous est donné de repérer ce genre de propos ou de scène qu’on pourrait qualifier de primitive, c’est de voir combien toute une destinée s’en voit parfois radicalement infléchie.
Pour l’anecdote, je rappellerai qu’Orson Welles a magnifiquement traité de ces destins qui sont tracés, parce que d’autres traces, laissées par d’autres, n’ont jamais pu être reconnues par le sujet qui en restent désormais le captif. Je songe au film “Rosebud”. Il y a là quelque chose d’effrayant.

Seconde évocation clinique

La deuxième évocation clinique que je souhaitais faire ce soir concerne, celle-ci, un patient originaire d’Afrique noire, d’un de ces pays qui appartient à cette zone que nos manuels de géographie appelait autrefois l’A.O.F. - ce qui signifie que les colonisateurs y avait apporté au moins une chose, la langue française - pays qui, en des temps plus lointains encore, avait déjà reçu de l’Étranger cet autre type d’apport que représente le message coranique.
L’homme est âgé d’une quarantaine d’années. En apparence, il accuse beaucoup moins. Il est en France depuis 6 mois. Il y poursuit des études supérieures qui ne sont pas sans rapport avec la religion à laquelle ses pères se sont convertis voici maintenant quelques siècles. Notons qu’il est lui-même le dernier rejeton d’une illustre famille de marabouts. Précisons enfin que l’homme est célibataire et que, s’il n’ignore pas les joies du plumard, du moins n’a-t-il jamais semblé jusqu’à présent vouloir les officialiser. Il les aurait même plutôt suspendu ces trois dernières années.

Le symptôme qu’il vient nous présenter consiste en une angoisse d’allure phobique. Voici comment cela se produit. A un moment, son regard se saisit d’un objet, le plus souvent tout à fait inoffensif, telle qu’une carafe d’eau par exemple ou bien une lampe-néon située au dessus de sa tête. Et bientôt cet objet devient source d’une angoisse extrême. Fait surprenant, l’angoisse passe parfois rapidement d’un objet à l’autre : c’est la carafe, puis ensuite le verre, puis l’armoire etc. “c’est comme un petit oiseau qui passe d’une branche à l’autre”, nous dit-il à ce propos. Ceci ne concorde pas, soit dit en passant, avec la dimension figée de l’objet phobogène classique.
A d’autres moments, l’angoisse naît à partir d’un objet, mais son destin est différent ; cette angoisse croît, pourrait-on dire, par amplification. Ainsi, par exemple, regarde-t-il distraitement une boîte de conserve ; celle-ci devient bientôt fort inquiétante. Puis il songe que cette boîte a été fabriquée en Allemagne et qu’il l’a achetée en France. Sans doute, se dit-il bientôt, est-elle également en vente dans tous les supermarchés de France. Puis il se fait la remarque qu’il y a de fortes chances pour qu’elle soit distribuée dans toute l’Europe... Vous percevez, je l’imagine, l’échelle croissante des préoccupations de cet homme, l’acmé de l’angoisse étant finalement atteinte quand il en arrive à se dire que vraisemblablement toutes ces boites de conserves se voient destinées à l’exportation vers le monde entier... un cauchemar ! Et ce que l’on voit ici se profiler en filigrane, c’est qu’une de ces boîtes de conserves pourraient bien entrer en contact avec l’Afrique !

C’est ainsi que de petit oiseau erratique en boite de conserve impérialiste, la forme qu’emprunta son angoisse fluctua durant les premières semaines de traitement au gré du riche imaginaire de ce patient, qu’elle se métamorphosa sous les aspects les plus déroutants et inattendus. Les choses sérieuses se précisant tout de même peu à peu, la mise au point du symptôme, ou pour user d’une image optique que n’aurait certes pas désavouer Lacan, la mise au point “sur” le symptôme, se fit progressivement.
Celui-ci en effet ne tarda pas à revêtir l’allure de ce qu’on appelle classiquement en psychiatrie, une phobie du toucher. Phobie du contact serait d’ailleurs ici plus appropriée. Car celle-ci requérait chez notre patient la somme de tout son sensorium, ou à peu près.
Ainsi, en amphithéâtre, alors qu’il est en train de prendre un cours, lorsqu’il prête attention, non plus au contenu du cours, mais à la voix de l’enseignant, prenant alors conscience que celle-ci, pour lui parvenir, doit passer par le micro pour être relayée ensuite par des haut-parleurs etc... je vous fais grâce de tout le reste du circuit électrique...
C’est encore cette poignée de porte d’un bâtiment public vers laquelle sa main se dirige, qui soudain l’interroge sur les milliers de mains qui s’en sont déjà emparées.
C’est aussi dans le compartiment de ce train qui l’emmène à travers l’Italie, lorsque son regard se fixe sur le fil caténaire et qu’immédiatement les questions affluent : “ce fil nous relie à la gare d’où nous sommes partis ; cela signifie au fond que nous ne sommes pas réellement partis, donc que nous sommes toujours dans cette gare...”

Il faut dire que cette phobie du contact s’appliquait également à un objet qui lui était beaucoup plus proximal, c’est-à-dire son corps.
C’est ainsi que j’appris qu’il attachait une grande importance à posséder ses objets personnels, essentiellement tout ce qui a traît à l’intimité ; il voulait parler ici de ses affaires de toilettes.
Par exemple, il lui était insupportable, dans le foyer où il vivait alors, que quelqu’un, dans la salle de bain commune, utilisa sa serviette. Autre variation sur le même thème : il est saisi un jour par la crainte du contact de ses draps. “Ce n’est pas qu’ils eussent été sales, s’empressa-t-il de m’expliquer, c’est parce qu’il ne s’agissait pas des miens”. Et ce jour-là, d’aller prendre une paire de draps qui lui appartenait en propre.
Encore sur le corps... Un matin il s’éveille et, me dit-il, “j’ai l’occasion de découvrir immédiatement le menu de la journée”. Cette fois son attention n’est pas attirée par un objet quelconque qui l’entoure, mais par le sous-vêtement qu’il avait à même le corps : “j’ai commencé à avoir peur de le porter sur mon corps”, me dit-il.
Disons qu’un sommet sera atteint, sommet que la progression que je vous ai dessinée laisse entrevoir, le jour où son angoisse se porta sur un autre type de sous-vêtement que vous devinerez aisément : “je sentis soudain mon sexe qui frottait contre mes vêtements ; j’eus alors très peur qu’il ne se rapetisse progressivement et pour tout vous dire, qu’il ne disparaisse complètement”. Autre sentiment qui voguait de conserve ce jour-là, la peur d’être devenu impuissant.
S’agissant justement de son sexe. Il existe chez cet homme un autre symptôme dont il ne plaignit jamais et dont moi-même je ne pris conscience qu’au bout de plusieurs semaines de traitement, et ceci grâce à la sonorité éclatante de la chasse d’eau des toilettes de mon cabinet. Je m’aperçus en effet que le patient se rendait systématiquement aux chiottes avant chacune des consultations. Le court temps qu’il y passait laissait suggérer qu’il ne s’agissait pas là de la grosse commission, mais vraisemblablement de l’émission furtive d’un filet d’urine sinon de quelques gouttelettes. Nous reviendrons plus loin sur ce symptôme.
Qu’il ne m’en ait pas parlé ne m’étonne pas a priori. Outre la nature de passage à l’acte que présente ce symptôme - qui reste donc du domaine de l’informulable - celui est à ranger parmi les symptômes que je qualifie “d’inclus dans le transfert”, un type de symptôme à mon avis un peu différent de ceux que l’on se permet de rapporter ou, faudrait-il dire plutôt, dont on est capable de parler dans le transfert. Je m’empresse de vous dire que la thérapie n’a pas pu être poussée assez longtemps pour qu’il ait eu un jour la possibilité d’en dire quelque chose... Mais au fond ce n’est pas si grave que cela, car beaucoup d’autres choses avaient déjà pu être dites.
Voilà pour la présentation du symptôme majeur de cet homme.

Mais pourquoi donc, allez-vous certainement me demander, avoir choisi ce cas ?
Les psychiatres me diront qu’il ne s’agit-là que d’un cas, somme toute assez banal de phobie du toucher ; et ceux qui auront fraîchement lu Totem et tabou [7] auront sans doute encore à l’esprit ces lignes de Freud :
“La prohibition principale, centrale de la névrose (obsessionnelle) est comme dans le tabou, celle du contact, d’où son nom phobie du toucher”. ( p.38 )
J’en profite tout de même pour vous lire ce que Freud, dans ce même ouvrage, écrit quelques lignes plus loin :
“Les prohibitions obsessionnelles sont susceptibles de grands déplacements ; elles utilisent toutes les voies possibles pour s’étendre d’un objet à l’autre dans un ensemble donné et le rendre à son tour, selon l’expression d’une de mes malades, ”impossible”. Le monde entier finit quelquefois par être frappé d’impossibilité. Les obsédés se comportent comme si les personnes et les choses “impossibles” étaient les sources d’une dangereuse contagion, prête à s’étendre par contact à tout ce qui se trouve dans le voisinage”. (P.39)

Un peu plus loin encore.

“La tendance-désir se déplace constamment pour échapper à l’interdiction dont elle frappée et elle cherche à remplacer ce qui lui est défendu par des substitutions. (...) C’est une loi de la névrose que ces actes obsessionnels se mettent de plus en plus au service du désir et se rapprochent de plus en plus de l’action primitivement prohibée”. (p.42)
Si je me permets de vous lire ce passage c’est, outre le plaisir pour moi à chaque fois renouvelé de retrouver la limpidité des descriptions freudiennes, le fait que ces quelques lignes s’appliquent magnifiquement au cas que je vous rapporte.
Ce qui me permet dans le même temps d’apporter de nouveaux éléments sur ce cas.
Si l’on évoque l’obsession, surtout ici, au jour d’aujourd’hui, beaucoup s’exclameront qu’il y manque, chez cet homme, le symptôme pivot de cette névrose tel que nous l’ont enseigné Octave Mannoni et Lucien Israèl, à savoir le Doute.
(Soit-dit en passant, Freud ne recourt à aucun moment de son élaboration pour Totem et Tabou à ce symptôme ; il faut dire qu’il n’entrait pas facilement dans son argumentation parallèle du Tabou et de la névrose obsessionnelle.)
Eh bien le doute ne manque pas à cette observation. Seulement, Il n’apparaît pas au premier plan, ni n’est prégnant dans l’ensemble de ses symptômes comme on l’a vu, qui se montrent essentiellement anxiogènes. Le doute ici, si il est ponctuel, porte en revanche sur une question qui est d’autant plus fondamentale.
Car cet homme, dans le temps des années d’études qu’il passa dans un des pays du Maghreb, a eu une liaison. Une liaison qui devait porter ses fruits. Son amie aurait en effet attendu un enfant de lui, attente à laquelle elle mit fin précocement par les bons soins d’une I.V.G. Et le problème qui se posa alors à notre patient, ce ne fut pas tant la perte de cet enfant potentiel que de savoir, n’ignorant pas par ailleurs que cette amie fréquentait en parallèle un autre homme - au demeurant un compatriote du patient - s’il était ou non le père de cet enfant. Et ce doute sur sa paternité, lui était absolument intolérable.

Alors je reprends la question que je formulais tout à l’heure : pourquoi évoquer ce cas-là ? C’est bien ce que nous pensions, allez-vous rajouter, c’est un brave névrosé obsessionnel... que viennent faire les histoires d’étrangers dans cette histoire qui nous paraît si familière si ce n’est, en la circonstance, qu’il s’agit d’un africain...?
Tout d’abord, je rappellerai que notre souci n’est pas de coller des étiquettes sur les discours que tiennent nos patients, que ceux-ci soient étrangers ou pas.
Je dirai ensuite, à titre d’anecdote ethnopsychiatrique, qu’il est classique de dire que la névrose obsessionnelle n’existe pas en Afrique Noire. Cette histoire tendrait à prouver le contraire ; avec un bémol toutefois : le patient est en effet de religion musulmane, c’est-à-dire une religion monothéiste. Et même un deuxième bémol : il a poursuivi en effet un cursus acculturant.
Je dirai encore que si une telle personne était tombée en d’autres mains, il y eût fort à parier qu’on se serait empressé d’invoquer les croyances traditionnelles. Car, d’une certaine manière, elles foisonnent, chez ce patient, les références à la tradition .
Par exemple sous la forme spectaculaire de l’évocation de la sorcellerie, à propos de cette partie de football, à l’âge de 8 ans, quand le fils du sorcier - ou bien plutôt comme il se rectifie lui-même, le fils des “désignés sorciers” - qui se retrouve sur la touche l’appelle et lui demande avec une tranquille assurance si “il peut lui donner un morceau de son foie”.
Mais notre homme a un caractère trempé, il ne se laissera jamais manger tout cru, que ce soit par un sorcier de chez lui ou bien par son équivalent occidental. Car tout d’abord, il faut bien l’avouer, ce souvenir n’était pas apparu spontanément. L’instant d’avant, je lui avais confié que j’avais lu récemment un livre traitant des rab et des demm de son pays.
A quoi il avait répondu avec un sourire condescendant que c’était très bien ça, et, après avoir évoqué cette partie de foot endiablée de jadis et fait quelques considérations sur ce qu’il entendait, lui, de ce qu’on appelle usuellement la sorcellerie, il avait conclu sur l’idée qu’au bout du compte, il aimerait bien parler de lui, me faisant remarquer avec beaucoup de gentillesse, que si je continuais à le faire parler de ce qui m’intéresse et non de lui, c’est bien moi, au fond, qui devrait payer à la fin de la consultation... On imagine difficilement d’être remis à sa place aussi clairement, et avec un tel tact.

Si j’évoque ce cas, c’est que la figure de l’Étranger, de l’ailleurs, le parcourt, l’enserre, le questionne de tout son long, et cela sous différents motifs.
- 1 L’ailleurs occupe ses premières années d’existence, il envahit les nuits de son enfance. C’est ainsi que vers l’âge de deux-trois ans, il fit à plusieurs reprises le cauchemar suivant : il rêvait que les Maures - les blancs qui ont autrefois envahis le pays - allait venir le chercher et l’emmener avec eux. En fait, c’est sa mère, nous apprit-il, qui, à plusieurs reprises aura eu l’occasion de lui remémorer ce cauchemar de la petite enfance.
- 2 Au cours des années de formation, l’ailleurs le poursuit sous d’autres formes. C’est ainsi, contrairement au reste de sa fratrie, qu’on l’envoie dans une école coranique très éloignée de son village. Plus tard, c’est au Maghreb qu’il ira poursuivre un cycle d’étude cette fois plus occidentalisé.
- 3 C’est encore au Maghreb qu’il se lie avec une étrangère, cette femme qui se fera avorter.
- 4 C’est l’ailleurs qui le poursuit encore lorsqu’il décide de se rendre cette fois en France pour un cycle d’études complémentaires.
- 5 C’est peut-être aussi la découverte en France de cet autre ailleurs qu’est la psychanalyse. En effet, peu de temps avant que le traitement ne s’interrompe, il fait un rêve où il se voit dormir en compagnie de sa soeur dans la chambre de ses parents. Il associe immédiatement sur ses premières découvertes sexuelles faites avec cette soeur alors qu’il avait 4 ou 5 ans. Il déclare alors : “au réveil, ayant ce rêve en tête et le souvenir de ces jeux avec ma soeur, pensant par ailleurs au travail que je fais avec vous tous ces derniers temps, je me suis demandé ce que nous avions bien pu faire ensemble autrefois ma soeur et moi. Je me suis dit alors que j’étais sans doute tombé amoureux d’elle ; la psychanalyse me permet de penser ces choses-là”...
C’est tout de même extraordinaire, que ce “pouvoir penser ces choses-là” !
- 6 Ultime figure de l’Étranger, que je nommerais volontiers “l’ailleurs absolu”, celui que cerne, dessine, vise l’ensemble de ses symptômes, je veux parler de cet effroi qui atteignit chez lui une sorte de paroxysme lors d’un voyage en train et que je vais maintenant vous rapporter. Ce symptôme, à mon avis, nous ouvre des chemins très riches de réflexions pour ce qui concerne le thème de cette année et sur lesquels je vais m’engager avec vous ce soir.
Que ce symptôme survint dans un train n’est pas franchement pour nous étonner. Ce lieu connote, souligne éminemment la dimension de franchissement propre à ce symptôme auquelle il va falloir nous atteler.

Ainsi devait-il m’apprendre, au début d’une séance, qu’une “catastrophe” s’était nouvellement produite.
Il était rentré la veille d’un voyage à M* où il était allé se procurer un visa lui permettant de se rendre à l’Étranger. Là encore, la notion d’un voyage, d’une frontière à franchir.
Il était assis dans le compartiment de son wagon et goûtait, comme il le précisa lui-même, à une “étonnante tranquillité”. Soudain, une idée le traverse. Il se met à regarder la vitre, et commence à se poser “d’étranges questions”. “Comment est-il possible de voir à travers cette vitre alors qu’elle est présente. cette vitre fait office de mur pense-t-il, et pourtant bien qu’elle soit là, ce n’est pas un mur puisqu’on parvient à voir à travers...” Aussitôt, l’angoisse s’empare de lui.
Et voici les associations qui s’ensuivirent.
Il remarque le sentiment d’étonnante tranquillité qui a précédé cet épisode. Il se demande si il n’a pas eu, dans les instants précédants, l’impression qu’un regard s’était posé sur lui. (En entrant dans le compartiment, s’était produit un léger incident avec une femme qui occupait toute la place de la banquette ; il avait du déplacer la valise de celle-ci afin de pouvoir s’installer.)
Puis lui revient ensuite que la “théorie de la vitre” (sic) lui semble rentrer dans une “grande famille de préoccupations” dont certaines, présentement, lui reviennent à l’esprit.
- Enfant, il lui arrivait de se regarder longuement dans un miroir.
- Il se souvient encore que dans un bus, à Strasbourg, il était obsédé par une vitre ; “cette vitre m’obsédait” dit-il à ce propos. On n’est pas loin, notons-le, d’un “cette vitre m’observait”...
J’en arrive à intervenir de la façon suivante, en lui soulignant que ce qui l’intrigue peut-être dans cette vitre, c’est la question de la “présence dans l’absence”.
Ce qui l’amène à associer de la façon suivante :
Il se demande si cette question ne participe pas d’une question beaucoup plus fondamentale, qui tient celle-ci à sa personnalité, une question qu’il se pose depuis très longtemps.
Il repense alors à son frère qui l’avait autrefois enlevé pour le mettre dans une autre école, dans un village très éloigné de sa famille. Il se souvient du temps de son retour de ce village, quand des années plus tard, il retrouva sa ville, la grande ville.
- “Ce jour-là, me dit-il, j’ai été impressionné par les lumières de la ville ; cela m’a choqué toutes ces lumières”.
- “Bien sûr, ajoute-t-il, je savais par ouï-dire que l’électricité avait été installée depuis mon départ mais en arrivant de mon petit village plongé dans l’obscurité dès le soir, toutes ces lumières m’ont choqué".
- “Je me suis souvent demandé, continuait-il, qui j’étais : un villageois ou bien un citadin ; j’ai l’impression souvent d’être saisi dans ce dilemme".
- “J’en ai développé un sentiment d’infériorité par rapport à ceux qui avaient poursuivi leurs études en ville".
- “Ainsi, récemment, ai-je eu l’occasion de rencontrer des amis de mon âge qui ont fait leurs études en ville. Je les sentais supérieurs à moi, leurs vêtements-mêmes m’ont impressionné ; moi, de mon côté, je me sentais mal habillé, presque sale..."

Et alors ce patient, partant dans un grand éclat de rire, de faire cet aveu extraordinaire : “Vous vous rendez-compte, j’avais en fait l’impression que c’était des français !”
Peut-on trouver plus magnifique illustration au célèbre aphorisme de Frantz Fanon qu’on peut lire dans l’introduction de ce livre tellement poignant qu’est son “Peau noire, masques blancs” : “Pour le Noir, il n’y a qu’un destin. Et il est blanc” [8] .
Il nous faudra relire Fanon...

Le symptôme de la vître

Pour le moment essayons de nous engager sur la piste que nous indique cet extraordinaire symptôme de la vitre.
Lacan nous sera d’une aide précieuse. Ce dont il est question ici, c’est de miroir, de surface symétrique, c’est encore de regard, regard en tant qu’objet a dans le champ scopique mais aussi regard de l’Autre, ce regard qui préexiste avant l’oeil-pour-voir. Je vous fais remarquer ce qu’a dit justement le patient : peu de temps avant que n’apparaisse l’angoisse, il a l’impression qu’un regard s’était posé sur lui. Souvenons-nous également de ses longues poses, enfant, devant un miroir.
Une question d’autant plus difficile à traiter dans l’immédiat que Lacan, dans le séminaire XI s’inspire de l’oeuvre de Merleau-Ponty - “Le visible et l’invisible”- tout en s’en démarquant progressivement. Et cela quand bien même J-A Miller [9] lui rappelle-t-il, à un moment, qu’il a déclaré que sa recherche convergeait avec celle de Merleau-Ponty - ce que Lacan, dans sa réponse, nie aussitôt.

De même, si à un autre moment Lacan déclare qu’il n’éprouve “nul besoin de (se) reporter à je ne sais quelle supposition de l’existence d’un voyant universel” [10] , il invoque dans les chapitres qui suivent un regard qu’on peut soupçonner d’une extériorité radicale. Ainsi déclare-t-il que : “le regard opère dans une certaine descente, descente de désir sans doute mais comment le dire ? Le sujet n’y est pas tout à fait, il est téléguidé. Modifiant la formule qui est celle que je donne du désir en tant qu’inconscient - “le désir de l’homme est le désir de l’autre” - je dirai que c’est une sorte de désir à l’Autre qu’il s’agit, au bout duquel est le donner-à-voir” [11]
D’ailleurs, lorsqu’à la fin de cette séance du séminaire J-A Miller évoque dans l’une de ses questions “l’espace transcendantal de la relation à l’Autre”, Lacan ne le reprend pas.

Nous n’allons pas, quant à nous, emprunter ce soir la piste que nous offre le Regard tel qu’il est conçu par Lacan. Mais sans aucun doute aurons-nous l’occasion d’y revenir ultérieurement.... Car lorsqu’on est noir de peau, et que l’on vit dans une société blanche raciste, le regard devient prévalent ; et il est fort vraisemblable que ce regard-là n’est pas sans effet sur, comment dire, le fonctionnement psychique, voire sur les fondements ou encore la constitution du psychisme Noir.
Non, la piste que nous suivrons est celle qui nous est ouverte par l’ensemble des symptômes de ce patient, thématique que nous pouvons récapituler sous le titre de phobie du contact et dont l’un des paroxysmes est atteint avec le symptôme de la vitre dans le train.
Cette vitre interposée entre le sujet et le paysage, entre l’intérieur du compartiment et l’extérieur des régions traversées, voire entre l’intérieur de ce wagon français et les territoires italiens que celui-ci traverse, offre diverses possibilités d’appréhension.
Il est ici question de limite, de séparation ; et s’agissant de l’Étranger, il est difficile de ne pas penser à la frontière, aux frontières.

Introduction à la limite

Au fond qu’est-ce qu’une limite, à quoi cela sert-il ?
Laissons de côté la limite mathématique, abstraite et infiniment inaccessible, et rabattons-nous pour le moment sur cette limite plus triviale, plus concrète, qu’est celle qui sépare deux champs, ou bien deux jardins, et que peut matérialiser un fil de fer barbelé ou encore un grillage.
Observons donc ce grillage dans ce qui reste aujourd’hui de nos campagnes françaises. D’un côté comme de l’autre, l’état du monde est en général assez paisible : chez l’un les rames de haricots lancent leur pousses vers le ciel, tandis que chez l’autre petits pois et carottes s’épanouissent au grand plaisir des petits lapins et des mulots. S’agissant d’ailleurs de ces petits lapins et mulots, on s’aperçoit vite que toute cette gent animal n’en a pas grand chose à faire de cette limite qu’est le grillage ; elle va et vient à travers elle sans le moindre souci, sans se poser la moindre question.
Il n’en va pas de même avec les propriétaires respectifs. Car d’abord, contrairement au genre animal, ceux-ci respectent ces limites : on ne passe pas impunément chez son voisin comme le ferait un lapin... Ensuite, si l’on a eu la patience de poursuivre l’observation, on s’aperçoit que la limite provoque un phénomène qu’on n’a encore jamais constaté chez ces mêmes lapins - qu’ils fussent petits ou d’âge mur, et même nous viendraient-ils de la région de Tchernobyl. Une limite, en effet, chez un propriétaire, ça provoque la parole ! Un grillage entre deux jardins, ça fait causer !
- Du style : “Je vous ferai remarquer que la branche de votre prunier dépasse au dessus de MON jardin”
A partir de là, on peut tout imaginer...
- Soit qu’elle s’empêtre dans les rames de MES haricots.
- Soit que les prunes qui mûrissent s’écrasent dans MON jardin, ce qui attirent VOS guêpes
- Soit que cette branche fait de l’ombre à MON soleil, ou qu’au contraire, elle ME dote d’un agréable ombragement.
Et je passe sur toutes ces autres discussions qui porteraient sur la validité de cette limite.

Bref, une limite ça fait parler, la parole s’y met à pulluler ainsi que l’ensemble de ce que celle-ci peut véhiculer de haine et d’amour, de curiosité et d’indifférence. Une limite est donc un phénomène profondément humain.
Au coeur de la limite se situerait donc la prise de parole. Et celle-ci, me semble-t-il, à jeter un rapide coup d’oeil sur l’histoire de notre monde, est souvent haineuse, violente, meurtrière. Au lieu de la limite, on peut en effet trouver le cadavre.
Michelet, dans l’un de ses nombreux ouvrages d’érudition - “Origines du Droit Français” [12] , rappelle que le champ, une fois qu’en en a été déterminé l’orientation, doit voir son enceinte marquée par certains “signes”. Je reviendrai sur ce dernier terme.
Et la borne la plus sacrée, nous dit Michelet, c’est un tombeau.
En guise d’illustration, Michelet rapporte l’étonnante histoire des frères Philènes. Les Philènes sont deux frères carthaginois qui vécurent dans l’antiquité. Pour mettre fin à un interminable conflit qui opposait à l’époque Carthage aux colonies grecques de la Cyrénaïque - celui-ci portait sur la limite des territoires situés dans le désert - il fut décidé que les cités choisiraient chacune deux hommes. Ceux-ci partiraient à la même heure de leur ville respectives et il fut convenu que la borne de séparation des territoires serait plantée à l’endroit où se rencontreraient les coureurs . La rencontre, paraît-il, s’effectua non loin de la cité de Cyrène ; ce qui n’était pas, on s’en doute, à l’avantage des grecques. Sur les causes de ce résultat, les versions varient. Dans les unes, on accuse les frères Philènes de tricherie - ils seraient partis avant l’heure - d’autres versions prétendent que les champions de Cyrène auraient vu leur progression sérieusement ralentie par une tempête de sable. Quoiqu’il en soit, Les Philènes s’obstinèrent ; ils ne voulurent pas lâcher un pouce de terrain. Aussi, les cyrénéens accédèrent-ils finalement à leurs exigences, à la condition toutefois qu’ils se fissent enterrer vivant au lieu où ils voulaient placer la frontière. Les Philènes acceptèrent cette condition ; leur tombeau devint une borne et un autel [13] .

Je raconte cette histoire, non seulement à cause que sa terrible beauté aurait valeur d’illustration à ce que j’avance - la présence du cadavre au lieu de la limite - mais aussi parce qu’elle contient en germe toute une série de motifs qu’il nous faudra creuser plus avant :
- La “limite” et le “lieu du mort” ou “de la mort” bien évidemment.
- Lieu de la Mort qui connote l’idée de “passage” ; passage de la vie à la mort, passage d’un territoire à un autre, d’un monde à l’autre.
- Mais aussi l’idée de "rencontre”.
- Ainsi que celle de “conflit”, véritable préalable à cette rencontre,
- Et celle “d’appartenance”, à entendre iciauplanterritorial, c’est-à-dire encore,
- La notion de ”spatialité”.
- Le dernier motif que l’on peut extraire de cette histoire, étant sans doute le “pèlerinage” : le tombeau, en effet, devenant en même temps un autel.

J’ai insisté tout à l’heure sur le terme de “signe” employé par Michelet. Il s’agit ici d’un terme de juriste. Le Droit s’exprime en effet par signe, et les théories du Droit distinguent deux types de signes juridiques : les signes linguistiques et extra-linguistiques. (Pour ceux que cela intéresse, je renvoie au très clair et très intéressant ouvrage de Jean-Louis Sourioux [14] .
Les signaux de délimitation de l’espace, telle que la borne sur laquelle nous travaillons, relèvent de la deuxième catégorie. Il s’agit, dit Sourioux, “d’objets avertisseurs” ; “les procédés séparatifs du sol, dit un peu plus loin cet auteur, sont “des mises en garde”. Et Sourioux de poursuivre de la sorte : “ Qui ne se souvient du récit légendaire de la fondation de Rome”... et d’évoquer alors Romulus exécutant ipso facto son frère jumeau Remus parce que celui-ci, par dérision, vient de franchir le sillon de la future enceinte de la Ville Éternelle. Croyez-moi, Rémus eût été un petit lapin que Romulus n’en aurait pas fait un tel civet.
Le mot important à repérer ici, c’est le verbe “se souvient” ; c’est en effet le “souvenir” que suscite la borne. Et c’est là, précisément, que nous-mêmes, qui ne sommes pas juristes, devons franchir un petit pas, faire un petit saut catégoriel. Car pour nous qui parlons à partir notre position analytique, le souvenir c’est ce que nous appelons dans notre langage, “remémoration”, “réminiscence” ; c’est tout de même l’un des principaux exercices auquel se livrent, quand ils en sont encore capables, la plupart des personnes qu’on a en traitement.
“Quand ils en sont encore capables”, ai-je pris la précaution de dire. Car il semble bien nous apparaître, depuis que nous nous sommes régulièrement mis à l’écoute de patients qui ont bel et bien franchi des limites au cours de leur existence, que cette fonction de remémoration, en tout cas chez un certain nombre d’entre eux, est devenue curieusement défaillante. En deçà de certaine limites de temps en effet, leur mémoration fléchit, ils se montrent comme des hommes sans passé. On en a longuement parlé l’année dernière, pendant l’année consacrée au traumatisme.
La “mémoration”, et celle-ci sous toutes ses formes - remémoration, commémoration, déjà-vu, amnésie etc. - bref “l’acte de mémoire” est une autre de ces idées forces qu’il faut verser au dossier que nous sommes en train de constituer autour de la question de la limite.

Je reprends l’ensemble de ce que nous avons déjà dégagé autour de cette notion :
- La mort, le cadavre.
- Le passage.
- la rencontre.
- Le conflit.
- L’appartenance.
- La spatialité.
- L’acte de mémoration.

Une anecdote en passant, avant de creuser plus avant cette question de la limite et de ses notions subsidiaires. Je vous la raconte parce que l’image est réellement frappante et une fois encore, instructive.
Vous connaissez, je pense, le parc de Pourtalès qu’enserre de part et d’autre ce qui reste de forêt et de champs que les promoteurs ont encore laissé à la Robertsau. Si vous vous rendez à Pourtalès par la rue Kempf, c’est-à-dire pour accéder sur l’arrière du parc, vous tombez sur un bel ensemble de corps de bâtiments en grès rose qui porte le nom de “Domaine des Bussières”. Si, renonçant à vous engager dans le parc, vous contournez Les Bussières et vous dirigez dans la direction opposée, c’est-à-dire sur cette petite route qui serpente au milieu des champs en direction de la Wantzenau, vous aurez l’occasion de découvrir un spectacle rare.
Là, se trouve en effet, un grillage qui marque une séparation entre le domaine en question et un champ qui le jouxte. Dans ce champ, un arbre, voici des années de cela, a lancé son tronc et ses ramures juste à proximité du grillage. Tant et si bien lancé, que quatre ou cinq bonnes branches ont carrément poussé à travers le grillage tout en respectant son armature.
Eh bien ces branches qui franchissaient la limite du Domaine des Bussières ont été fraîchement sciées. Mais comme ces branches ont cru lentement au fil des années, leur tronc s’est lié intimement au treillis de la clôture. De telle sorte qu’il a été impossible de retirer les segments de branches saisies dans fil le de fer. Il résulte qu’on a taillé de part et d’autre, ce qui donne le spectacle étrange de quatre ou cinq rondelles de bois, accrochés au grillage.
Là, encore une fois, on retrouve le cadavre.
Irions-nous jusqu’à dire que, pareil aux frères Philènes, l’arbre du champ s’est “obstiné” dans sa voie de passage. Nous retiendrons en tous cas ces deux autres notions qui compléteront pour ce soir ce qu’il en retourne de la limite.
- Tout d’abord, qu’il y aurait de “l’insistance” autour de la limite : on y revient, on tourne autour de la limite, on la franchit parfois à plusieurs reprises. Encore une fois, il nous faut traduire en termes analytiques ce que j’appelle ici du nom d’insistance. Beaucoup d’entre vous, je pense, l’auront déjà deviné : car bien évidemment les figures de la mort et du cadavre le laissaient plus haut pressentir, il s’agit ici de cette sourde expression de la pulsion de mort qui, dans la cure, se manifeste sous la forme de la “répétition”.
La limite, son franchissement compulsif, n’est sans doute pas sans rapport avec la répétition.
- Dernière notion, ces bouts de branches qu’on laisse au passage. Il y a ici l’idée d’une perte. Alors, ne nous affolons pas parce que j’ai prononcé le mot de perte. Pas de précipitation aveugle vers la castration, quand bien même s’agirait-il plus ou moins de cela. Réservons nos inclinations mécaniques, bridons notre pensée réflexe, et retenons pour l’instant qu’il se pourrait - hypothèse - qu’on laisse quelque chose de soi au moment de franchir une limite, voire qu’on y perde quelque chose. Mais il ne s’agit ici pas forcément d’un équivalent de castration, car ce qu’on perd dans ces circonstances resterait accroché à la frontière et qu’on aurait peut être tendance à retourner en pèlerinage sur l’autel qu’on en aura dressé.
Ca peut paraître un peu excessif tout ce que je vous raconte-là ; certains penseront même que ça a un goût de spéculation gratuite. Vous allez voir que cela ne l’est pas tant que cela.

Je tiens cette histoire clinique de mon ami Francis Gaub. Il s’agit d’un homme qui, voici quelques années, avait décidé de passer à l’Ouest. Je ne me souviens plus de quel morceau du bloc qui, apparemment, s’est aujourd’hui décomposé, il venait, mais c’était de l’un de ces pays qu’on dit de l’Est. L’homme devait franchir la frontière de l’Occident libre de façon non officielle. Et l’homme s’est justement fait pincer au moment du franchissement de cette dite-frontière. Quoiqu’il en fut, je n’ai pas les détails de son aventure, il put bientôt s’établir en France. Dans les temps qui suivirent, cet homme commença à présenter une série de comportements que la psychiatrie classique qualifierait de pervers : l’homme, en effet, s’exhibait ; et cela se reproduisit à plusieurs reprises. Je ne me souviens pas non plus des circonstances qui l’amenèrent à consulter Francis ; mais ce dernier ne tarda pas à constater le fait suivant : à savoir que l’homme ne présentait pas n’importe où ce comportement d’exhibition ; il allait montrer sa bite à l’endroit exactement où on l’avait arrêté quelques années auparavant, c’est-à-dire sur la frontière.
Vous comprendrez mieux ainsi ce qu’ici j’entends par perte d’un petit bout de soi. De même que dans ces conditions, il me semble difficile de parler, stricto sensu, de castration. Tout au plus ne peut-il s’agir que d’un équivalent ; équivalent qu’il faudra s’efforcer de tirer au clair. De même encore, on se rend compte dans cet exemple clinique des limites de la psychiatrie classique : je ne suis pas certain, en effet, que cet homme doive être considéré comme un pervers classique. N’eût-il jamais franchi une frontière de sa vie - dans les conditions qu’on a vu et toutes celles aussi qu’on ignore - qu’il n’aurait vraisemblablement jamais présenté cette compulsion à “montrer” son sexe...
Soit dit en passant, je resonge à l’instant à l’histoire de Romulus et Remus, et il me vient soudain qu’on pourrait en extraire une autre notion subsidiaire de la limite qu’on pourrait ajouter à la liste que nous avons constitué.

Il y a tout de même quelque chose d’extraordinaire dans cette histoire : je vous rappelle que Romulus et Remus sont jumeaux. Alors, essayez d’imaginer la scène... au milieu le sillon que Romulus vient de tracer, et de part et d’autre de cette limite, se faisant face, les deux frères jumeaux. Qu’est-ce que c’est que cette situation sinon une fantastique image en miroir...? Et faisons comme l’on nous l’apprenait autrefois à l’école : un point que l’on étire donne une ligne - ici le sillon dans la terre - et une ligne qu’on étire donne un plan. Étirons en hauteur le sillon de Romulus, et c’est un plan qui sépare dès lors deux images parfaitement symétriques, celles des deux jumeaux. Vous l’avez compris, cette histoire, ça n’est pas autre chose que le stade du miroir dégagé par Lacan ; histoire avec tout ce qu’elle nous instruit sur la tension inhérente à cette image en miroir, en d’autres termes tout ce qui a traît à la tension narcissique, violente et agressive. Il n’y a ici pas de place pour l’autre. Il y en a au moins “un” qui doit décaniller, et en l’occurrence ce sera ici le pauvre Remus. Mais il y a fort à douter que Romulus et Remus n’ont jamais constitué qu’une seule et même personne ; mais ceci est une toute autre histoire.
Vous voyez, c’est très exactement cela, lorsque j’avance l’hypothèse que les Figures de l’Étranger pourraient recouvrir/rencontrer la dialectique psychique de l’interne et de l’externe.

Deux autres abords de la limite :Vinci et Musil

Avant de revenir à nos cas cliniques et d’essayer de les éclairer au moyen de ce que l’on vient de dégager, je souhaiterais, aujourd’hui encore si c’est possible, vous entretenir de deux autres modes d’appréhension de la limite. Car ceux-ci, contrairement à ce qui en a été dit précédemment, ressortissent non plus de la tradition héroïque ou juridique - c’est-à-dire des discours collectifs qui s’appliquent au groupe - mais témoignent de la subjectivité de deux individus qui, à des époques fort différentes, se sont coltinés avec la limite. Fait relativement étonnant, c’est que partant de tenants nettement différents, les réflexions de ces deux personnalités aboutissent, comme on va le voir, à des conclusions sensiblement équivalentes.
L’intérêt de ces deux illustrations tient également à ce qu’avec elles, nous quittons le registre concret de la limite territoriale.

- 1 Le premier de ces auteurs est Léonard de Vinci. Celui-ci se pose dans ses carnets [15] une bien étrange question : “qu’est-ce donc qui sépare l’atmosphère de l’eau” ? Voyons la façon dont Léonard résout ce problème.
“Il faut nécessairement, dit-il, qu’il existe une frontière commune, qui n’est ni air ni eau, mais qui est sans substance, attendu qu’un corps interposé entre deux autres empêche leur contact, ce qui n’est pas le cas entre l’eau et l’air car ils se touchent sans aucun intermédiaire.”
Notons au passage ce terme d’une extrême puissance : “il faut nécessairement qu’il existe une frontière commune. La “nécessaire séparation des corps”, voici l’Ananké de Vinci.
Je poursuis la lecture du texte.
“Par conséquent, une surface constitue la frontière commune de deux corps qui ne sont pas continus et elle ne fait pas partie de l’un ou de l’autre car en ce cas elle aurait un volume divisible - alors qu’il ne l’est pas - et que seul le néant sépare ces deux corps”.
“Le néant a une surface en commun avec une chose, et la chose a une surface en commun avec le néant, et la surface d’une chose ne fait pas partie d’elle (de la chose). Il s’ensuit que la surface du néant n’est pas une partie de ce néant ; il faut donc en conséquence, qu’une simple surface constitue la frontière commune entre deux choses qui sont en contact.” (Fragment B.M.159v. - p.80-)
En résumé, si le néant sépare les corps, la frontière qui les délimite se voit, quant à elle, constituée par une surface. Difficile ici de ne pas songer à cette autre surface qu’évoquera quelques siècles plus tard Freud, et qui est l’image qu’il choisit lorsqu’il tente de se donner une représentation du Moi. Le Moi comme frontière posé sur le néant qui sépare deux corps... une image à retenir, car sans doute riche d’enseignements.
Poursuivons un instant encore avec Léonard.
“Le néant, nous dit Vinci, n’a point de centre et ses limites sont le néant. Mon contradicteur me dit que le néant et le vide sont une seule et même chose ; on les désigne, il est vrai, de deux noms différents, mais dans la nature ils n’existent pas isolément. La réponse est que partout où il existe un vide, il y a aussi un espace qui l’entoure, mais le néant existe indépendamment de l’espace ; en conséquence, le néant et le vide ne sont point pareils, car l’un peut se diviser à l’infini - le vide - alors que le néant ne saurait être divisé, puisque rien ne peut être moindre que lui.” (Fragment C.A.289 v.c - p.68 -)
Un fragment qu’il faut compléter par le B.M.131r (p.77) :
“Ce que l’on nomme néant ne se rencontre que dans le temps et le discours.. (c’est nous qui soulignons) Dans le temps, il se trouve entre le passé et le futur et ne retient rien du présent ; de même dans le discours, quand les choses dont il est parlé n’existent point ou sont impossibles. Dans la nature, le néant ne se rencontre point : il s’associe aux choses impossibles, ( Les “choses impossibles” : souvenons-nous de ce que Freud disait des obsessionnels !) raison pour laquelle on dit qu’il pas d’existence. Dans le temps, le néant se trouve entre le passé et le futur et ne possède rien du présent ; et dans la nature il s’associe aux choses impossibles, ce pourquoi l’on dit qu’il n’a pas d’existence. Car là où le néant existerait, il y aurait le vide.
Parmi la grandeur des choses qui nous environnent, l’existence du néant occupe la première place, sa fonction s’étend parmi celles qui n’ont point d’existence, et dans le domaine du temps il se trouve par essence entre le passé et le futur sans rien posséder du présent. Les parties de ce néant sont égales au tout, et le tout est égal aux parties, le divisible à l’indivisible ; et que nous le divisions ou le multiplions ou l’additionnons ou y opérions une soustraction, tout cela revient au même ainsi que le démontrent les arithméticiens qui par leur dixième signe représente ce néant. Et son pouvoir ne s’étend point aux choses de la nature.” ( Fragment B.M.131r. p.77,78)

Autrement dit, le néant est une affaire spécifiquement humaine : en introduisant ici d’emblée le “temps” et le “discours”, ainsi qu’en excluant dans son final les “choses de la nature”, Léonard de Vinci ne pouvait s’exprimer plus clairement. Et ce néant, notons le, est la principale affaire humaine (”l’existence du néant occupe la première place”), il a d’ailleurs “pouvoir” sur l’homme.

J’en viens à notre deuxième auteur, Robert Musil.
Et nous allons voir que les préoccupations de cet auteur recouvrent largement le champ exploré par Vinci.
Je ne recours pas ici à son oeuvre maîtresse, “L’homme sans qualité”, mais à son “Törless” [16] . Car l’élève Törless se pose lui aussi de bien étranges questions ; il faut dire qu’il s’agit d’un adolescent...
Les chiffres imaginaires le troublent. Au départ, dit-il à peu près, on raisonne avec des chiffres solides qui peuvent symboliser des mètres, des poids etc... à l’arrivée, on retrouve ces mêmes chiffres. Mais au cours de l’étape intermédiaire, on s’est appuyé sur quelque chose qui n’existe pas... Voici bien l’un des désarrois de l’élève Törless.
“Ne dirait-on pas un pont qui n’aurait que ses piles extrêmes et que l’on franchit pas moins tranquillement comme si il était entier !”
(A noter que l’image est ici empruntée à Nietzsche ; c’est dans le Zarathoustra que l’on trouve par exemple cet aphorisme : “L’homme est une corde tendu entre la bête et le Surhumain - une corde sur l’abîme”)
Et Törless de poursuivre : “Mais le plus mystérieux, à nos yeux, c’est encore la force cachée de cette opération qui vous maintient d’une main si ferme que vous finissez quand même par aborder sur l’autre rive”. (p.121)
C’est par la bouche non plus de Törless, mais de l’élève Beineberg, que Musil creuse un peu plus loin ce questionnement. Beineberg s’intéresse, en effet, à la trajectoire de nos pensées. Selon lui, “nous vivons d’une pensée à une autre” ; et Beineberg d’exposer à Törless une manière de “théorie saltatoire” de notre cheminement idéïque qui n’est pas sans rappeler celle qu’on nous apprenait autrefois en neurophysiologie au sujet du mode de progression de l’influx nerveux à travers la gaine de Schwann.
Beineberg considère qu’il n’existe pas de continuité de penser. Les pensées sont ici conçues comme des entités qui nous “envahissent par éclair”, “par intermittence”.
Entre chacune de ces pensées règne le noir absolu. (On reconnaîtra au passage la notion de néant chez Léonard de Vinci).
Ces espaces de noir absolu, selon Beineberg, sont “des secondes mortelles” ; nous ne vivons, d’une certaine manière que dans la pause, “entre deux bonds”.
C’est ainsi, toujours selon Beineberg, que la mort n’est que l’abîme au-delà duquel aucun jalon ne sera jamais plus posé.
Le projet de Beineberg, c’est le rétablissement de la continuité. Beineberg n’accepte pas l’idée de discontinuité. Mais, déclare-t-il, si l’on y parvient, alors “on est aussi proche de la mort que de la vie”.
“On ne vit plus selon nos critères communs, mais l’on ne peut d’avantage mourir puisque avec la vie on a suspendu aussi la mort. C’est le moment de l’éternité.”

Si l’on suit bien l’idée de Beineberg, les frontières sont érigées cette fois dans le processus-même de la pensée. Pareil à d’autres, Beineberg inclut la figure de la Mort au sein de ces frontières. Se dégage également cette idée fondamentale qu’il n’y aurait pas une seule frontière que l’on franchit une bonne fois pour toute, mais que de façon incessante, notre pensée passe et repasse sans arrêt par dessus l’Achéron ; exercice qui, semble-t-il ne satisfait pas pleinement Beineberg. La solution qu’il prône est étrange ; l’état à rechercher, sinon à atteindre, serait pour lui un entre-la-vie-et-la-mort auquel il donne le nom d’immortalité.
Plus loin, dans le récit, c’est Törless qui à son tour, et à sa manière, s’attaque au problème.

Törless pratique, quant à lui, des distinctions au sein même de la pensée. Il distingue “Pensées mortes” et “Pensées vivantes”, de même qu’il sépare “pensée” et “sensation à la vue des choses”.
Envisageons le premier couple de distinctions. (p.232)
Une pensée, alors même qu’on en aurait retenu, mot à mot, chacun des termes, sa construction logique, peut n’en être pas moins une pensée morte.
Une pensée n’est vivante seulement lorsque s’y ajoute “quelque chose qui n’est pas de la pensée” (p.232), “de sorte que nous éprouvons sa vérité indépendamment de toute preuve”.
“Une grande découverte ne s’accomplit que pour une part dans la région éclairée de la conscience, pour l’autre part, elle s’opère dans le sombre humus intime et elle est avant tout un état d’âme à la pointe extrême duquel la pensée s’ouvre comme une fleur”.
Passons maintenant à la seconde distinction faite par Törless, “Pensées” et “sensation à la vue des choses” (p.233)
Les choses, lorsque les pensées se taisent, suscitent chez Törless des émois. Ce sont alors des images qui apparaissent (p.150) : “c’est une vie que les mots ne cernent point et qui est pourtant ma vie”.
Et Törless ne redoute rien que ce que la vraie vie puisse résider en ces “fragments épars”, de sorte que sa vie, finalement, pourrait lui échapper.
La solution que Törless apporte finalement à ce problème, est la suivante :
“Je ne redoute plus rien. Je sais que les chose sont les choses et qu’elles le resteront toujours ; que je continuerai à les voir tantôt comme ci, tantôt comme ça. Tantôt avec les yeux de la raison, tantôt avec les autres...et je n’essaierai plus de comparer.”(p.234)

Törless renonce donc au mode linéaire de pensée à la façon d’un Beineberg. A proprement parler il n’y a plus le cérémonial du franchissement d’une limite qui opposerait deux états symétriques, deux mondes dont la tension identitaire pourrait être source de conflits. Il accepte, en quelque sorte, une série de mondes enchevêtrés sans que ceux-ci ne relevassent d’une quelconque hiérarchisation : ce qui est une façon hardie de théoriser la discontinuité. “Je n’essaierai plus de comparer” déclare Törless en surmontant ce conflit.

Mais de quel conflit s’agit-il au fond ?
Je vous rappelle que "Törless" est une histoire d’adolescent, une série d’histoires que se racontent des adolescents. Et l’adolescence n’est pas n’importe quelle période de l’existence humaine, elle ce moment privilégié de l’éveil de la sexualité adulte en même temps que celui de la réactualisation des conflits et fantasmes de la sexualité infantile.
Ce traît n’a pas échappé à Musil.
En effet, ce dédoublement chez Törless de la vision des choses coïncide chez lui avec l’éveil de la sensualité... Disons grossièrement que cette petite bande de garçons fricote dans le même temps avec l’hétérosexualité - que symbolise la prostituée Bozéna - ainsi qu’avec l’homosexualité, ici sous son versant sadique - les mauvais traitements infligés à l’élève Basini. Tourments auxquels assiste, certes de manière passive mais non pas sans émois profonds, l’élève Törless. Je vous ferai remarquer que d’une berge à l’autre, le pas que trace Musil est court : il n’y a pas loin, en effet, entre “Bozéna” et “Basini”. Comme si toute cette affaire se jouait dans un mouchoir de poche...!

Soyons clair : ce temps de questionnement qui porte sur la pensée, sur la vie et sur la mort, recouvre avant tout, chez ces jeunes garçons, ce temps de vacillation, d’hésitation et d’angoisse qui surgit face à cette troublante sexualité adulte que chacun de ces adolescents voit naître en lui. Un temps qui également les confronte, chacun d’entre eux pour lui-même, à opérer une série de choix. Et faire un choix n’est jamais une mince affaire...
La sexualité, c’est bien de ce conflit-là qu’il s’agit et auquel je vous introduisais tout à l’heure avec mes bouts de ficelle ; et c’est sur celle-ci nous reviendrons lors des séances ultérieures.

Décembre 1994


[1Lacan J. (1964) Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Seuil, Paris, 1973

[2Gillibert J. (1978) Le meurtre de l’imago et le processus d’individuation in Une quête phallique, Payot, 1978, p.78.

[3Mannoni O. (1950)Psychologie de la colonisation, Seuil, Paris

[4Mannoni O. (1969) The decolonization of myself, in Clefs pour l’imaginaire ou l’autre scène, Seuil,Paris.

[5Cité par Marc Ferro, in Histoire de colonisations, Seuil, Paris,1994, p.51.

[6Conrad J. (1902) Au coeur des ténèbres, GF Flammarion, Paris,1989.

[7Freud S. Totem et tabou, Petite Bibliothèque Payot, Paris, 1968

[8Fanon F. (1952) Peau noire masques blancs, Points Seuil, Paris, 1975, p. 8.

[9Cf. Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, p.108

[10Cf. opus cité, p.71

[11Cf. opus cité, p. 105

[12Michelet J Origines du droit français cherché dans les symboles et formules du droit universel, Calmann Lévy, Éditeur, Paris, (année ?)

[13Michelet, opus cité, p. 81.

[14Sourioux J.L. Introduction au droit, PUF, Paris, 1990

[15Vinci L. Les carnets de Léonard de Vinci, tome I, TEL Gallimard, Paris, 1989.

[16Musil R. (1906) Les désarrois de l’élève Törless, Points Seuil, Paris, 1980.

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